{"id":43246,"date":"2021-07-31T15:22:09","date_gmt":"2021-07-31T13:22:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=43246"},"modified":"2021-07-31T15:22:10","modified_gmt":"2021-07-31T13:22:10","slug":"l1-_-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l1-_-1\/","title":{"rendered":"#L1 _ 1"},"content":{"rendered":"\n<p>C&rsquo;est ici. Un triangle de terre, isol\u00e9 du monde par la nationale abandonn\u00e9e, une proue au-dessus du vide; et de la ville \u00e0 vingt ou trente kilom\u00e8tres en contrebas dans le creux suivant le sillage du fleuve fatigu\u00e9. Elle longe les grilles enfonc\u00e9es dans le muret de pierre jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre la porte, juste avant la corniche, pr\u00e8s de l&rsquo;angle obtus. Son mouvement d\u00e9membre le d\u00e9cor en images saccad\u00e9es, incertaines sous la chaleur, inscrit ces derniers m\u00e8tres dans le temps. Elle y est. Elle marque un arr\u00eat, se d\u00e9leste de son sac \u00e0 dos. \u00c0 pr\u00e9sent elle sent la douleur de ses pieds. La cl\u00e9 leste la poche de son coupe-vent, attire son attention, ses doigts, le rugueux, le gris au bout des doigts. La serrure reproduit \u00e0 l&rsquo;envers le motif en quinconce de la porte en fer forg\u00e9e. La cl\u00e9 songe-t-elle, n&rsquo;a qu&rsquo;une destination, et elle est ici, devant moi, juste \u00e0 un m\u00e8tre du sol, nul autre point dans l&rsquo;espace, elle regagne la constellation des cl\u00e9s autour de la plan\u00e8te,&nbsp; la constellation des cl\u00e9s arriv\u00e9es \u00e0 destination \u00e0 cet instant, pour quelques br\u00e8ves secondes, et, potentiellement, sans qu&rsquo;il soit probable que cela n&rsquo;arrive jamais,&nbsp; la constellation que formeraient toutes les cl\u00e9s du monde si toutes arrivaient \u00e0 destination en cet instant, r\u00e9v\u00e9lant et reliant chacune un point unique, identifi\u00e9, dans l&rsquo;espace. Elle se souvient de la gestuelle en cinq \u00e9tapes. Soulever la clenche \u00e0 120\u00b0, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;elle surplombe le trou, avec la main gauche, passer en-dessous de la main droite et enfoncer la cl\u00e9, tourner dans le sens des aiguilles d&rsquo;une montre, comme pour fermer, un tour, deux tours, puis faire revenir la clenche et l&rsquo;abaisser \u00e0 45\u00b0, alors, avec l&rsquo;oreille et la sensibilit\u00e9 des doigts, donner le dernier petit coup de poignet qui lib\u00e8rera la porte de son embrasure.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;absence d&rsquo;herbes sauvages dans l&rsquo;entreb\u00e2illement t\u00e9moigne d&rsquo;un passage pas si ancien&nbsp;; et&nbsp; pourtant totalement s\u00e9par\u00e9 de moi, un pass\u00e9 qui ne m&rsquo;appartient pas, mon histoire en ce lieu commence ici, maintenant. Elle tire son sac vers l\u2019int\u00e9rieur, s\u2019assoie dessus, d\u00e9noue les lacets de ses chaussures, d\u00e9gage ses talons et d\u00e9nude ses pieds, elle veut sentir la terre avec sa peau, peu importe si les cailloux et les \u00e9pines la piquent, la griffent ou la br\u00fblent, tout plut\u00f4t que de rester enferm\u00e9e. Elle avise la rang\u00e9e d&rsquo;arbre au fond du terrain, elle l\u00e2che sa gourde qui \u00e9tait rest\u00e9e en bandouli\u00e8re, laisse derri\u00e8re elle son sac, ses chaussures et se pr\u00e9cipite, elle choisit le plus gros tronc d&rsquo;arbre pour se cacher. Ses doigts s&rsquo;arr\u00eatent sur la ceinture de son pantalon. Elle revient sur ses pas, gagne la corniche, en plein soleil, sous le ciel d\u00e9ploy\u00e9, lib\u00e8re ses fesses et s&rsquo;agenouille. Je n&rsquo;ai pas peur des hommes, je n&rsquo;ai pas peur des b\u00eates, ni de l&rsquo;orage, ni du soleil. Je n\u2019ai pas peur de la nuit, je l\u2019attends. Elle a, ancr\u00e9e en elle, la crainte des morsures et des piqures&nbsp;; mais en cette terre, les cr\u00e9atures venimeuses n&rsquo;ont surv\u00e9cu que dans l\u2019insula, elles ne sortent que dans les r\u00eaves. Un scolopendre s\u2019\u00e9chappe furtivement entre ses pieds, chass\u00e9 par la cascade fumante d&rsquo;urine, l&rsquo;oublie aussit\u00f4t au d\u00e9tour d&rsquo;une pierre, regagne son univers o\u00f9 elle n&rsquo;existe pas.&nbsp; Elle voit \u00e0 pr\u00e9sent les fourmis, les abeilles, les sauterelles, elle sent la pr\u00e9sence souterraine des vers de terre, le voisinage des bousiers et de tous ceux dont elle n\u2019a jamais appris le nom, tous l&rsquo;ignorent&nbsp;; leur indiff\u00e9rence me prot\u00e8ge. Nous partageons la m\u00eame terre mais pas le m\u00eame territoire. Elle remonte son pantalon et regarde autour d\u2019elle. Des gen\u00eats ont s\u00e9ch\u00e9 le long des grilles. Elle s\u2019approche et casse une branche \u00e9paisse et fournie. Alors, au centre du terrain, elle d\u00e9limite avec le manche de son balais sauvage le sch\u00e9ma d\u2019une tente&nbsp;; juste assez pour allonger le corps et poser les affaires. Elle arrache ce qui a pouss\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, d\u00e9place les cailloux, et frotte le sol jusqu\u2019\u00e0 l\u2019aplanir. Lorsqu\u2019elle a fini, l&rsquo;ombre d&rsquo;un nuage caresse son front, elle l\u00e8ve les yeux au ciel, le soleil a entam\u00e9 sa descente. Le tourbillon d&rsquo;un rapace attire son regard, il trace les chemins du vent, l\u2019oiseau s&rsquo;accroche \u00e0 une&nbsp; seconde qui passe et se laisse glisser&nbsp;; au rocher d&rsquo;un surplomb voisin, il se d\u00e9ploie en majest\u00e9 et se pose.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est ici. 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Elle longe les grilles enfonc\u00e9es dans le muret de pierre jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre la porte, juste avant la corniche, pr\u00e8s de l&rsquo;angle obtus. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l1-_-1\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L1 _ 1<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":71,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2158],"tags":[],"class_list":["post-43246","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-01"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/43246","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/71"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=43246"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/43246\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=43246"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=43246"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=43246"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}