{"id":43096,"date":"2021-07-30T18:27:04","date_gmt":"2021-07-30T16:27:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=43096"},"modified":"2026-04-25T17:11:33","modified_gmt":"2026-04-25T15:11:33","slug":"l6-comme-un-dernier-desir-dans-lair-bleui","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l6-comme-un-dernier-desir-dans-lair-bleui\/","title":{"rendered":"#L6 | Un dernier d\u00e9sir dans l&rsquo;air bleui"},"content":{"rendered":"\n<p>La journ\u00e9e s&rsquo;\u00e9coule. La journ\u00e9e s&rsquo;\u00e9coule depuis des si\u00e8cles. Le lieu-dit per\u00e7oit. Et la journ\u00e9e, les si\u00e8cles n&rsquo;y suffisent pas. Il per\u00e7oit l&rsquo;\u00e9dicule, la fissure, la surface, la texture. La chaleur envahit le caniveau l\u00e0, quand l&rsquo;ombre ici, s&rsquo;\u00e9tale sur une place. L&rsquo;infime variation des lumi\u00e8res, des temp\u00e9ratures. Il per\u00e7oit la terre meuble sous le bitume, sous les couches de pierres concass\u00e9es. Il plonge, descend. Puis remonte plus haut, se dit : <em>l\u00e0, j&rsquo;ai commenc\u00e9, l\u00e0 j&rsquo;existe<\/em>. Rien ne vient. Les mat\u00e9riaux changeant au cours du temps, les fronti\u00e8res mobiles\u2026 Deux trois maisons, distantes de plusieurs centaines de m\u00e8tres\u2026 <em>\u00c9tait-ce d\u00e9j\u00e0\u2026 ? \u00c9tais-je l\u00e0, d\u00e9j\u00e0 en puissance ? Et aujourd&rsquo;hui, au fond, suis-je vraiment ? Peupl\u00e9e de quoi?<\/em> La fourmi, des hommes, des femmes, l&rsquo;herbe qui se tend, l&rsquo;herbe qui s&rsquo;efforce, l&rsquo;herbe qui tiraille, les racines qui s&rsquo;enfoncent, \u00e7a tire vers le haut, \u00e7a tire vers le bas. \u00c7a pousse et \u00e7a tient.<em>C&rsquo;est \u00e7a moi, c&rsquo;est ce qui lie, c&rsquo;est ce qui contient, c&rsquo;est ce qui survit ? Ou ce n&rsquo;est rien\u2026 Un agr\u00e9gat qui dit moi. <\/em>Le soleil se l\u00e8ve, au m\u00eame endroit toujours. Et l&rsquo;herbe perce ici et l\u00e0, ici, ici et encore l\u00e0, ne cesse de gagner du terrain.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lieu-dit s&rsquo;est construit, agr\u00e9g\u00e9 autour de la route, \u00e0 proximit\u00e9 aussi d&rsquo;une ligne de tramway qui traversait toute la r\u00e9gion. Le lieu-dit pense, se souvient. Lorsque le monde se disloque, lorsque l&rsquo;espace se vide, les villes, les villages, les bourgs r\u00eavent. Des milliers de fant\u00f4mes, \u00e2mes errantes, animaux, min\u00e9raux, humains, prolif\u00e8rent et se superposent, telles des pellicules photographiques coll\u00e9es les unes aux autres au fond d&rsquo;une bo\u00eete.<\/p>\n\n\n\n<p>La silhouette de la femme, les cheveux bruns et courts, la longue silhouette, le bermuda, les baskets. Elle claque la porti\u00e8re de la voiture. Une silhouette parmi les quelques dizaines de rues, une seule silhouette\u2026 Il y a des ann\u00e9es, une silhouette parmi d&rsquo;autres\u2026 Des milliers de fant\u00f4mes\u2026 Elle claque la porti\u00e8re\u2026 <\/p>\n\n\n\n<p>Il y a des dizaines d&rsquo;ann\u00e9es, il n&rsquo;y avait pas de porti\u00e8re, la pluie s&rsquo;\u00e9coulait en longues rigoles d&rsquo;eau \u00e0 travers le caniveau, puis elle avait s\u00e9ch\u00e9. Des arbres, des platanes ? Des arbres longeaient la longue route. Des feuilles rouges jonchaient le sol. Il \u00e9mergeait tout juste du dessous d&rsquo;une feuille. Un mouvement lent, t\u00e9nu, certain. Les pattes noires et r\u00e2peuses s&rsquo;avan\u00e7aient avec pr\u00e9caution et certitude. La lourde et lisse carapace s&rsquo;extirpait lentement. Plus loin, de la fum\u00e9e s&rsquo;\u00e9chappait d&rsquo;une chemin\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, tout dispara\u00eet. Et les arbres poussent au bout du village et la rivi\u00e8re coule plus fort, plus fra\u00eeche. Le temps s&rsquo;\u00e9tale.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n&rsquo;est pas il, il n&rsquo;est pas elle, il est neutre, il englobe, il est On, parfois, il est \u00c7a. Le bourg, le village, le lieu-dit, le hameau\u2026 On n&rsquo;a jamais parl\u00e9 \u00e0 l&rsquo;un de ses semblables. On ne se souvient pas du jour de sa naissance. Avec le temps, les si\u00e8cles qui passent, la route qui se d\u00e9grade, On cherche une cause, une origine, une fondation. On a vu la foule circuler autrefois, On s&rsquo;est senti vibrer et chatouiller sous le vrombissement du tramway. On a aim\u00e9 voir s&rsquo;aligner les l\u00e9gumes dans les potagers, et l&rsquo;\u00e9chec souvent, des premi\u00e8res ann\u00e9es de plantation. On a aim\u00e9 aussi les caf\u00e9s, voir tous les caf\u00e9s, les caf\u00e9s \u00e9merger, se multiplier. On a per\u00e7u aussi que l&rsquo;On \u00e9tait peut-\u00eatre un peu en trop, que l&rsquo;On s&rsquo;\u00e9tendait sur des terres fertiles, que l&rsquo;On venait coller sur la terre des langues de bitumes, des pav\u00e9s d&rsquo;abord, des pav\u00e9s trouant le paysage, On a vu comme On venait ranger, g\u00e9om\u00e9triser le paysage. Voil\u00e0 peut-\u00eatre la naissance, On est n\u00e9 d&rsquo;une g\u00e9om\u00e9trie, quand le paysage a commenc\u00e9 \u00e0 se tordre. On va partir alors, demander des comptes au fondateur, ou aux fondateurs.<\/p>\n\n\n\n<p>On a vu la vie dispara\u00eetre. On a vu le bruit s&rsquo;att\u00e9nuer. On est n\u00e9 un jour de la concentration, du bruit, du mouvement, et On a vu un jour tout se diluer\u2026 On est travers\u00e9 encore parfois de mouvement. Mais On s&rsquo;\u00e9teint. D&rsquo;autres pas si loin, ont disparu. La maladie et les carrioles de cadavres, jet\u00e9s dans les rues. Les pillages et les champs abandonn\u00e9s dans les plaines. Et les d\u00e9parts successifs. Et le paysage qui se tord d&rsquo;une autre fa\u00e7on. Les incendies et les massacres. L\u00e0-bas, alors les herbes folles, et les toits qui s&rsquo;effondrent, les poutrelles d&rsquo;acier mises \u00e0 jour, les visc\u00e8res des maisons \u00e9tal\u00e9es au grand jour. Des papiers partout. Des papiers qui pourrissent.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lieu-dit, le bourg, le village, r\u00eave, r\u00eave \u00e0 l&rsquo;infini et dans ses r\u00eaves, part \u00e0 la recherche du fondateur, part demander au fondateur :<em>pourquoi m&rsquo;avez-vous fond\u00e9 ? quel est mon nom ? et alors qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui je meurs, refondez-moi, ou inhumez-moi<\/em>. Les jours, les nuits passent, et des silhouettes se superposent, des temps se choquent, les b\u00e2timents vieillissent, rajeunissent, le tramway passe sur des rails envahis par les herbes folles, les terres ass\u00e9ch\u00e9es se gorgent d&rsquo;eau et des fruits d\u00e9bordent de caisses entrepos\u00e9es dans les vergers. Le lieu-dit, le bourg, le village r\u00eave, r\u00eave \u00e0 l&rsquo;infini. Ici On b\u00e9gaie. Ici, On dit qu&rsquo;On ne veut pas mourir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Elle est seule dans sa voiture. Une vieille 206. Il y fait chaud. Elle a roul\u00e9 des heures. La route \u00e9tait rectiligne. Elle n&rsquo;avait pas pr\u00e9vu de s&rsquo;arr\u00eater ici. Elle sent la fatigue de la route dans ses jambes. Avant de partir aussi, il y a de cela cinq heures, elle \u00e9tait seule ainsi \u00e9galement. L&rsquo;appartement \u00e9tait vide. Elle y pensait depuis plusieurs jours. Elle traverse cet espace continu de pens\u00e9e, de voyage int\u00e9rieur depuis plusieurs jours. Quelques murmures, quelques images, quelques sensations. Elle n&rsquo;en veut pas. Elle ne veut pas de toute cette glu de la pens\u00e9e, de ce murmure, de ce flux inutile. Un monde r\u00e9el, concret, de sensations brutes. Agir. Prendre les cl\u00e9s. Mettre les cartons dans le coffre. C&rsquo;est simple. C&rsquo;est m\u00e9canique. Et s&rsquo;arr\u00eater l\u00e0 parce que l&rsquo;on est fatigu\u00e9 et pousser la porte. Et sentir en ayant pouss\u00e9 cette porte, qu&rsquo;il y a l\u00e0 un monde plein, de voix, de corps, de danse, de chant. Elle cherche la peau et le soleil. Elle voudrait planter une cuiller dans un petit pot de miel. Elle aime la sensation du voyage dans les jambes parce que c&rsquo;est vrai. Les morts l\u00e0-bas, les fant\u00f4mes, elle n&rsquo;aime pas, parce que c&rsquo;est faux.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a attendu un peu. Et un jour, elle est partie \u00e0 son tour. Elle n&rsquo;avait plus personne \u00e0 saluer. Dehors tout semblait normal. Il y avait encore un peu de vie dans les rues. Pourtant, c&rsquo;\u00e9tait chang\u00e9. Depuis des mois, des ann\u00e9es, la vie continuait, s&rsquo;\u00e9tirait dans un dr\u00f4le de d\u00e9cor. Elle se levait le matin. Elle tapotait sur un clavier. Elle buvait du th\u00e9. Il y avait de l&rsquo;eau courante. Il faisait tr\u00e8s chaud. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le petit jardin, l&rsquo;enfant joue avec les poules. Puis il rentre. Et il voit la femme. Il s&rsquo;enfuit dans le jardin. La femme est blanche. La femme est en bermuda. La femme a une odeur ? Il ne sait pas. Les poules sont au coin du petit jardin et caqu\u00e8tent. Il aime leur toucher la t\u00eate. Elles s&rsquo;\u00e9cartent. Ce soir, il va chanter et danser. La famille aime \u00e7a. Mais la nuit, il n&rsquo;aime pas. Il est dans le jardin, et il a peur de la nuit qui vient. La nuit il entend des pas dans la rue. Il voit des hommes des lumi\u00e8res \u00e9tranges en haut de la route apr\u00e8s le pont. La nuit, il a froid, la temp\u00e9rature descend bizarrement. L\u00e0 il a chaud.  La famille est affair\u00e9e, sans doute. Ici, toujours on range toujours ses chaussures \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La journ\u00e9e s&rsquo;\u00e9coule. La journ\u00e9e s&rsquo;\u00e9coule depuis des si\u00e8cles. Le lieu-dit per\u00e7oit. Et la journ\u00e9e, les si\u00e8cles n&rsquo;y suffisent pas. Il per\u00e7oit l&rsquo;\u00e9dicule, la fissure, la surface, la texture. La chaleur envahit le caniveau l\u00e0, quand l&rsquo;ombre ici, s&rsquo;\u00e9tale sur une place. L&rsquo;infime variation des lumi\u00e8res, des temp\u00e9ratures. 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