{"id":42869,"date":"2021-07-29T18:23:09","date_gmt":"2021-07-29T16:23:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=42869"},"modified":"2021-07-31T20:23:32","modified_gmt":"2021-07-31T18:23:32","slug":"p6-sept-jours","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p6-sept-jours\/","title":{"rendered":"#P6 Sept jours"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Dimanche \u2013<\/strong> J\u2019ai horreur de conduire, j\u2019essaie donc de ne pas trop acc\u00e9l\u00e9rer, de me maintenir le plus possible sur ma droite, de d\u00e9passer juste quand il le faut et de fixer mon attention sur ce qui se passe autour de moi, les plaques d\u2019immatriculation par exemple, les nouvelles, sans date, les anciennes, les \u00e9trang\u00e8res, les nationales. &nbsp;Beaucoup de retours de vacances, alors que la plupart n\u2019est pas encore partie, ou ne partira pas. Les voitures roulent par magots, un magot loin devant moi, un autre derri\u00e8re, pr\u00eat \u00e0 me d\u00e9passer. Il y en a qui ont du mal \u00e0 contenir leur impatience et roulent \u00e0 gauche le plus longtemps possible, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils aient aval\u00e9 un nombre raisonnable de v\u00e9hicules. J\u2019arrive pr\u00e8s des rizi\u00e8res, de grandes \u00e9tendues vertes dont la couleur intense rivalise avec la campagne anglaise, alors que tout autour c\u2019est jaune br\u00fbl\u00e9 par le soleil, ou alors ocre, la terre o\u00f9 poussent des ch\u00eanes li\u00e8ge et des pins. Beaucoup de ponts, mais pas d\u2019eau en-dessous, m\u00eame plus l\u2019hiver. Et cependant, aujourd\u2019hui il bruine, le ciel est gris, et bien que les vitres soient ferm\u00e9es, une odeur de terre mouill\u00e9e arrive jusqu\u2019\u00e0 moi. J\u2019aime ces journ\u00e9es o\u00f9 on confond les saisons. Je d\u00e9passe un bus bleu, cela doit \u00eatre celui de huit heures, que j\u2019ai pris r\u00e9guli\u00e8rement dans une vie qui m\u2019a appartenu un jour. Je regarde le nombre de kilom\u00e8tres qui manquent, puis les \u00e9normes poteaux \u00e9lectriques o\u00f9 on a am\u00e9nag\u00e9 des nids pour les cigognes, sur diff\u00e9rentes hauteurs de fa\u00e7on que chacune puisse avoir son \u00e9tage priv\u00e9 en toute s\u00e9curit\u00e9. J\u2019arrive \u00e0 l\u2019endroit ou l\u2019autoroute s\u2019\u00e9largit en diff\u00e9rentes bifurcations, vers \u00c9vora, puis l\u2019Espagne&nbsp;; un peu plus loin, j\u2019aurai la possibilit\u00e9 de choisir entre deux ponts, mais je finis par prendre la direction du plus ancien, m\u00eame si l\u2019autre s\u2019\u00e9tend nonchalamment sur les franges du Tage, les zones mar\u00e9cageuses prot\u00e9g\u00e9es o\u00f9 vivent les flamands roses. La prochaine fois, me dis-je, mais je ne le fais jamais. Les trente derniers kilom\u00e8tres, sans indications de bouchons ou d\u2019accidents, sont rapides, la travers\u00e9e du fleuve, les bateaux (les grands paquebots vont revenir, les dauphins vont d\u00e9serter), le dock de l\u2019espagnol, l\u2019ancien quartier de la drogue aujourd\u2019hui d\u00e9guis\u00e9 pour que cela choque moins, l\u2019aqueduc, puis, la rue o\u00f9 m\u2019accueille la coupole des grands arbres. Je suis chez moi. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Samedi \u2013<\/strong> Je passe devant la maison que j\u2019aime regarder, pourquoi&nbsp;? Je ne le sais pas, elle m\u2019intrigue, me subtilise des choses que je suis oblig\u00e9e d\u2019imaginer. Quand on imagine, on \u00e9crit d\u00e9j\u00e0, et on \u00e9crit pour combler ce qui manque. Ce qui manque ici, c\u2019est l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, le c\u00f4t\u00e9 o\u00f9 la vie se passe, car la fa\u00e7ade garde portes et fen\u00eatres closes. Cependant, hier, il y avait quelque chose de diff\u00e9rent, une balan\u00e7oire bleue avec des petits si\u00e8ges rouges. Mais pas d\u2019enfants, personne, seuls les chiens habituels couch\u00e9s sur la pelouse. Deux voitures gar\u00e9es contre le portail. A croire que tout le monde se cache quand je passe, pourtant je passe tr\u00e8s lentement, vu que c\u2019est un virage et qu\u2019il faut faire attention. Comme s\u2019ils disaient, voil\u00e0 contente-toi de cela, mais nous on a autre chose \u00e0 faire, un repas \u00e0 pr\u00e9parer, la table qui faut rallonger parce qu\u2019on a du monde, on doit aussi \u00e9couter le vent qui serpente dans vall\u00e9e, regarder le ciel pour savoir s\u2019il va faire beau demain, on a besoin de rire. Tant pis, je continuerai de passer et de regarder. Ecrire c\u2019est aussi voir la m\u00eame image des centaines de fois nous traverser les yeux.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vendredi\u2013<\/strong> Conversation entendue \u00e0 la table \u00e0 c\u00f4t\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;S\u2019il dit qu\u2019il a 70000 euros cach\u00e9s chez lui, c\u2019est qu\u2019il doit en avoir beaucoup plus&nbsp;\u00bb. Je commence \u00e0 imaginer (bien que je ne connaisse pas la maison du cacheur d\u2019argent) o\u00f9 pourrait-il bien enfouir les liasses de billets&nbsp;? Comment s\u2019y prend-il pour choisir la meilleure cachette&nbsp;? Et comment croire ou ne pas croire quelqu\u2019un, comment sait-on que c\u2019est une demi v\u00e9rit\u00e9&nbsp;? Je pense alors \u00e0 une autre histoire racont\u00e9e il y a longtemps. Un homme, ayant enterr\u00e9 tout son argent dans son jardin, a eu un jour besoin d\u2019une grosse somme pour payer les ouvriers qu\u2019il avait embauch\u00e9s pour des travaux. Mais il n\u2019a plus retrouv\u00e9 la cachette ni l\u2019argent, et l\u2019histoire s\u2019arr\u00eate l\u00e0. &nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Jeudi \u2013<\/strong> Je suis accoud\u00e9e \u00e0 ma voiture sur une zone un peu \u00e0 l\u2019\u00e9cart du parking du supermarch\u00e9, j\u2019observe les maisons blanches haut perch\u00e9es sur le sommet d\u2019une colline, et puis les potagers qui d\u00e9gringolent sur un des flancs, \u00e0 peine soutenus par quelques piquets de bois. Je descends mon regard vers le ravin, suis la courbe ascendante de la v\u00e9g\u00e9tation jusqu\u2019au rebord de pierre qui la s\u00e9pare et prot\u00e8ge de la zone commerciale. Trois chats vagabonds y sont \u00e9tendus \u00e0 quelques m\u00e8tres d\u2019une \u00e9cuelle remplie d\u2019eau, qui est en fait une bonbonne en plastique \u00e0 laquelle on a coup\u00e9 la partie sup\u00e9rieure. Le moineau arrive en sautillant, grimpe sur l\u2019\u00e9cuelle et commence \u00e0 boire&nbsp;; aussit\u00f4t un grognement se fait entendre de la part de l\u2019un des chats qui se met \u00e0 fr\u00e9mir en direction de l\u2019oiseau qui lui tourne le dos. Mais il a d\u00fb entendre le son familier car, tranquillement, il fait le tour de l\u2019\u00e9cuelle pour se placer bien en face de l\u2019\u00e9ventuel pr\u00e9dateur tout en continuant de tremper son bec. Je suis s\u00fbre qu\u2019il a bien \u00e9valu\u00e9 la distance entre lui et le chat et qu\u2019il continue de boire, car il sait que m\u00eame si l\u2019autre bondit pour l\u2019attraper, il aura tout le temps de s\u2019envoler vers une branche haute. Le chat doit lui aussi avoir compris car il cesse de grogner, se contentant de regarder son impossible proie. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que je sens contre ma cheville une chose froide et humide qui me fait sursauter&nbsp;; c\u2019est le museau d\u2019un chien minuscule flairant ma jambe avec au bout de sa laisse un homme qui observe la b\u00eate dans ses explorations. Il se met \u00e0 parler par chien interpos\u00e9, pendant que je me tiens immobile et muette, en attendant qu\u2019il finisse son discours et s\u2019en aille, emmenant ailleurs son ours en peluche, ce qu\u2019il fait effectivement au bout de quelques minutes. Quand je regarde \u00e0 nouveau du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9cuelle, l\u2019oiseau est parti et c\u2019est le chat qui boit.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mercredi \u2013<\/strong> Je prends le chemin de l\u2019\u00e9cole pour la quatri\u00e8me ou cinqui\u00e8me fois cette ann\u00e9e. M\u00eame si c\u2019est pour r\u00e9gler quelques petites choses avant de partir en vacances, j\u2019ai la gorge serr\u00e9e, le m\u00eame malaise s\u2019empare de moi aussit\u00f4t que j\u2019aper\u00e7ois au loin l\u2019\u00e9difice aux toits rouges, aux fa\u00e7ades beiges, orn\u00e9es de motifs floraux. Terrifiant d\u2019\u00e9l\u00e9gance, il aurait bien pu \u00eatre un \u00e9tablissement thermal ou un sanatorium, fait pour gu\u00e9rir les maux dont on finira para mourir. Les murs du hall se resserrent sur moi et chuchotent en riant \u00ab&nbsp;On ne te quittera pas.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mardi \u2013<\/strong> Je pense \u00e0 Noami Osaka et aussi aux athl\u00e8tes qui craquent au moment o\u00f9 on attend d\u2019eux qu\u2019ils accomplissent leurs prouesses pour que tous ceux qui les regardent poussent des exclamations de surprise et d\u2019admiration. Finalement, ils ont lanc\u00e9 leur cri de d\u00e9sespoir et ont dit non. On se demande comment ils ont pu tenir si longtemps. Si on coupe les fils blancs avec lesquels on veut coudre n\u00e9cessit\u00e9 et logique, c\u2019est l\u2019absurde qui gagne. \u00a0Si on demande pourquoi la r\u00e9ponse est ignoble.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Lundi \u2013<\/strong> Derni\u00e8re r\u00e9union de travail par zoom. Pas du tout soulag\u00e9e, loin de l\u00e0. Je sais que les jours filent et que bient\u00f4t il va falloir reprendre le chemin d\u00e9test\u00e9. Pourtant je fais toujours comme si rien n\u2019\u00e9tait, sans feinte, regardant simplement quelqu\u2019un d\u2019autre agir et parler \u00e0 ma place. Sur un banc, dans une chambre chaque fois plus grande et sombre, un rire hagard remplit l\u2019espace et r\u00e9sonne dans mon corps.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dimanche \u2013 J\u2019ai horreur de conduire, j\u2019essaie donc de ne pas trop acc\u00e9l\u00e9rer, de me maintenir le plus possible sur ma droite, de d\u00e9passer juste quand il le faut et de fixer mon attention sur ce qui se passe autour de moi, les plaques d\u2019immatriculation par exemple, les nouvelles, sans date, les anciennes, les \u00e9trang\u00e8res, les nationales. &nbsp;Beaucoup de retours <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p6-sept-jours\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#P6 Sept jours<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":332,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2070,2535],"tags":[],"class_list":["post-42869","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-pete-2021-progression","category-progression-6-kafka"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/42869","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/332"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=42869"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/42869\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=42869"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=42869"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=42869"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}