{"id":42674,"date":"2021-07-29T11:23:02","date_gmt":"2021-07-29T09:23:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=42674"},"modified":"2021-07-29T11:23:04","modified_gmt":"2021-07-29T09:23:04","slug":"l6-rivage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l6-rivage\/","title":{"rendered":"#L6 Rivage"},"content":{"rendered":"\n<p><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/avance\/\">(Cet homme arriv\u00e9 quelque part)<\/a><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"755\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/vegetation-1024x755.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-42677\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/vegetation-1024x755.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/vegetation-420x310.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/vegetation-768x566.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/vegetation-1536x1132.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/vegetation.jpg 2000w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Seul, assis immobile sur son banc, il part.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019a pas besoin de fermer les yeux pour faire ce voyage. Il inspire profond\u00e9ment et convoque en lui les odeurs, les couleurs, la texture de l\u2019air et son go\u00fbt m\u00eame, il les appelle. <em>Elmina reviens-moi ici et maintenant et je promets de te revenir \u00e0 mon tour, apr\u00e8s<\/em>. Tout est clair, tout est l\u00e0 si intens\u00e9ment pr\u00e9sent. Il ne comprend pas vraiment comment il peut percevoir avec tant de nettet\u00e9 ce qui de lui est en r\u00e9alit\u00e9 si loin. Il ne comprend pas mais peu importe, il regarde, d\u00e9taille, retrouve, embrasse. C\u2019est comme s\u2019il arrivait par le rivage. Il tourne la t\u00eate et voit derri\u00e8re lui le ciel est gris, bas, la ligne d\u2019horizon \u00e9chappe \u00e0 tout regard humain, peut-\u00eatre noy\u00e9e mais c\u2019est la terre qui l\u2019int\u00e9resse. Il ne sait pas s\u2019il est sur une embarcation ou s\u2019il flotte au-dessus de l\u2019oc\u00e9an. Il voit sur le sable align\u00e9es quelques pirogues. Toutes de bois, certaines peintes bleues, jaunes et en noir des inscriptions. Dieu, J\u00e9sus et les anges y sont invit\u00e9s \u00e0 veiller sur les p\u00eacheurs, sur leurs filets, \u00e0 leur succ\u00e8s. Il y a un enfant, il le voit, assis sur l\u2019une d\u2019elle. Un fils sans doute, n\u00e9 d\u2019une pirogue et de la terre. Le sable est ocre, il n\u2019est pas br\u00fblant quand il comprend qu\u2019il y pose le pied. Ses pieds sont nus. La chaleur, cette chaleur il la sent comme un rem\u00e8de au pr\u00e9sent et au banc. Le voici revenu, l\u00e0 d\u2019o\u00f9 tant d\u2019autres partaient. Il arrive par le fort. Sa muraille gris\u00e2tre fait barri\u00e8re contre ou porte sur. Aujourd\u2019hui, pour lui, les dix m\u00e8tres jadis hostiles ne sont pas un obstacle. Il est d\u00e9j\u00e0 dans la cour de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, en contre-bas aux murs blancs. Rien n\u2019a vieilli et tout vibre de si\u00e8cles entiers. Il entend une litanie. Elle ne vient pas d\u2019une des fen\u00eatres align\u00e9es au garde \u00e0 vous, aux encadrements vert de t\u00e9n\u00e8bres. Aussi loin que sa m\u00e9moire et celle des anciens racontent les lieux, ces fen\u00eatres ont toujours \u00e9t\u00e9 en fait des yeux qui \u00e9pient les vivants ou leurs restes. Elle ne vient pas non plus des alentours. Elle surgit de l&rsquo;int\u00e9rieur. Elle r\u00e9sonne dans son ventre. <em>Elmina ta pri\u00e8re je l\u2019entends, je l\u2019\u00e9coute<\/em>. Elle se r\u00e9pand, il le sent. Elle entre, elle cerne, elle occupe, elle inonde. Des voix anciennes tr\u00e8s anciennes soufflent sous ses pieds toujours nus sur les pav\u00e9s humides et sal\u00e9s. Des hommes qui prient, des femmes qui invoquent le sable, la terre, le feu, le feu surtout. Il ne reconna\u00eet pas les mots mais discerne le mouvement des \u00e9toiles, le soul\u00e8vement de la mati\u00e8re qui fait terre, l&rsquo;univers qui se tourne vers les voix. Elles sont parties d\u2019ici entass\u00e9es, elles ont quitt\u00e9 leur berceau marchand\u00e9es pour b\u00e2tir un monde \u00e9tranger. <em>Un monde, quel monde, le mien\u00a0? Celui de ce banc<\/em>. Il sait qu\u2019il est bien l\u00e0 sur le banc assis, dans ce monde ci. Tu\u00e9es pour ce monde ci. Les voix sont t\u00e9nues maintenant. Elles s\u2019effacent l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre disparaissent, la circulation des choses s&rsquo;apaisent. Ou est-ce lui qui se coupe de leur chant, il ne sait pas, il ressent. Alors il tend l\u2019oreille. <em>Encore Elmina, parle-moi<\/em>. Vrombissement. Il entend un moteur et son corps d\u2019un coup s\u2019en approche. Il est d\u00e9sormais dans la rue. Le bitume est plus chaud que le sable. La rue est bord\u00e9e de b\u00e2timents \u00e0 deux \u00e9tages. Vert sombre l\u00e0-aussi les volets. <em>Suis-je ici aussi surveill\u00e9?<\/em> Verts vestiges d\u2019un autre temps, blanc. Son attention se d\u00e9tourne, attir\u00e9e par un fragile \u00e9tabli au bleu \u00e9clatant. Derri\u00e8re une vitre au verre f\u00eal\u00e9 des petits pains. Alors son c\u0153ur se soul\u00e8ve. Sa vision de la rue, des vivants \u00e0 leurs occupations se trouble, il file, ses pieds toujours nus, il se d\u00e9place vite et fort. Le d\u00e9cor lui d\u00e9file, assis sur ce banc o\u00f9 rien ne se passe, toujours seul il devient le paysage qui s\u2019\u00e9vapore. <em>Elmina reste, reviens-moi encore un peu, ne fuis pas. Montre-moi le roi mon p\u00e8re. Kweigya es-tu l\u00e0\u00a0?<\/em> Il est de retour ou n\u2019est pas vraiment parti mais il n\u2019est plus dans la rue, au pied du fort. Il est plus loin, dans les terres. Jour de procession. Il le voit sous l\u2019ombrelle alors que le ciel est charg\u00e9 d\u2019un gris plus dense que le vent balaye sans pr\u00e9caution. Il voit ses pieds nus, ses orteils agit\u00e9s devant la maison, sa grande cour. <em>J\u2019ai retrouv\u00e9 mes yeux d\u2019enfant et mon unique demeure<\/em>. Il s&rsquo;imagine courir comme la plante de ses pieds d&rsquo;enfant avalait le monde en enjamb\u00e9es gourmandes jamais rassasi\u00e9es. Il contemple plut\u00f4t. Sous l\u2019ombrelle la t\u00eate habill\u00e9e d\u2019un tissu noir brod\u00e9 d\u2019or. \u00c0 l\u2019\u00e9paule, un drap comme une cr\u00e8me se superpose en plis pr\u00e9cis et d\u00e9voile les motifs dont il n\u2019a jamais vraiment connu le sens. Du rouge, du vert, du noir en pixels royaux. L\u2019autre \u00e9paule ceinte de filaments d\u2019or se tient fi\u00e8re. Les pieds en sandales de cuir foulent lentement la route, ouvrent le cort\u00e8ge. Sur le c\u00f4t\u00e9, l\u2019\u00e9tabli et les petits pains. Son c\u0153ur s\u2019\u00e9treint. Leur parfum c\u2019est le sein de sa m\u00e8re. <em>Tawiah prends-moi dans tes bras<\/em>. Dans la cour, la fourn\u00e9e du matin qu\u2019elle a pr\u00e9par\u00e9 avec ses secrets et sa magie repose dor\u00e9e sous le gris de la brise. Le moelleux dans la bouche, les raisins sucr\u00e9s, il les go\u00fbte \u00e0 nouveau assis sur le banc immobile. <em>O\u00f9 est-elle\u00a0?<\/em> Il entre dans le cour. L\u00e0-haut sur la coursive il entend les voix, ses tantes sur des tabourets jambes tendues \u00e9cart\u00e9es, pagnes relev\u00e9s, au milieu deux bassines. L\u2019une \u00e0 l\u2019eau claire, y plonge le tilapia gratt\u00e9 au petit couteau. L\u2019autre bassine d\u00e9vore les entrailles. Un repas se pr\u00e9pare. Un peu plus loin dans un coin une marmite noircie prend son temps sur les charbons qu\u2019un enfant surveille. Il retrouve sur sa langue l\u2019acidit\u00e9 ch\u00e9rie du banku. Un festin se pr\u00e9pare. Dans la cour, une autre femme <em>m\u00e8re\u00a0?<\/em> tranche le cou du poulet. Le sang s\u2019\u00e9coule \u00e9pais et chaud. Il salive, il voudrait l\u2019okro gluant l\u00e0 maintenant sur son banc. <em>Est-ce pour moi tout cela\u00a0? Les habits d\u2019apparat, les mets les plus fins\u00a0? <\/em>Il veut parler mais n\u2019y arrive pas. Il voudrait poser ses questions \u00e0 la femme, \u00e0 l\u2019enfant, aux tantes. Ici, il est tenu au silence, comme l\u00e0-bas sur ce banc pour l\u2019instant. Il veut prendre un pain mais n\u2019y arrive pas. Il ne peut que voir, entendre, sentir. Pourtant, il voudrait tout saisir de la sc\u00e8ne. Tout prendre. Emmener avec lui l\u2019odeur du poisson, quelques gouttes du sang, la cour, le vent, le gris, les voix qui soufflent et celles du long balcon, emmener avec lui l\u2019ombrelle et l\u2019homme dessous, et l\u2019\u00e9tabli et le sable et le sein de sa m\u00e8re. Une porte vient de se fermer, ici pr\u00e8s du banc silencieux. Il rejoint le rivage, prend le large, revient l\u00e0 o\u00f9 tout va se jouer. Le pr\u00e9sent ne sent rien, n\u2019a pas de couleur, ni de vent gris. Il reste assis. <em>Combien de temps encore\u00a0?<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(Cet homme arriv\u00e9 quelque part) Seul, assis immobile sur son banc, il part. Il n\u2019a pas besoin de fermer les yeux pour faire ce voyage. Il inspire profond\u00e9ment et convoque en lui les odeurs, les couleurs, la texture de l\u2019air et son go\u00fbt m\u00eame, il les appelle. 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