{"id":42880,"date":"2021-07-29T19:52:15","date_gmt":"2021-07-29T17:52:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=42880"},"modified":"2021-07-29T20:53:21","modified_gmt":"2021-07-29T18:53:21","slug":"l6-code-noir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l6-code-noir\/","title":{"rendered":"L#6 Code noir"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"394\" height=\"264\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/se-procurer-des-voisins-en-guyane2.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-42881\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Septembre 1922<\/p>\n\n\n\n<p>Un enfant est n\u00e9 hier, fils de Xao, mon d\u00e9vou\u00e9 second et Jos\u00e9phine Pr\u00e9sent ouvri\u00e8re noire sur la plantation. Ils m\u2019ont demand\u00e9 d\u2019\u00eatre leur t\u00e9moin pour d\u00e9clarer l\u2019enfant \u00e0 la municipalit\u00e9 de Kaw. Nous irons quand les eaux seront moins hautes. Ils l\u2019ont pr\u00e9nomm\u00e9 Paul Guy. C\u2019est un bon pr\u00e9sage.Je m\u2019aper\u00e7ois que je n\u2019ai pas pens\u00e9 \u00e0 mon fils, pas une seule fois, devant ce petit enfant. Je me demande ce que cela veut dire. Trop de soucis&nbsp;? L\u2019envie de l\u2019accueillir quand tout sera en place&nbsp;? Ce n\u2019est pas ici un lieu pour un enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>Les cannes poussent extraordinairement bien et le moulin sera pr\u00eat au moment de la r\u00e9colte. Je lis Jean Samuel Guisan chaque jour pour concevoir des am\u00e9liorations \u00e0 nos canaux. Mes voisins des habitations La Jos\u00e9phine et Montagne Bernard sont trop loin pour que nous \u00e9changions souvent, mais je compte bien leur rendre visite pour voir comment ils organisent leurs chantiers de coupe.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne trouve pas grand-chose dans<em> le journal d\u2019agriculture tropicale<\/em> dont mon beau-fr\u00e8re conserve toute la collection. On y parle peu de la Guyane et de ses cultures. J\u2019ai pourtant d\u00e9coup\u00e9 une annonce qui m\u2019a troubl\u00e9. Elle date d\u00e9j\u00e0 de 1901 et ce propri\u00e9taire ne donne pas son nom. Son annonce repara\u00eet dans tous les num\u00e9ros de 1902. Peut-\u00eatre a-t-il trouv\u00e9 ou bien s\u2019est-il lass\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je comprends cette envie de se procurer des voisins. Je pensais en France avoir un temp\u00e9rament de solitaire. Plus le temps passe ici et plus la compagnie des autres me manque, les discussions futiles sur le temps qu\u2019il fait ou les aventures entre voisins, les \u00e9changes plus s\u00e9rieux qui mettent en valeur vos connaissances ou vos lectures, les beaux visages, les gentilles toilettes, l\u2019envie de plaire. Tout cela me manque au point d\u2019aller parfois aux f\u00eates de mes ouvriers ou de rechercher la compagnie des artisans de Kaw. Je n\u2019aurais jamais cru \u00eatre \u00e0 ce point avide de soci\u00e9t\u00e9. Je lis Maupassant \u00e0 m\u2019en faire mal, chaque petit d\u00e9tail des r\u00e9ceptions, des toilettes, des coquetteries. Tout cela me manque \u00e0 en devenir fou.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que j\u2019appr\u00e9cie dans le livre de Guisan, c\u2019est le caract\u00e8re syst\u00e9matique de ce trait\u00e9 bien organis\u00e9 qui traite de toutes les choses qui me concernent. <em>Le journal d\u2019agriculture tropicale<\/em> donne trop de place aux courriers de lecteurs qui racontent des exp\u00e9riences qu\u2019ils tiennent de deuxi\u00e8me ou de troisi\u00e8me main. C\u2019est trop impr\u00e9cis. J\u2019essaierai cependant cet assolement cannes-manioc qui fait merveille, parait-il. Les ouvriers sont friands de ce couac qui par ailleurs se vend bien \u00e0 ceux qui partent vers les placers d\u2019or et le conservent dans des dames-jeannes.<\/p>\n\n\n\n<p>Si j\u2019avais plus de temps \u00e0 consacrer \u00e0 l\u2019\u00e9tude, j\u2019avancerais dans l\u2019herbier qu\u2019a commenc\u00e9 mon beau-fr\u00e8re et j\u2019\u00e9crirai moi aussi des courriers au<em> journal d\u2019agriculture tropicale<\/em>. C\u2019est un bon moyen de moins souffrir de la solitude. Depuis que la maison a \u00e9t\u00e9 r\u00e9par\u00e9e, je suis plus \u00e0 l\u2019aise pour y rester au calme et travailler la nuit. J\u2019y ai am\u00e9nag\u00e9 un bureau sommaire sur lequel j\u2019\u00e9cris. J\u2019explore aussi le coffre o\u00f9 mon beau-fr\u00e8re avait entrepos\u00e9 sa biblioth\u00e8que. J\u2019y ai trouv\u00e9 un livre de Jean Galmot \u00ab&nbsp;une \u00e9trange affaire&nbsp;\u00bb qui raconte son voyage de Nantes \u00e0 Cayenne. Je ne savais pas qu\u2019il \u00e9crivait en plus d\u2019\u00eatre commer\u00e7ant et chercheur d\u2019or. C\u2019est un \u00e9trange roman pour une \u00e9trange affaire. Je m\u2019efforce de ne pas le lire trop longtemps. Il ne fait qu\u2019accroitre ma sensation de vivre dans un pays peupl\u00e9 de fant\u00f4me et d\u2019apparitions. Je n\u2019y ai d\u00e9j\u00e0 que trop tendance. J\u2019avoue pr\u00e9f\u00e9rer Lafcadio Hearn qui m\u2019a fait r\u00eaver avec son voyage de New York \u00e0 la Martinique et de la couleur des eaux si pures des tropiques. Galmot a l\u2019avantage de parler vraiment du pays d\u2019ici. C\u2019est si rare&nbsp;! On se sent ici aussi isol\u00e9 que les transport\u00e9s du bagne.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai appris par\u2026. que Galmot va \u00eatre lib\u00e9r\u00e9 et qu\u2019il reviendra en Guyane laver son honneur et payer ses dettes il jure \u00ab&nbsp;rendre la libert\u00e9 \u00e0 la Guyane&nbsp;\u00bb et de lutter \u00ab&nbsp;jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re goutte de mon sang pour affranchir mes fr\u00e8res noirs de l\u2019esclavage politique&nbsp;\u00bb. Il fait para\u00eetre un nouveau livre \u00ab&nbsp;un mort vivait parmi nous&nbsp;\u00bb qu\u2019il faudra que je trouve.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a aussi parmi les affaires de mon beau-fr\u00e8re une petite \u00e9dition du code noir qu\u2019il n\u2019a jamais lu, mais dont il sait que c\u2019est comme l\u2019affaire Dreyfus quelque chose qui fait parler, car les avis sont divergents. Ou celle de Jean Galmot, des sujets qu\u2019il vaut mieux ne pas aborder en soci\u00e9t\u00e9, des sujets qui divisent, des sujets qui en viennent jusqu\u2019aux mains ou \u00e0 perdre des amis. Un peu comme la Guyane fran\u00e7aise. Quand ils en parlent, c\u2019est uniquement pour la comparer aux Guyanes anglaise et hollandaise (Demerara) et dire la d\u00e9solation de notre Guyane. Ils n\u2019ont pas de mots assez forts pour dire le d\u00e9sastre de ce pays livr\u00e9 \u00e0 la qu\u00eate du m\u00e9tal pr\u00e9cieux. Jamais ils ne disent ceux qui fuient les plantations des autres Guyanes pour se r\u00e9fugier chez nous. Toujours la courte vue&nbsp;! Toujours la course en avant&nbsp;! Ne nous appellent-ils pas les anciennes colonies, nous et les \u00eeles des Antilles la r\u00e9union et les \u00e9tablissements fran\u00e7ais de l\u2019inde et de l\u2019Oc\u00e9anie&nbsp;? Il n\u2019y en a plus que pour l\u2019Indochine et son caoutchouc. Notre sucre, notre caf\u00e9 et notre cacao n\u2019int\u00e9ressent plus personne, plus personne ne sait que ce sont des produits coloniaux, tellement ils font partie de la vie courante. Plus personne ne sait le travail et la solitude qu\u2019il faut pour les produire. Ils nous font parfois des aum\u00f4nes, inconscients des efforts qu\u2019il nous faut faire&nbsp;: pour le congr\u00e8s des anciennes colonies la compagnie transatlantique en 1909 la compagnie transatlantique proposait une r\u00e9duction de 50&nbsp;% sur le voyage aller-retour aux congressistes venus des Antilles et de Guyane et la compagnie des messageries maritimes une r\u00e9duction de 30&nbsp;% pour ceux venus de Calcutta, Pondich\u00e9ry, Noum\u00e9a et la R\u00e9union&nbsp;! Une mis\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019irai pas chercher l\u2019or comme me le conseille mon beau-fr\u00e8re. Je ne suis pas fait pour \u00e7a, non que j\u2019ai peur. Je ne suis pas un animal fouisseur, j\u2019aime voir cro\u00eetre la v\u00e9g\u00e9tation au fil des jours et des saisons. Je n\u2019ai pas le temp\u00e9rament minier qui r\u00e9ussit si bien aux fouisseurs des criques, aux coupeurs de grands arbres, aux ramasseurs de gomme, aux pilleurs de bois. Je viendrai \u00e0 bout de cette eau qui noie tout, j\u2019emploierai un jour des engrais et des machines. Les cours mondiaux nous assassinent, les Canadiens ne veulent plus de notre sucre, para\u00eet-il. Que faut-il faire&nbsp;? J\u2019enverrai mes articles au journal d\u2019agriculture tropicale, je dirai le potentiel de cette terre ignor\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce pays a r\u00e9veill\u00e9 en moi je ne sais quoi de profond, un amour immense des b\u00eates, des hommes et de cette nature prodigue. Si les premiers temps du monde \u00e9taient encore ici o\u00f9 le ciel et la boue sont encore en effervescence, o\u00f9 le vert puissant lie le ciel \u00e0 la terre. Nous ferons sortir un monde de la boue des origines.<\/p>\n\n\n\n<p>Guisambourg se meurt pourtant. C\u2019\u00e9tait la ville la plus proche de moi par le canal entre l\u2019Approuague et la rivi\u00e8re de Kaw, mais l\u2019entretien des digues laisse \u00e0 d\u00e9sirer et la mer remonte et d\u00e9borde \u00e0 chaque mar\u00e9e. Il faut maintenant remonter l\u2019Approuague jusqu\u2019\u00e0 R\u00e9gina o\u00f9 tout est fait pour les orpailleurs bien plus que pour les planteurs. C\u2019est un gros bourg, plus que Kaw avec plus de 2000 habitants, rien \u00e0 voir avec Cayenne. J\u2019y retourne pourtant \u00e0 la recherche de ce producteur de Cacao qui ambitionnait d\u2019avoir des voisins. Je cherche parmi les habitations sucri\u00e8res qui produisait du cacao.<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-code\"><code>Codicille : En faisant des recherches documentaires pour en apprendre un peu plus sur l'endroit o\u00f9 j'ai fait d\u00e9barquer mon personnage principal, je suis tomb\u00e9e sur cette \u00e9trange petite annonce d'un colon cherchant \u00e0 se procurer des voisins qui m'a inspir\u00e9e.\nPlus \u00e9trange encore, j'ai d\u00e9couvert un roman de 600 pages, prim\u00e9 comme meilleur roman historique en 2006 et r\u00e9\u00e9dit\u00e9 cette ann\u00e9e, \u00e9crit par une Guyanaise qui se situe exactement au m\u00eame endroit: les terres noy\u00e9es. Aor\u00e8s un moment de fort d\u00e9couragement, j'ai pens\u00e9 que c'\u00e9tait l'occasion de d\u00e9couvrir ma langue tout en continuant \u00e0 raconter des histoires. On verra si \u00e7a marche. Je continue mais j'ai command\u00e9 Les terres noy\u00e9es.<\/code><\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Septembre 1922 Un enfant est n\u00e9 hier, fils de Xao, mon d\u00e9vou\u00e9 second et Jos\u00e9phine Pr\u00e9sent ouvri\u00e8re noire sur la plantation. Ils m\u2019ont demand\u00e9 d\u2019\u00eatre leur t\u00e9moin pour d\u00e9clarer l\u2019enfant \u00e0 la municipalit\u00e9 de Kaw. Nous irons quand les eaux seront moins hautes. Ils l\u2019ont pr\u00e9nomm\u00e9 Paul Guy. 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