{"id":43266,"date":"2021-08-01T10:37:28","date_gmt":"2021-08-01T08:37:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=43266"},"modified":"2021-08-01T18:24:43","modified_gmt":"2021-08-01T16:24:43","slug":"l6-trois-solitudes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l6-trois-solitudes\/","title":{"rendered":"#L6 | Trois solitudes en bateau"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-medium-gray-background-color has-text-color has-background\" style=\"color:#a30046\"><strong>Codicille : Ce qui vient ce n\u2019est pas ce qui \u00e9tait pr\u00e9vu. Le projet initial c\u2019\u00e9tait les trois solitudes des trois personnages qui sont en chemin. Mais je laisse faire ce qui revient d\u2019une proposition \u00e0 l\u2019autre, ce qui insiste. La voix de Vardaman, que j\u2019appelle <em>parler-clown<\/em>, insiste. Mise \u00e0 jour il y a un bail pour un autre chantier, une voix du dedans, secr\u00e8te et honteuse, ouvre une possibilit\u00e9 d\u2019identit\u00e9 autre, d\u2019identit\u00e9 secr\u00e8te et honteuse pour mon personnage principal. Et puis, la solitude et la voix de narration, d\u2019a posteriori, je l\u2019ai cherch\u00e9 longtemps et depuis #L5, enfin, une place d\u2019o\u00f9 raconter, alors je l\u2019essaie. Enfin, je me suis refus\u00e9 trop b\u00eatement et longtemps l\u2019usage de la tirade, du monologue, bref, de ce que je tiens du th\u00e9\u00e2tre, soit l\u2019usage du th\u00e9\u00e2tre m\u00eame. Faire un livre, pour moi aujourd\u2019hui, c\u2019est accepter la forme fragmentaire, multiple, o\u00f9 tous les genres ont droit de cit\u00e9, en conversation les uns avec les autres.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant je te vois de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. L\u2019autre c\u00f4t\u00e9 ce n\u2019est pas l\u2019autre rive. D\u2019Essaouira, m\u00eame par temps clair, je n\u2019ai jamais vu l\u2019autre rive. L\u2019autre c\u00f4t\u00e9 c\u2019est le bateau. Je suis sur le bateau. Debout. Je ne te perds pas de vue. Il faut le voir pour le croire que tu disparais, que je te laisse l\u00e0 o\u00f9 tu as toujours \u00e9t\u00e9, que tu ne fais rien pour me retenir. Ils me cherchent dans tes murs, dans le sable \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des terres. Pas ici. Pas de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. J\u2019ai pos\u00e9 mes mains sur le bastingage, l\u2019odeur du m\u00e9tal rouill\u00e9 sous la peinture l\u2019emporte sur celle de la mer et dans leur m\u00e9lange je reconnais l\u2019odeur de mon sang puissant. Je fais face. Droite dans ce qui reste de ma derni\u00e8re robe. Je te surveille. Je ne me cache pas en fond de cale. Dans la salle des machines, deux petites couchettes ont \u00e9t\u00e9 install\u00e9es pour le G\u00e9nie et pour moi. Je n\u2019ai pas peur de ceux qui pourraient venir. J\u2019aimerais qu\u2019ils me voient comme je te vois. Plus le bateau s\u2019\u00e9loigne, mieux j\u2019aper\u00e7ois ta mati\u00e8re&nbsp;: les remparts, les immeubles, les rues, les maisons et les petits arbres sont dessin\u00e9s sur la grande peau de b\u00eate qui te recouvre. En plongeant la main dans la terre du jardin, je m\u2019en doutais d\u00e9j\u00e0&nbsp;: en surface l\u2019agitation, dans les profondeurs, le mouvement. Je ne pourrais plus reconna\u00eetre leurs visages \u00e0 cette distance. Mais les corps, encore, oui. Comme cette fois o\u00f9 j\u2019avais essay\u00e9 la belladone en secret et pendant plusieurs jours tout n\u2019\u00e9tait plus que contours, les t\u00eates tr\u00e8s petites et les corps flous et obscurs comme des taches d\u2019encre. \u00c0 cette distance, je pourrais encore voir la col\u00e8re de mes fr\u00e8res d\u2019ici dans les grandes enjamb\u00e9es, dans l\u2019agitation brutale des bras. Le mari vieux mettra plusieurs jours \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer, cherchant \u00e0 quatre pattes les damiers, l\u2019ivoire et m\u00eame les noyaux d\u2019olives sur les mosa\u00efques de son patio. Mon p\u00e8re est d\u00e9gag\u00e9 de sa dette. Grand-m\u00e8re me fait un dernier adieu, \u00e9tendue sur son lit, les yeux clos, un sourire narquois d\u00e9formant sa vieille bouche. Personne ne l\u2019a \u00e9cout\u00e9e quand elle a voulu emp\u00eacher le mariage, quand elle leur a parl\u00e9 du don. La famille pr\u00e9f\u00e8re l\u2019honneur qu\u2019on enferme dans un coffre, dans une chambre, \u00e0 la magie qui se tient hors des murs. N\u2019importe, son lit tangue, elle sait o\u00f9 je me trouve, elle sait que je suis en route. Cette fois encore, personne n\u2019aura \u00e9cout\u00e9 ses paroles rassurantes, mais le soir venu, elle pr\u00e9parera les tisanes et ils l\u2019entendront mieux. Personne n\u2019est venu pour moi, rien ne trouble le tumulte routinier du port dans la lumi\u00e8re de midi, personne ne court jusqu\u2019\u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 du ponton le poing lev\u00e9, les mains autour de la bouche pour porter loin les cris et l\u2019invective, on ne jette pas mille embarcations sur les mers\u2026 La charge de malheur qui p\u00e8se sur mon p\u00e8re est moindre de celle, bien r\u00e9elle, qui affaisse les \u00e9paules des dockers. Voil\u00e0 que toi aussi, tu n\u2019es plus qu\u2019un contour. Une ligne. Il ne reste plus que les couleurs pour dire qu\u2019il y a deux c\u00f4t\u00e9s. Je te laisse le blanc et l\u2019ocre et je prends le bleu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-style-default\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"248\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/When-the-Sky-meets-the-Sea-meets-the-Sky-Venice-2020-Elaine-M-Goodwin-scaled-1-248x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-43267\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/When-the-Sky-meets-the-Sea-meets-the-Sky-Venice-2020-Elaine-M-Goodwin-scaled-1-248x1024.jpg 248w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/When-the-Sky-meets-the-Sea-meets-the-Sky-Venice-2020-Elaine-M-Goodwin-scaled-1-102x420.jpg 102w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/When-the-Sky-meets-the-Sea-meets-the-Sky-Venice-2020-Elaine-M-Goodwin-scaled-1-372x1536.jpg 372w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/When-the-Sky-meets-the-Sea-meets-the-Sky-Venice-2020-Elaine-M-Goodwin-scaled-1-496x2048.jpg 496w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/When-the-Sky-meets-the-Sea-meets-the-Sky-Venice-2020-Elaine-M-Goodwin-scaled-1.jpg 620w\" sizes=\"auto, (max-width: 248px) 100vw, 248px\" \/><figcaption>When the Sky meets the Sea meets the Sky Venice Elaine M Goodwin<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><em>(\u2026) plus assez de place, trop serr\u00e9 ici, les ondes, les ondes partout \u00e9troit \u00e0 l\u2019\u00e9troit la t\u00eate l\u2019air t\u00e8te trop peu , plus assez de place, trop juste pour \u00eatre, les oreilles coll\u00e9es l\u2019une contre l\u2019autre, \u00e7a rentre dedans, \u00e7a coule dedans, \u00e7a r\u00e9clame mais quoi quoi quoi, peut rien, peur, petit, se noie, se noie dans les oreilles, un bouchon explose \u00e0 l\u2019envers, couine long, couine en s\u2019enfon\u00e7ant, plus assez d\u2019air, de place d\u2019air, pour toujours ici, jamais plus assez de place, coinc\u00e9 en couinant, les yeux en verre, le front cogne les yeux en verre, plus rien qui va, noir, tomb<\/em>e<em>, ici, tombe, enferm\u00e9, trop serr\u00e9, tombe<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le temps ne passe plus. Il ne bouge pas plus qu\u2019un coquillage sur le sable. Son corps d\u00e9borde le lit de camp. Il est tourn\u00e9 vers le mur. Prostr\u00e9. La t\u00eate cach\u00e9e entre les coudes, on dirait un ballon projet\u00e9 vers lui \u00e0 une vitesse faramineuse qu\u2019il aurait r\u00e9ceptionn\u00e9. Une balle de feu, sa t\u00eate. Les mains aux phalanges blanches d\u2019effort crois\u00e9es derri\u00e8re la nuque. Il ne dort pas. Elle l\u2019a cru tout d\u2019abord. Les machines couvraient le g\u00e9missement continu qui sort de cette boule d\u2019homme. Il ne dort pas ou alors les yeux ouverts. Ses yeux sont grands ouverts et fixes. Son regard est dedans. Elle touche ses chevilles en prenant bien garde de ne pas s\u2019exposer \u00e0 un mauvais coup, \u00e0 une ruade qui lui \u00e9chapperait tout \u00e0 coup, on ne sait pas pourquoi, mais on ne sait pas pourquoi non plus il est fig\u00e9 ainsi. Il ne voulait pas prendre ce bateau. Si le danger d\u2019\u00eatre rattrap\u00e9s n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 si pressant, il ne serait jamais mont\u00e9 sur ce bateau. Mais le ma\u00eetre l\u2019a persuad\u00e9. C\u2019est pour cela qu\u2019il est le ma\u00eetre\u00a0: il sait lui parler, il sait le convaincre qu\u2019il n\u2019y a plus de temps \u00e0 perdre. Il a titub\u00e9 \u00e0 bord comme s\u2019il y avait gros temps. La passerelle \u00e9tait un pont de lianes pour lui. Le ma\u00eetre tenait sa grosse main sur son \u00e9paule et avan\u00e7ait et l\u2019autre le suivait comme un nourrisson dans ses premiers pas. Sur le pont, il agrippait tout ce qui passait \u00e0 sa port\u00e9e et l\u00e0 encore, le ma\u00eetre lui a patiemment desserr\u00e9 les doigts pour le prendre par la main. Tant bien que mal, il est parvenu avec l\u2019aide des marins \u00e9berlu\u00e9s \u00e0 l\u2019installer dans la salle des machines, sur la petite couchette. Il lui a dit qu\u2019il devait trouver de l\u2019argent, des voyageurs pour jouer avec lui. Le g\u00e9ant s\u2019est calm\u00e9 un moment. Mais quand le port n\u2019a plus \u00e9t\u00e9 visible, elle est descendue le rejoindre et l\u2019a trouv\u00e9 dans cet \u00e9tat. Elle masse ses chevilles avec un m\u00e9lange odorant de menthe poivr\u00e9e et de citron. Mais il n\u2019est pas dans ses chevilles. Il est comme une pierre au fond de l\u2019eau.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Codicille : Ce qui vient ce n\u2019est pas ce qui \u00e9tait pr\u00e9vu. Le projet initial c\u2019\u00e9tait les trois solitudes des trois personnages qui sont en chemin. Mais je laisse faire ce qui revient d\u2019une proposition \u00e0 l\u2019autre, ce qui insiste. La voix de Vardaman, que j\u2019appelle parler-clown, insiste. 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