{"id":42923,"date":"2021-07-30T09:14:09","date_gmt":"2021-07-30T07:14:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=42923"},"modified":"2021-07-30T15:28:25","modified_gmt":"2021-07-30T13:28:25","slug":"l6-journal-en-quete-de-personnages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l6-journal-en-quete-de-personnages\/","title":{"rendered":"#L6  Journal en qu\u00eate de personnages"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>Aujourd\u2019hui pour elle.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Lev\u00e9e avant la sonnerie du t\u00e9l\u00e9phone, encore dans la chaleur du lit. D\u2019ordinaire, caf\u00e9 d\u00e8s le saut du lit mais&nbsp; ce matin besoin de rester dans l\u2019engourdissement, dans la douce mollesse du corps abandonn\u00e9 \u00e0 l\u2019enveloppe douillette des draps, allong\u00e9 en travers du lit pour en occuper toute la place, le lit entier pour soi, osant les bras en croix, avec la pointe du pied cherchant le bord puis d\u2019un mouvement sec repoussant le drap et par une deuxi\u00e8me secousse la couette pour \u00e9prouver la jouissance de&nbsp; la fra\u00eecheur, de la caresse du petit matin alors que la lumi\u00e8re filtre \u00e0 peine dans les fissures du volet gris et que dehors pourtant d\u00e9j\u00e0 les oiseaux piaillent. Encore dans la main droite des fourmillements, la sensation qu\u2019elle est \u00e9norme, fourmili\u00e8re, d\u00f4me de petits vaisseaux ass\u00e9ch\u00e9s dans lesquels un million de ces insectes, coinc\u00e9s dans les vaisseaux r\u00e9tr\u00e9cis par le manque d\u2019irrigation et la chaleur de la couette, transitent, s\u2019agitent et, pris de panique par l\u2019impossibilit\u00e9 de trouver une issue de sortie, grimpent les uns sur les autres, s\u2019agglutinent, s\u2019attaquent sauvagement, se mutilent, organisent une mutinerie&nbsp;; la main grossit en past\u00e8que rouge, grossit pour bient\u00f4t exploser en un jet de p\u00e9pins, de pulpe, d\u2019insectes contre le volet gris.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Aujourd\u2019hui pour lui<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019attends que le t\u00e9l\u00e9phone sonne. Elle avait dit dix heures il est pr\u00e8s de midi et j\u2019attends. J\u2019appelle le t\u00e9l\u00e9phone, je l\u2019invoque, le supplie de sonner. Rien n\u2019y fait, il fait sa t\u00eate de cochon, le combin\u00e9 platement pos\u00e9 sur son socle. Pour passer le temps je compte et recompte les touches de 1 \u00e0 9. Qu\u2019il sonne et je pourrai enfin partir, quitter cette pi\u00e8ce morte. Je constate que je ne peux m\u2019\u00e9loigner du t\u00e9l\u00e9phone de peur de ne pas l\u2019entendre, de peur de rater l\u2019appel. Il est \u00e0 port\u00e9e de main, il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 \u00e9tendre le bras, le droit \u2014 plus rapide. Le combin\u00e9 est bien positionn\u00e9 tout \u00e0 fait \u00e9quilibr\u00e9, le fil en tortillon qui le relie au socle bien branch\u00e9 \u00ad\u2014\u00ad tout est v\u00e9rifi\u00e9. Sur les touches du bas, BIS. R exit , et le dessin d\u2019un carnet ouvert. Serait-ce un message cod\u00e9 du t\u00e9l\u00e9phone&nbsp;: bise, erreur, sortir, carnet vierge, tout reste \u00e0 \u00e9crire. Ou encore&nbsp;: bise, Rien n\u2019est jou\u00e9, sors, tout peut s\u2019\u00e9crire. A l\u2019autre bout du fil sa main aux ongles peints en rouge faisant ressortir l\u2019alliance en or se pose sur le combin\u00e9 \u2014 de quelle couleur est-il&nbsp;? Blanc ou gris&nbsp;?. A ce bout du fil le combin\u00e9&nbsp; silencieux matraqu\u00e9 du regard par un intr\u00e9pide funambule sans balancier.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Aujourd\u2019hui pour un autre il\/elle.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La chaise est trop haute pour le bureau. Ou bien le menuisier qui a fait le bureau pensait vouloir bien faire avec des tiroirs profonds situ\u00e9s au milieu et non sur les c\u00f4t\u00e9s \u00ad\u2014 comme sur les anciens bureaux gris en m\u00e9tal. Il se peut aussi que le menuisier ait&nbsp; essay\u00e9 de privil\u00e9gier la position du tronc puisqu\u2019il est impossible de croiser les jambes et par cons\u00e9quent cette chaise plaqu\u00e9e au bureau incite \u00e0 se tenir droit, les jambes \u00e0&nbsp; l\u2019\u00e9querre pour passer sous les tiroirs. Je ne suis pas menuisier et je constate que le poids de mon corps repose trop sur mes pieds qui ne parviennent pas \u00e0 se reposer. Je persiste \u00e0 sentir que la chaise est non seulement trop haute mais que le dossier constitu\u00e9 par un seul barreau plat est&nbsp; plac\u00e9 \u00e0 un mauvais endroit infligeant au dos une barre au niveau des omoplates, imposant une cambrure de la colonne vert\u00e9brale qui me fatigue les reins et intensifie la sensation de fatigue qui me remonte dans la t\u00eate, navigue jusque dans les yeux, redescend dans les cuisses, remonte et se loge dans les joues. Je n\u2019ai pas regard\u00e9 dans le miroir mais je les sens qui pendent, pas du tout comme celles du hamster p\u00e9tillant, plut\u00f4t comme celle du crapaud flasque. La fatigue s\u2019installe sur les paupi\u00e8res pour se reposer, fatigue trop fatigu\u00e9e pour abaisser les paupi\u00e8res ou encore affaisser la t\u00eate sur le bureau, fatigue qui s\u2019immisce dans les clignements de la paupi\u00e8re avec des flashs de noir tachet\u00e9s de lueurs blanch\u00e2tres, fatigue qui incite la main \u00e0 frotter les yeux, les doigts pos\u00e9s sur le globe oculaire, fatigue que la main sur le visage colore en un noir tachet\u00e9 de lueurs multicolores aviv\u00e9es par le grincement des roues du train qui passe dehors.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Mardi<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Sa r\u00e9ponse \u00e0 ma demande des cl\u00e9s reste la m\u00eame&nbsp;: il me les laissera dans le sabot. Pens\u00e9e \u00e9clair r\u00e9currente avant de plonger la main dans le sabot&nbsp;: y-aura-t-il pens\u00e9&nbsp;? Pourquoi ce soup\u00e7on&nbsp;? Cliquetis rassurant dans le creux de la main, pas venue pour rien.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Mercredi<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Presque une maniaquerie que d\u2019essuyer la coque du bateau d\u2019aviron. Ce n\u2019est qu\u2019une chose et pourtant j\u2019y vois une robe de cheval blanc que je soigne.&nbsp; Luisante, lisse, \u00e9pur\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Jeudi<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La femme assise sur une chaise longue en toile sur la plage tenant sur ses genoux un livre ouvert dont j\u2019ai cru lire sur la couverture Daniel Pennac m\u2019a r\u00e9pondu sans enthousiasme que ce n\u2019\u00e9tait pas Daniel Pennac qu\u2019elle lisait. Je sais que le nom de l\u2019auteur commen\u00e7ait par un P et que ce n\u2019\u00e9tait pas Proust. Son regard ferm\u00e9 et son visage de loutre m\u2019ont dissuad\u00e9e de pousser plus loin la tentative de conversation.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Vendredi<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Son pied est difforme. Enfl\u00e9 sur le dessus,&nbsp; la pulpe des doigts de pied a \u00e9t\u00e9 absorb\u00e9e dans l\u2019h\u00e9matome les laissant serr\u00e9s les un contre les autres comme compress\u00e9s par un \u00e9tau. Difficile d\u2019imaginer qu\u2019un tel pied bossu puisse un jour se poser \u00e0 terre pour soutenir un corps.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Samedi<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La branche du pommier s\u2019est cass\u00e9e sous le poids des fruits, elle pend encore en partie accroch\u00e9e \u00e0 une autre branche plus grosse qui arbore une d\u00e9chirure similaire \u00e0 celle qu\u2019aurait produit la foudre. Il n\u2019a pas plu depuis dix jours, l\u2019arbre n\u2019est pas expos\u00e9 aux vents.&nbsp;? .<\/p>\n\n\n\n<p><em>Dimanche<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Son visage rieur sur l\u2019\u00e9cran de l\u2019ordinateur, ordinateur qui avale les syllabes, t\u2019as dit quoi, r\u00e9p\u00e8te j\u2019ai pas compris. Raccrocher, d\u2019accord compter jusqu\u2019\u00e0 trois, encore toujours visage rieur sur l\u2019\u00e9cran de l\u2019ordinateur, raccrocher compter un deux, le doigt sur la touche en suspens, toi, non toi, d\u2019accord tous les deux&nbsp;: un deux trois. Il a appuy\u00e9 le premier. Vide, silence (ma main reste en suspens sur le clavier alors que j\u2019\u00e9cris cette phrase). Son visage. S\u00e9rieux immobilis\u00e9. Sur l\u2019\u00e9cran de l\u2019ordinateur (il a disparu, l\u2019ordinateur l\u2019a aval\u00e9).<\/p>\n\n\n\n<p><em>Lundi<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas tant son travail sur le noir qui me touche par son acharnement mais la couleur ambre sur laquelle repose le noir. Je ne pourrais pas dire \u00e0 quoi ressemble cette couleur, sauf \u00e0 la n\u00e9gative&nbsp;: elle ne ressemble pas \u00e0 du cuivre, elle ne ressemble pas \u00e0 du sable rouill\u00e9, ni \u00e0 la terre cuite. J\u2019ai pass\u00e9 du temps \u00e0 regarder les autres tableaux. Je suis revenue me planter devant celui-l\u00e0. M\u2019est revenue une couleur que j\u2019avais vue sur des retables.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aujourd\u2019hui pour elle. Lev\u00e9e avant la sonnerie du t\u00e9l\u00e9phone, encore dans la chaleur du lit. D\u2019ordinaire, caf\u00e9 d\u00e8s le saut du lit mais&nbsp; ce matin besoin de rester dans l\u2019engourdissement, dans la douce mollesse du corps abandonn\u00e9 \u00e0 l\u2019enveloppe douillette des draps, allong\u00e9 en travers du lit pour en occuper toute la place, le lit entier pour soi, osant les <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l6-journal-en-quete-de-personnages\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L6  Journal en qu\u00eate de personnages<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":16,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2523],"tags":[],"class_list":["post-42923","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-6"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/42923","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/16"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=42923"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/42923\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=42923"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=42923"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=42923"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}