{"id":43334,"date":"2021-07-31T23:08:10","date_gmt":"2021-07-31T21:08:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=43334"},"modified":"2021-07-31T23:08:30","modified_gmt":"2021-07-31T21:08:30","slug":"le-temps-de-parcourir-une-solitude","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-temps-de-parcourir-une-solitude\/","title":{"rendered":"#L6 | Le temps de parcourir une solitude"},"content":{"rendered":"\n<p>Je voulais m\u2019en assurer, j\u2019ai profit\u00e9 d\u2019une partie de quelque chose pour me glisser par la porte de la cuisine. Il est facile d\u2019entrer. Se promener en int\u00e9rieur quand elles s\u2019imaginent seules. Prendre mon temps. Pr\u00e9f\u00e9rer les endroits sombres, frais et secs. Les recoins o\u00f9 l\u2019on se glisse en une fraction de seconde. Devenir meuble pour faire la blague. Pr\u00e9f\u00e9rer le silence \u00e0 leurs bavardages. Mais avoir besoin, par intermittences, de m\u2019assurer qu\u2019elles sont encore bien l\u00e0, bien en chair, bien en jeunesse. Bien en vie. C\u2019est mon r\u00e9gime particulier. Dans la chambre jaune qui sert de bureau, j\u2019avance \u00e0 pas de loup. Se saisir du coffre gard\u00e9 secret. L\u2019ouvrir. L\u2019\u00e9motion est un peu fabriqu\u00e9e, mais je l\u2019\u00e9prouve tout de m\u00eame. C\u2019est comme un souvenir de l\u2019\u00e9motion. Les photos glissent sous mes doigts, n\u2019ai pas mis de gants, l\u2019acide circule librement. A peine effleur\u00e9es, elles retombent en pluie sur le bureau. Aucun paysage. Seule la collection des visages qui peuplent ces murs. Quatre filles reviennent sans cesse sur les feuilles, plus que le reste de la troupe, naturellement je les reconnais. Il y a la tr\u00e8s jolie brune aux yeux clairs que je vois souvent en rose, son menton prononc\u00e9. Il y a une insipide, sa s\u0153ur ou sa cousine, ne me souviens pas, la cavali\u00e8re qui se tient toujours trop droite. Sur les photos, elle ressemble \u00e0 un cadavre. La rousse n\u2019a vraiment de jolie que sa chevelure. Ce n\u2019est pas l\u2019\u00e2ge ingrat, ceci n\u2019existe pas, elles sont tout simplement laides. La rousse, encore, passe pour avoir une belle poitrine. J\u2019en oubliai la petite derni\u00e8re, cette enfant blonde comme le sont tous les enfants. Elle pourrait bien devenir la plus belle. Et puis tous les autres. L\u2019ami de passage tr\u00e8s proche de la cavali\u00e8re. La femme noire, aux cheveux nou\u00e9s en arri\u00e8re, c\u2019est la dame am\u00e9ricaine. La fille qui vendait des fleurs devant l\u2019Albert Hall. L\u2019autre qui vendait des scones au march\u00e9. Celle qui a un visage de gar\u00e7onnet. Voil\u00e0 une enfant, cheveux coup\u00e9s courts, petite tiare de fleurs, face \u00e0 une plage toute d&rsquo;argent et d&rsquo;or, du haut des remparts, de quelle couleur peut bien \u00eatre son visage, de quel ch\u00e2teau tient-elle la garde&nbsp;? Ici, un grand \u00e9clat de rire. Un ou deux mariages. Les deuils qui ne peuvent \u00eatre dissimul\u00e9s. Les ventres plats qui gonfleront chez certaines. Les ab\u00eem\u00e9es du pensionnat. Les t\u00e9moignages de f\u00eates. Les petits malheurs. Les \u00e9motions raval\u00e9es. Englouties, les cerises au mois de mai, ou \u00e9tait-ce juin, la l\u00e9gende \u00e9met un doute. Un visage qui se repose sur un pull de No\u00ebl \u00e9lim\u00e9. Des yeux clairs qui embrassent l\u2019objectif. La dame am\u00e9ricaine peint, un chaton sur l\u2019\u00e9paule. Le champagne a d\u00fb couler&nbsp;; les napperons semblent incrust\u00e9s dans la nappe. Ici, un homme rabougri qui regarde Big Ben. Des villes aux noms effac\u00e9es. Des dates aux chiffres que l\u2019encre dispers\u00e9e superpose. Les recoins des maisons que l\u2019on peine \u00e0 reconna\u00eetre \u00e0 cause d\u2019une lumi\u00e8re, d\u2019une ombre, d\u2019un angle de prise de vue. Des odeurs que l\u2019on devine presque. Une famille heureuse qui aurait d\u00fb \u00eatre la mienne, sur une plage. Tous r\u00e9unis. Les cheveux de toutes les couleurs, de toutes les mati\u00e8res ne sont que des t\u00e2ches sur les photos dont la plupart sont en noir et blanc. Peu importe leurs aspects, les photos sont comme des po\u00e8mes, entre mes doigts le recueil. La somme de leurs existences. Sur les visages, la pulpe des doigts n\u2019effleure qu\u2019une seconde, la chaleur du corps impr\u00e8gne la photographie. Une bu\u00e9e. La photographie restera la m\u00eame. La transformation ne dure qu\u2019un temps suspendu. Une t\u00e2che claire, qui s\u2019\u00e9vanouit lentement. Les visages reviennent comme des fant\u00f4mes. Je fouille et je fouille, je cherche dans les coins, je d\u00e9colle lentement les adh\u00e9sifs pour tenter de d\u00e9couvrir\u2026 Les photographies stroboscopiques du corps de ballet sont comme des fant\u00f4mes garnis de paillettes. Une brume en mouvement. Une s\u00e9rie bleue. Une s\u00e9rie rouge. Les derni\u00e8res photos. Aucune mention de mon absence. Pas ici, o\u00f9 personne jamais n\u2019a pens\u00e9 qu\u2019il serait important de prendre ma photographie.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa vie croise la mienne chaque matin, lui n\u2019en sait absolument rien. Nous ne nous sommes jamais vus. Son existence est contenue pour moi dans un bruit de ferraille. Il bataille contre sa cha\u00eene de v\u00e9lo. Il a d\u00fb la casser en le laissant tomber rudement, arrivant face \u00e0 la maison, il a d\u00fb h\u00e9siter, s\u2019est dit que cela tiendrait. Ou bien il l\u2019a laiss\u00e9 tomber pour s\u2019octroyer une cigarette. Peu importe. Le voil\u00e0 reparti. Le bruit des roues s\u2019att\u00e9nue. Il a disparu. Et le silence est revenu. Non, je me trompe sans doute. C\u2019est s\u00fbrement tout le contraire. Les cils bataillent faiblement. Tout est fait pour que le sommeil puisse m\u2019emporter, au besoin. Je le laisserai bien me prendre. Mais rien n\u2019y fait. Le silence. Seules leurs respirations. Je pensais \u00e0 ce soulagement que l\u2019on \u00e9prouve quand le bruit de fond s\u2019arr\u00eate. Et si elles s\u2019arr\u00eataient toutes de respirer, en m\u00eame temps&nbsp;? J\u2019aurai \u00e9t\u00e9 dans une paix terrible. En partant, le laitier a laiss\u00e9 la bouteille de lait bris\u00e9e. J\u2019ai d\u2019abord entendu le bruit du verre. J\u2019ai vu en moi la bouteille cass\u00e9e, des morceaux \u00e9parpill\u00e9s sur la marche en pierre. Il y avait un rayon de soleil qui dessinait des lumi\u00e8res dans le lait, il en paraissait bleut\u00e9. C\u2019est l\u2019effet de la pierre. Le lait s\u2019\u00e9tale vite, se brouille avec les graviers. La bouteille de lait, j\u2019y pensais plusieurs heures avant. Je pensais \u00e0 elle bien avant l\u2019arriv\u00e9e du laitier, je pensais\u2026Je divaguais. Je pensais \u00e0 l\u2019\u00e9tiquette d\u00e9lav\u00e9e. Aux caract\u00e8res imprim\u00e9 indiquant l\u2019adresse de la ferme mais aussi la date de p\u00e9remption dans une encre bleue. Je pensais \u00e0 la petite peau qui se forme \u00e0 la surface. Et je pensais aux gouttes de condensation qui se forment, c\u2019est comme sa propre ros\u00e9e, ensuite \u00e7a coule doucement quand on s\u2019en saisit, c\u2019est tr\u00e8s souvent moi la premi\u00e8re qui me r\u00e9veille. Il est tout naturel que je sois celle qui r\u00e9cup\u00e8re la bouteille. Ce matin, m\u00eame si je fais semblant de dormir, je sais que je serai celle qui ira, encore une fois. Et m\u00eame pour ramasser la bouteille bris\u00e9e. Au moment o\u00f9 le soleil p\u00e9n\u00e8tre le verre pour donner au blanc une teinte nouvelle, vivante.<\/p>\n\n\n\n<p>Les minauderies se fondent dans la terre. \u00ab&nbsp;<em>L\u2019une de ses fantaisies<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;; faut leur donner un peu de la l\u00e9gende qu\u2019ils tissent savamment pour autrui. Les odeurs semblent moins fortes et les genoux se ploient facilement. Quel corps agresse l\u2019autre, aucune id\u00e9e. La terre contre la chair. Allong\u00e9e dans un lit de fleurs, nullement passive. J\u2019\u00e9tudie \u00e0 ma fa\u00e7on. L\u2019immensit\u00e9 de mes questions s\u2019apaise devant la fourmi qui ploie sous sa feuille. La pierre est s\u00e8che, je la mouille de mes larmes, c\u2019est comme \u00e7a, parfois \u00e7a d\u00e9borde un peu, mieux vaut ici que l\u00e0-bas, devant elles. Le temps de parcourir ma solitude, personne n\u2019aura rien vu.<\/p>\n\n\n\n<p>Parce que les miens ont \u00e9t\u00e9 associ\u00e9 \u00e0 un odieux bestiaire, que je vis aupr\u00e8s des h\u00e9riti\u00e8res des auteurs de ce livre sans nom, sous la lumi\u00e8re p\u00e2le on croque mes traits et je me laisse faire, domin\u00e9e seulement par l\u2019id\u00e9e qu\u2019apr\u00e8s cette \u00e9preuve, je serai seule, c\u2019est-\u00e0-dire que je le suis en permanence, seulement ce sera une solitude de choix, \u00e9tudi\u00e9e et pourtant naturelle, cette solitude que je d\u00e9sire et que je cache c\u2019est la solitude comme un gouffre me s\u00e9parant des autres, c\u2019est le vent qui me pousse contre le sol, se terrer, quelle id\u00e9e, maculer sa peau de la rivi\u00e8re et de la boue, me laisser porter sur le lit, me nourrir de ce que l\u2019on trouve sur les berges et chanter nue dans un champ, les traits de fusain en furie sur le papier, une coccinelle retourn\u00e9e sur le rebord de la fen\u00eatre, je tends mon doigt jusqu\u2019\u00e0 elle, elle s\u2019en sert pour se redresser, se repose un instant en soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9, et repart voler dans le jardin, je lui envie son retour \u00e0 l\u2019existence animale.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Image : Francisca Pageo.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je voulais m\u2019en assurer, j\u2019ai profit\u00e9 d\u2019une partie de quelque chose pour me glisser par la porte de la cuisine. 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