{"id":43386,"date":"2021-08-01T16:44:46","date_gmt":"2021-08-01T14:44:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=43386"},"modified":"2021-08-03T22:44:41","modified_gmt":"2021-08-03T20:44:41","slug":"le-meme-silence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-meme-silence\/","title":{"rendered":"#L6 | le m\u00eame silence"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"614\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/06F3DE81-E079-4C4E-9135-FB6017C3970C-1024x614.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-43389\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/06F3DE81-E079-4C4E-9135-FB6017C3970C-1024x614.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/06F3DE81-E079-4C4E-9135-FB6017C3970C-420x252.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/06F3DE81-E079-4C4E-9135-FB6017C3970C-768x461.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/06F3DE81-E079-4C4E-9135-FB6017C3970C.jpeg 1299w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>orage, ciel Erbalunga, 2014<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Fatigu\u00e9e du voyage, de la maison fragile, de la chaleur accablante, elle se couche dans la chambre de l\u2019aile sud. De ce c\u00f4t\u00e9 du cap la nuit tombe vite, ce soir il n\u2019y a pas de lune, la pi\u00e8ce est plong\u00e9e dans l&rsquo;obscurit\u00e9 compl\u00e8te, elle n\u2019attend plus que la chute lente du corps. Pourtant quelque chose r\u00e9siste, comme lorsqu\u2019on l\u2019obligeait \u00e0 se coucher de bonne heure, alors qu\u2019elle avait quatorze ans, alors que c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9, les vacances, que le soleil \u00e9tait encore \u00e0 l\u2019\u0153uvre, qu\u2019elle entendait les rires des copains tra\u00eenant au pied de la r\u00e9sidence, mais pour sa m\u00e8re le sommeil c\u2019\u00e9tait sacr\u00e9, gage de bonne sant\u00e9, et avec les cernes qu\u2019elle avait sous les yeux elle n&rsquo;avait pas les moyens de n\u00e9gocier. Quelque chose r\u00e9siste, c\u2019est peut-\u00eatre le soir qui ne fra\u00eech\u00eet pas, \u00e0 minuit il est encore ti\u00e8de. Elle se rel\u00e8ve pour ouvrir les volets, les portes, inventer des courants d\u2019air, tant pis si \u00e7a claque, puis se recouche nue, sur le dos \u2014 elle pense que \u00e7a lib\u00e8re l\u2019espace autour du corps d\u2019\u00eatre sur le dos. Elle repousse du pied le drap froiss\u00e9 au bout du lit. Le temps s\u2019\u00e9tire dans la solitude de la chambre. Elle pense au r\u00eave qu\u2019elle aimerait faire, mais la chaleur lui brouille l\u2019esprit. La chaleur prend tout l\u2019espace entre les murs poreux, entre ses cuisses moites qu\u2019elle \u00e9carte pour lib\u00e9rer la sueur, la chaleur encore sous la nuque malgr\u00e9 les cheveux nou\u00e9s, la chaleur dans sa gorge qu\u2019elle rafra\u00eechit \u00e0 petites gorg\u00e9es d\u2019eau fade. La chaleur est redoutable, rien ne lui \u00e9chappe, elle fatigue l\u2019air immobile, elle \u00e9touffe la nuit, elle \u00e9touffe la parole des arbres, l&rsquo;iode, le parfum des immortelles, les aboiements lointains. Il faut d\u00e9sormais envisager la chaleur comme une menace, seul le ressac lui oppose une faible r\u00e9sistance, si elle ne craignait pas de se blesser, elle descendrait sur les rochers en contrebas pour se baigner. Mais la nuit est totale, sombre, p\u00e9rilleuse, pas de lune, pas d\u2019ombres distrayantes, pas de voiture pour balayer de faisceaux l\u2019obscurit\u00e9 s\u00e8che. Elle attend le sommeil dans le noir, des id\u00e9es confuses, des images floues la traversent, quand elle voudrait ne penser \u00e0 rien. L\u2019air est lourd comme des pierres. Elle se redresse, exasp\u00e9r\u00e9e, verse l\u2019eau du verre dans le creux des mains, s\u2019en asperge le front, la poitrine, les chevilles, l\u2019illusion de fra\u00eecheur apaise \u00e0 peine son corps agac\u00e9, ses jambes impatientes. Elle s\u2019allonge \u00e0 nouveau, plonge cette fois le visage dans le moelleux rassurant de l\u2019oreiller, les bras en corolle elle enveloppe la masse tendre, elle voudrait c\u00e9der. Rien \u00e0 faire, les muscles ren\u00e2clent, se tendent comme pour la pr\u00e9venir d\u2019un danger. L\u2019insomnie se profile, son c\u0153ur s\u2019acc\u00e9l\u00e8re, quand tout en elle r\u00e9clame un r\u00e9pit. Une cigarette pourrait la tranquilliser, elle se l\u00e8ve, se refuse \u00e0 allumer la lumi\u00e8re \u2014 pas question de nourrir la chaleur\u2014, t\u00e2tonne dans l\u2019obscurit\u00e9 pour trouver son sac, saisit le paquet rigide, les allumettes, elle s\u2019approche de la fen\u00eatre pour fumer, au dehors c&rsquo;est toujours le m\u00eame silence. Elle aspire jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9c\u0153urement des bouff\u00e9es de tabac br\u00fblant, des ann\u00e9es qu\u2019elle a arr\u00eat\u00e9 mais ici, face \u00e0 la mer c\u2019est une autre histoire, ce parfum de cigarette m\u00eal\u00e9 \u00e0 celui des pierres sal\u00e9es, du maquis, de l\u2019ambre, elle pense \u00e0 sa m\u00e8re. Sa t\u00eate tourne l\u00e9g\u00e8rement sous l\u2019effet de la nicotine, elle \u00e9crase la cigarette \u00e0 peine consum\u00e9e dans une coquille d\u2019hu\u00eetre abandonn\u00e9e sur le rebord de la fen\u00eatre, revient vers le lit, se couche, savoure le l\u00e9ger flottement, redoute d\u00e9j\u00e0 que le sommeil lui \u00e9chappe. Elle pense \u00e0 demain, si la chaleur persiste pas question d\u2019aller en ville, elle sera mieux ici, \u00e0 go\u00fbter la mer en bas. Maintenant la chambre se charge d\u2019ombres molles, lui revient un jeu d\u2019enfance, faire mentalement le tour du propri\u00e9taire, elle ferme les yeux, elle imagine le frais du carrelage sous les pieds, la douceur mate des murs, les caresse du plat de la main, visualise la commode en acajou vernis, ses poign\u00e9es en laiton cisel\u00e9, la collection de verreries entass\u00e9e dessus, les rideaux fleuris, l\u2019affiche de Peri, <em>La Corse<\/em>, route en lacets, roches rouges et pins parasol fa\u00e7on art d\u00e9co. Alors est remont\u00e9e l\u2019odeur famili\u00e8re de craie humide, l\u2019odeur de sel, la sensation d\u2019une haleine chaude dans son cou\u2026 r\u00e9veil en sursaut, il lui semble qu\u2019elle n\u2019est plus seule, forcement avec portes et fen\u00eatres ouvertes \u2014 mais \u00e0 quoi pensait elle&nbsp;? Ce n\u2019est plus la chaleur mais la peur qui remplit l\u2019espace, son ventre, sa gorge, tout se serre, elle en oublierait presque de respirer, p\u00e9trifi\u00e9e par le claquement d\u2019un volet, un bruit de moteur, des pas feutr\u00e9s, un murmure de vent, plus rien. Elle attend, imagine la pr\u00e9sence de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du mur, h\u00e9site, attendre sagement la mort sur le lit d\u00e9fait ? Elle se redresse, enfile une chemise, les ombres c\u00e8dent dans la clart\u00e9 blanche du plafonnier qu\u2019elle vient d\u2019allumer. Elle traverse chaque pi\u00e8ce abrutie de mauvais sommeil, illumine la maison tout enti\u00e8re, constate l\u2019absence, elle pleure de soulagement. La terrasse l\u2019appelle au dehors, le vieux transat accueille son corps lourd, la nuit para\u00eet moins sombre, l\u2019air a fra\u00eechi, en contrebas les vagues sont plus vives, au loin dans le ciel au-dessus d\u2019Elbe elle observe la d\u00e9chirure orange d\u2019un \u00e9clair silencieux, le ciel qui prend feu.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fatigu\u00e9e du voyage, de la maison fragile, de la chaleur accablante, elle se couche dans la chambre de l\u2019aile sud. De ce c\u00f4t\u00e9 du cap la nuit tombe vite, ce soir il n\u2019y a pas de lune, la pi\u00e8ce est plong\u00e9e dans l&rsquo;obscurit\u00e9 compl\u00e8te, elle n\u2019attend plus que la chute lente du corps. Pourtant quelque chose r\u00e9siste, comme lorsqu\u2019on l\u2019obligeait <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-meme-silence\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L6 | le m\u00eame silence<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":186,"featured_media":43389,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2523],"tags":[2602,2213,230],"class_list":["post-43386","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-6","tag-chaleur","tag-insomnie","tag-oubli"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/43386","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/186"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=43386"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/43386\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/43389"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=43386"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=43386"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=43386"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}