{"id":43249,"date":"2021-07-31T16:43:32","date_gmt":"2021-07-31T14:43:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=43249"},"modified":"2021-07-31T22:31:25","modified_gmt":"2021-07-31T20:31:25","slug":"la-derision-de-vivre-comme-un-mot-entre-parentheses","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-derision-de-vivre-comme-un-mot-entre-parentheses\/","title":{"rendered":"#L6 |\u00a0La d\u00e9rision de vivre comme un mot entre parenth\u00e8ses"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>L&rsquo;homme<\/strong><br><br>R\u00e9veil difficile. Il s&rsquo;est endormi de longue lutte, nuit agit\u00e9e de r\u00eaves aux <a href=\"https:\/\/youtu.be\/RPdgK9qlE2o\" data-type=\"URL\" data-id=\"https:\/\/youtu.be\/RPdgK9qlE2o\">images insoutenables<\/a>, d&rsquo;une <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l5-rien-que-les-heures\/\" data-type=\"URL\" data-id=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l5-rien-que-les-heures\/\">violence rare<\/a>. Il se r\u00e9veille en sursaut avec l&rsquo;impression d\u00e9sagr\u00e9able de s&rsquo;\u00eatre assoupi quelques minutes plus t\u00f4t, tendu, la nuque raide, les membres endoloris, des cernes sous les yeux. Une \u00e9preuve. Son bras glisse, h\u00e9sitant, entre les draps ti\u00e8des, pour s&rsquo;\u00e9tirer et d\u00e9plier son corps avant de se lever. Sa main monte \u00e0 travers le lit jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;oreiller de sa femme, avant de r\u00e9aliser que s&rsquo;il parvient \u00e0 accomplir ce geste, lorsqu&rsquo;il touche l&rsquo;oreiller, sens le tissus lisse du coton sous ses doigts gourds, c&rsquo;est que sa femme n&rsquo;est plus \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. Elle s&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 lev\u00e9e. Quelle heure peut-il bien \u00eatre ? Il a peur d&rsquo;avoir laiss\u00e9 filer la matin\u00e9e. Il n&rsquo;aime pas \u00e7a. Perdre son temps. Son c\u0153ur se met \u00e0 battre plus vite. Il se propulse en dehors du lit. Il sort de la chambre apr\u00e8s avoir ouvert instinctivement, comme chaque matin, les volets automatiques. Il p\u00e9n\u00e8tre dans le salon d&rsquo;un pas tra\u00eenant. Il appelle sa femme. Sa voix est l\u00e9g\u00e8rement tremblotante. Personne ne r\u00e9pond. Il essaie avec sa fille. Il crie son pr\u00e9nom qui r\u00e9sonne dans l&rsquo;appartement vide. En passant devant la table en bois de la salle \u00e0 manger, il aper\u00e7oit un bout de papier griffonn\u00e9. Un mot de sa fille \u00e9crit en lettres capitales. Elle lui annonce qu&rsquo;elle est sortie t\u00f4t ce matin pour faire des courses. Elle rentrera vers midi. Elle n&rsquo;\u00e9voque pas sa m\u00e8re. L&rsquo;a-t-elle crois\u00e9e avant de sortir ? Sa femme \u00e9tait-elle d\u00e9j\u00e0 partie ? SI elle est encore \u00e0 la maison, o\u00f9 se cache-t-elle ? Il commence \u00e0 s&rsquo;inqui\u00e9ter, trouve \u00e7a louche qu&rsquo;elle soit sortie sans le pr\u00e9venir, sans laisser un mot comme leur fille. Il pense \u00e0 l\u2019appeler sur son portable, mais en attrapant son t\u00e9l\u00e9phone, en appuyant sur le num\u00e9ro enregistr\u00e9 dans la m\u00e9moire de son t\u00e9l\u00e9phone, il l&rsquo;entend sonner simultan\u00e9ment dans son dos. Il se retourne surpris malgr\u00e9 tout. L&rsquo;appareil s&rsquo;allume sur la table du salon. Il voit son nom s&rsquo;afficher \u00e0 l&rsquo;envers sur l&rsquo;\u00e9cran. Elle n&rsquo;a pas pris son t\u00e9l\u00e9phone avec elle. Elle n&rsquo;en aura pas pour tr\u00e8s longtemps. Sans doute est-elle descendue acheter des croissants ou prendre le journal. Elle va rentrer tr\u00e8s vite, ce n&rsquo;\u00e9tait pas la peine de laisser un mot. Il tente de se rassurer comme il peut. Il se r\u00e9fugie dans la cuisine pour se faire un caf\u00e9. Il d\u00e9visse la cafeti\u00e8re \u00e9lectrique. Jette le marc de caf\u00e9 froid et compact dans la poubelle pleine. Rince le r\u00e9ceptacle m\u00e9tallique dans lequel il d\u00e9pose ensuite quatre larges cuill\u00e8res \u00e0 caf\u00e9. Il rince le socle de la cafeti\u00e8re, puis le remplit d&rsquo;eau, avant de visser le tout et de programmer la cafeti\u00e8re. Il s\u2019assoit, pose ses coudes sur le rebord de la table de la cuisine. Sa t\u00eate est lourde de fatigue. L\u2019\u0153il morne, viss\u00e9 sur le signal lumineux de la cafeti\u00e8re, attendant que l&rsquo;eau chauffe et qu&rsquo;elle vienne recouvrir le caf\u00e9 moulu pour concocter le breuvage sans lequel il n&rsquo;est bon \u00e0 rien le matin au r\u00e9veil. Lorsque la cafeti\u00e8re se met enfin \u00e0 sonner, juste apr\u00e8s un long fr\u00e9missement de l&rsquo;eau bouillant \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur qui fait penser \u00e0 une fus\u00e9e au d\u00e9collage, ce qui aurait d\u00fb l&rsquo;alerter, il sursaute. Il se pr\u00e9cipite pour \u00e9teindre la machine, interrompant la m\u00e9lodie r\u00e9p\u00e9titive en cours de route et se servir une longue rasade de caf\u00e9 noir dans une tasse en porcelaine aux bords fins. Dans sa pr\u00e9cipitation il se br\u00fble le palais. Il regrette son empressement. Avec sa tasse, il se dirige vers le salon et s&rsquo;approche de la large fen\u00eatre qui s&rsquo;ouvre sur l&rsquo;horizon urbain. Il reste un long moment \u00e0 fixer le paysage qui s&rsquo;\u00e9tend \u00e0 perte de vue. Au milieu des toits et des chemin\u00e9es de l&rsquo;horizon parisien, il imagine que sa femme est l\u00e0, quelque part au milieu du d\u00e9dale de ces rues. Elle observe \u00e0 distance les moindres d\u00e9tails de sa perplexit\u00e9. L\u2019id\u00e9e de ce qu\u2019il fait ne le traverse pas. Il croit que c\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019elle est l\u00e0 sans id\u00e9e d\u2019y \u00eatre, que si on la questionnait elle dirait qu\u2019elle s\u2019y repose. De la fatigue d\u2019\u00eatre arriv\u00e9e l\u00e0. De celle qui va suivre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La femme<\/strong><br><br>Elle ne parvient pas \u00e0 trouver le sommeil. Ce soir, son mari est agit\u00e9, elle ne sait pas ce qu&rsquo;il a, une vraie pile \u00e9lectrique, il se retourne tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement dans le lit, remuant les draps, ce qui l&#8217;emp\u00eache de s&rsquo;endormir. Une heure apr\u00e8s qu&rsquo;il se soit mis au lit, il s&rsquo;est lev\u00e9 brusquement, visiblement agac\u00e9, en maugr\u00e9ant sans que sa femme ne parvienne \u00e0 comprendre ce qui l&rsquo;aga\u00e7ait autant. Il s&rsquo;est dirig\u00e9 vers le salon et sa femme ne l&rsquo;a plus entendu pendant un long moment. Elle a cru qu&rsquo;elle pourrait en profiter pour parvenir \u00e0 s&rsquo;endormir mais son heure de sommeil venait de passer. Il avait fini par lui transmettre son agacement. Apr\u00e8s un long moment, il est tout de m\u00eame revenu se coucher. Trop tard. Il s&rsquo;est endormi en quelques minutes, d&rsquo;un sommeil profond. Ses ronflements emplissaient la pi\u00e8ce d&rsquo;une vibration sonore. Sa femme a fini par se lever, trop \u00e9nerv\u00e9e pour continuer \u00e0 esp\u00e9rer s&rsquo;endormir dans cet \u00e9tat. Elle s&rsquo;est souvenue que sa s\u0153ur lui avait appris que lorsqu&rsquo;elle ne parvenait pas \u00e0 s&rsquo;endormir, elle sortait marcher un peu, pas tr\u00e8s loin, elle faisait le tour de son jardin, puis elle se recouchait et s&rsquo;endormait tr\u00e8s rapidement. Elle n&rsquo;a jamais essay\u00e9. L&rsquo;id\u00e9e la s\u00e9duit. Au point o\u00f9 elle en est, \u00e7a ne peut pas empirer. Elle passe un imperm\u00e9able, enfile ses chaussures et se retrouve dans la rue. Elle est surprise de sentir l&rsquo;air frais au dehors. Elle acc\u00e9l\u00e8re le pas pour ne pas avoir froid. Elle n&rsquo;est pas tr\u00e8s couverte. Elle n&rsquo;a pas pr\u00e9vu o\u00f9 elle irait, elle marche un peu au hasard. Elle essaie de se vider la t\u00eate, de ne plus penser \u00e0 rien. Mais chaque pas d\u00e9clenche en elle des pens\u00e9es, des souvenirs, des \u00e9motions qu&rsquo;elle voudrait mettre de c\u00f4t\u00e9. Tout s&rsquo;encha\u00eene et la trouble. Elle redoute que cette sortie se r\u00e9v\u00e8le contre-productive, qu&rsquo;elle revienne \u00e0 la maison plus excit\u00e9e qu&rsquo;\u00e0 sa sortie. Apr\u00e8s quelques centaines de m\u00e8tres, o\u00f9 ses membres se sont agit\u00e9s apr\u00e8s un trop long repos, elle sent qu&rsquo;ils s&rsquo;alourdissent enfin, elle ralentit presque malgr\u00e9 elle son allure. Elle s&rsquo;est un peu \u00e9loign\u00e9e de leur domicile, il faut qu&rsquo;elle rentre d\u00e9sormais. La rue est d\u00e9serte \u00e0 cette heure. Parfois, une voiture passe rapidement \u00e0 sa hauteur. Son c\u0153ur se serre. L&rsquo;engin file dans l&rsquo;obscurit\u00e9 sans ralentir ni s&rsquo;arr\u00eater. Soulag\u00e9e, elle se reproche d&rsquo;\u00eatre craintive. La ville est calme la nuit. Offerte, in\u00e9dite. La lumi\u00e8re r\u00e9duite en certaines points, autour des lampadaires et des feux de signalisation, transforme les volumes des immeubles et alt\u00e8re les perspectives des rues. Elle p\u00e9n\u00e8tre dans le hall de son immeuble, \u00e9vite de prendre l\u2019ascenseur, redoutant de rester enferm\u00e9e \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur sans pouvoir appeler au secours et devoir attendre les secours nocturnes toujours lents. Elle remonte tout doucement le long couloir de leur \u00e9tage pour ne pas faire de bruit. Elle cherche ses cl\u00e9s dans les poches de son imper, mais elle ne les trouve pas. Elle sourit nerveusement. Elle qui voulait \u00eatre discr\u00e8te, elle va devoir sonner et r\u00e9veiller son mari. Elle h\u00e9site un court instant. Son doigt appuie finalement sur la sonnette. Dans le vide. Elle insiste, mais aucun son. Elle se r\u00e9sout \u00e0 cogner doucement \u00e0 la porte sans frapper trop fort pour ne pas alerter les voisins. Son mari ne semble pas l&rsquo;entendre. Elle s&rsquo;approche de la porte pour \u00e9couter si elle l&rsquo;entend s&rsquo;approcher pour lui ouvrir. Elle a l&rsquo;impression d&rsquo;entendre des pas mais n&rsquo;en est pas s\u00fbre. Elle frappe \u00e0 nouveau \u00e0 la porte. \u00c0 ce moment pr\u00e9cis la lumi\u00e8re du couloir s&rsquo;\u00e9teint brusquement. Dans le noir. Elle s&rsquo;\u00e9carte vivement de la porte, surprise, avant d&rsquo;allumer \u00e0 nouveau la lumi\u00e8re du couloir. Elle n&rsquo;ose pas insister. Mais que peut-elle faire d\u00e9sormais ? Elle a oubli\u00e9 ses cl\u00e9s, n&rsquo;a pas pris son t\u00e9l\u00e9phone. Elle voulait juste marcher un peu pour retrouver le sommeil. Et la voil\u00e0 dehors. Prisonni\u00e8re. Incapable de rentrer. Seule. Elle entend du bruit dans l&rsquo;appartement situ\u00e9 au bout du couloir. Sans r\u00e9fl\u00e9chir, elle s&rsquo;approche de la porte qui s&rsquo;ouvre au moment instant. Un couple d&rsquo;hommes invit\u00e9 chez sa voisine s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 sortir. Sur le pas de la porte, leur mouvement s&rsquo;arr\u00eate en voyant la femme sur la palier. La voisine qui s\u2019appr\u00eatait \u00e0 saluer ses amis sur le d\u00e9part, s&rsquo;\u00e9tonne de la voir l\u00e0. Elle lui demande si elle a besoin de quelque chose, sur la r\u00e9serve, craignant qu&rsquo;elle lui reproche le bruit qu&rsquo;ils font. Elle laisse les amis de sa voisine s&rsquo;\u00e9loigner dans le couloir pour rentrer chez eux, avant de lui r\u00e9pondre. Elles se font face. Devant la porte ouverte. Je suis enferm\u00e9e dehors, avoue-t-elle un peu g\u00ean\u00e9e. La lumi\u00e8re du couloir s&rsquo;\u00e9teint derri\u00e8re elle. Les deux femmes en contrejour dans la lumi\u00e8re de l&rsquo;appartement en d\u00e9sordre. Entrez, vous n&rsquo;allez pas rester l\u00e0 sur le pas de la porte. Entrez donc !<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La jeune fille<\/strong><br><br>Elle a l&rsquo;impression que \u00e7a va trop loin, trop vite. Pourtant elle se sent bien \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, sa pr\u00e9sence l&rsquo;apaise, mais elle ne voudrait pas pr\u00e9cipiter les choses. Leur relation doit se construire lentement. Sans doute est-il d&rsquo;accord avec elle. Elle l&rsquo;esp\u00e8re. Elle n&rsquo;arrive pas \u00e0 \u00e9voquer ce sujet avec lui. Elle voudrait qu&rsquo;il le comprenne \u00e0 demi-mots. Par lui-m\u00eame. Par un geste, une attitude. Qu&rsquo;il ne se m\u00e9prenne pas sur ses intentions. Tout va trop vite. La proximit\u00e9 de leur corps, leurs mains qui se cherchent puis se caressent, leur douceur. Un souffle partag\u00e9. Il y a quelque chose d&rsquo;ambivalent en lui dont elle ne parvient pas \u00e0 se d\u00e9tacher. Ils sont debout silencieux devant l&rsquo;unique fen\u00eatre de la pi\u00e8ce. De l\u00e0 on aper\u00e7oit tr\u00e8s bien sur la Butte se profiler la forme sombre de la maison dans laquelle elle s&rsquo;est r\u00e9fugi\u00e9e avec ses parents. Aucune lumi\u00e8re n&rsquo;est allum\u00e9e. On dirait vraiment que la maison est abandonn\u00e9e. Ses parents font tr\u00e8s attention \u00e0 ne pas attirer les regards la nuit sur l&rsquo;occupation suspecte du lieu, en n&rsquo;utilisant la lumi\u00e8re artificielle que dans les pi\u00e8ces qui ne sont pas visibles depuis l&rsquo;ext\u00e9rieur, dans les pi\u00e8ces aveugles ou celles qui donnent sur la cour int\u00e9rieure. Serr\u00e9e contre le gar\u00e7on, elle sent son corps pressant contre le sien. Sensation de vague de chaleur qui se transmet de sa jambe \u00e0 la sienne, le long de ses cuisses. Elle ne bouge pas. Elle en est incapable. Les yeux riv\u00e9s sur la maison abandonn\u00e9e. Elle a crois\u00e9 ses bras derri\u00e8re elle. Le gar\u00e7on fait glisser sa main dans son dos. Il enserre sa main dans la sienne. Ils n&rsquo;arr\u00eatent pas de regarder dans la m\u00eame direction. Ils ne voient pas la m\u00eame chose cependant. Leurs points de vue ne peuvent pas s&rsquo;accorder \u00e0 cet instant. Il presse sa main pour lui envoyer un signal. Il voudrait qu&rsquo;elle cesse de fixer cette maison dans le lointain. Cette maison abandonn\u00e9e. Pourquoi lui en a-t-il parl\u00e9 ? Pourquoi s&rsquo;\u00eatre vant\u00e9 d&rsquo;y avoir habit\u00e9 alors que c&rsquo;est faux. Il n&rsquo;y a m\u00eame jamais mis les pieds. Elle finira par le deviner. Il voudrait lui faire oublier cette maison, qu&rsquo;elle se tourne et le regarde lui. Il voudrait l&#8217;embrasser, l&rsquo;enlacer. Cesser de parler, devoir trouver les mots justes, faire attention \u00e0 ne pas faire d&rsquo;impairs, \u00e0 ne pas se tromper, ne pas lui faire peur, ne pas lui mentir non plus. Il tient \u00e0 elle mais il ne sait pas comment se comporter pour l&rsquo;attirer. Il faudrait que leurs corps parlent \u00e0 leurs places, que tout s&rsquo;encha\u00eene sans penser \u00e0 rien. Une affaire de sens, s&rsquo;imagine-t-il. D&rsquo;instinct. Mais l\u00e0 o\u00f9 il cherche un contact, elle sent la force de sa poigne. Sa main compress\u00e9e dans la sienne qui l&rsquo;immobilise, l&#8217;emp\u00eache de bouger, de r\u00e9agir. Le souffle coup\u00e9. Elle le regarde de biais. Dans ce mouvement de tourner les yeux vers lui, le geste de la t\u00eate qui accompagne le visage, et tout le corps qui le suit. Ce qu&rsquo;elle esp\u00e8re, mais elle a \u00e0 peine boug\u00e9 de quelques centim\u00e8tres, sans parvenir \u00e0 se d\u00e9faire de son \u00e9treinte insistante. Une image lui traverse l&rsquo;esprit. C&rsquo;est une sculpture qu&rsquo;elle a vue dans une exposition il y a bien longtemps. Une \u0153uvre hyperr\u00e9aliste de Ron Mueck. Elle se souvient des sculptures monumentales de l&rsquo;artiste australien reproduisant le corps humain dans ses plus minutieux d\u00e9tails gr\u00e2ce au silicone, \u00e0 la r\u00e9sine polyester et \u00e0 la peinture \u00e0 l\u2019huile. L&rsquo;une d&rsquo;elle l&rsquo;avait tout particuli\u00e8rement impressionn\u00e9e. Prise au pi\u00e8ge de sa machiav\u00e9lique mise en sc\u00e8ne. De face, on apercevait \u00e0 premi\u00e8re vue, un jeune couple d&rsquo;adolescents coll\u00e9s l&rsquo;un contre l&rsquo;autre. Le jeune homme \u00e9tait v\u00eatu comme son ami et la plupart des jeunes de son \u00e2ge, bermuda beige et tee-shirt blanc \u00e0 col bleu marine. Des tennis aux pieds. Il avait la t\u00eate pench\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9paule de sa compagne, plus petite que lui, blonde aux cheveux longs et lisses tombant sur ses fr\u00eales \u00e9paules, dans une attitude \u00e0 la fois protectrice et tendre. Et la surprise et le choc en tournant autour de la sculpture, en d\u00e9couvrant la main du jeune homme pressant fermement l&rsquo;avant-bras de la jeune fille. La violence de ce geste d\u00e9plac\u00e9 qui apporte un point de vue radicalement diff\u00e9rent sur la sc\u00e8ne, une toute autre lecture qui en contamine la port\u00e9e. La r\u00e9v\u00e9lation d&rsquo;une tension dans un geste de tendresse. Les apparences trompeuses d&rsquo;une relation. Elle s&rsquo;\u00e9carte un peu vivement du gar\u00e7on qui s&rsquo;\u00e9tonne de son geste. Press\u00e9 de r\u00e9pondre, elle se retrouve quelque peu d\u00e9sar\u00e7onn\u00e9e par sa r\u00e9action. Elle veut le rassurer et gagner du temps en m\u00eame temps. La premi\u00e8re chose qui lui passe par la t\u00eate fera l&rsquo;affaire, une issue possible. J&rsquo;ai soif, l\u00e2che-t-elle en forme d&rsquo;excuse. Tu n&rsquo;aurais pas quelque chose \u00e0 boire ? Il marque un temps d&rsquo;\u00e9tonnement avant d&rsquo;aller v\u00e9rifier dans son frigidaire. Vide. Il ne veut pas perdre la face, il se retourne vers elle en souriant. Je peux aller te chercher un soda en bas, chez l&rsquo;\u00e9picier au coin de la rue, \u00e7a te dit ? Elle se sent soulag\u00e9e et accepte en hochant la t\u00eate. Sans un mot. Il jette sa veste en cuir sur ses \u00e9paules et sort de chez lui. Il la laisse seule dans son appartement. Tout a \u00e9t\u00e9 si rapide, l&rsquo;impression d&rsquo;un grand vide. Elle se sent g\u00ean\u00e9e d&rsquo;avoir pu douter de lui, mais elle a l&rsquo;envie de fouiller son appartement pour en savoir plus sur lui, elle ne le fera pas cependant, n&rsquo;en a ni le temps ni l&rsquo;audace, trop peur qu&rsquo;il rentre et la surprenne. Elle ne saurait justifier pareille intrusion. Mais ce d\u00e9sir est si vif, il lui traverse le ventre. Elle inspecte rapidement la pi\u00e8ce, mais dans la pr\u00e9cipitation, ses yeux ne parviennent \u00e0 s&rsquo;arr\u00eater sur aucun d\u00e9tail significatif, ils glissent sans rien voir. D\u00e9sempar\u00e9e, pressentant son imminent retour, sans savoir ce qui la pousse \u00e0 agir ainsi, elle s&#8217;empare d&rsquo;un livre au hasard dans sa biblioth\u00e8que, qu&rsquo;elle dissimule dare-dare au fond de son sac sans l&rsquo;ouvrir, avant qu&rsquo;il revienne de sa course essouffl\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/p1110251-768x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-43251\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/p1110251-768x1024.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/p1110251-315x420.jpg 315w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/p1110251-1152x1536.jpg 1152w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/p1110251-1536x2048.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/p1110251.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><figcaption>Ron Mueck : <em>Young Couple<\/em>, \u00e9dition 1\/1, 2013<\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;homme R\u00e9veil difficile. Il s&rsquo;est endormi de longue lutte, nuit agit\u00e9e de r\u00eaves aux images insoutenables, d&rsquo;une violence rare. Il se r\u00e9veille en sursaut avec l&rsquo;impression d\u00e9sagr\u00e9able de s&rsquo;\u00eatre assoupi quelques minutes plus t\u00f4t, tendu, la nuque raide, les membres endoloris, des cernes sous les yeux. Une \u00e9preuve. Son bras glisse, h\u00e9sitant, entre les draps ti\u00e8des, pour s&rsquo;\u00e9tirer et d\u00e9plier <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-derision-de-vivre-comme-un-mot-entre-parentheses\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L6 |\u00a0La d\u00e9rision de vivre comme un mot entre parenth\u00e8ses<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":242,"featured_media":43250,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2523],"tags":[298,1743,159,956,2218],"class_list":["post-43249","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-6","tag-corps","tag-couple","tag-nuit","tag-solitude","tag-sommeil"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/43249","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/242"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=43249"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/43249\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/43250"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=43249"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=43249"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=43249"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}