{"id":43452,"date":"2021-08-01T18:20:03","date_gmt":"2021-08-01T16:20:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=43452"},"modified":"2021-08-03T07:17:20","modified_gmt":"2021-08-03T05:17:20","slug":"l6-nuit-dete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l6-nuit-dete\/","title":{"rendered":"#L6 | Nuit d&rsquo;\u00e9t\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p>Le repas termin\u00e9, Laila lui a dit: S&rsquo;il voulait, il pouvait dormir dans une tente o\u00f9, s&rsquo;il pr\u00e9f\u00e9rait, sur la banquette d&rsquo;un des pick up. Il a remerci\u00e9 pour l&rsquo;hospitalit\u00e9 et il est sortit. Il a fait quelques pas dans le campement et s&rsquo;est assit sur un pneu, un gros pneu \u00e9pais, pour les quads. Les conversations dans les tentes lui parvenaient, \u00e9touff\u00e9es, comme une m\u00e9lodie sans paroles. Il \u00e9tait trop \u00e9loign\u00e9 pour saisir le sens des mots et n&rsquo;y tenait pas. Il \u00e9tait assis l\u00e0, seul au milieu de la vie des gens, juste un pas de c\u00f4t\u00e9. Il y avait en cela quelque chose d&rsquo;apaisant mais d&rsquo;envahissant, dans le m\u00eame temps, comme une l\u00e9g\u00e8re ivresse de boisson mais dans un moment o\u00f9 on aurait besoin de toute sa t\u00eate. Il regarda autour de lui l&rsquo;amoncellement des objets du campement, jerricanes, couvertures, casseroles, pelles, piquets en bois, huile de moteur, poup\u00e9es, L\u00e9gos, glaci\u00e8re, corde, b\u00e2ches&#8230; le propre et le sale m\u00eal\u00e9s, li\u00e9s ensembles et grignot\u00e9s par la terre, les pierres et l&rsquo;herbe. On en laisse de la trace- se dit il. A la mesure de notre d\u00e9nuement et la terre absorbe tout \u00e7a avec indiff\u00e9rence. Il ferma les yeux et se mit \u00e0 \u00e9couter sa respiration. Sous la pouss\u00e9e du souffle, ses organes internes se soulevaient comme le feraient des vagues amplifi\u00e9es par le volume de l&rsquo;oc\u00e9an puis s&rsquo;affaissaient, comme s&rsquo;\u00e9chouant en une fine \u00e9cume entre les galets  avant de refluer \u00e0 nouveau vers le plein de la mer. La r\u00e9gularit\u00e9 de ce mouvement qui semblait \u00e9ternel et l&rsquo;image marine qu&rsquo;elle lui \u00e9voquait l&rsquo;apais\u00e8rent. Respirer ainsi \u00e9tait la seule chose qui tenait le vide \u00e0 distance mais il y fallait beaucoup d&rsquo;\u00e9nergie. Il ouvrit les yeux et vit les lacets de ses chaussures, retenant celles ci solidement \u00e0 son pied d&rsquo; un \u00e9pais double n\u0153ud au dessus de la cheville. Il se rendit compte qu&rsquo;ils les portaient depuis tr\u00e8s longtemps. Il se baissa, d\u00e9noua les n\u0153uds, tira de la main sur le talon, les enleva, les posa devant lui et laissa, sans intention pr\u00e9cise, son regard dessus. La premi\u00e8re pens\u00e9e qui lui vint fut qu&rsquo;elles portaient son emprunte. Cette id\u00e9e le fit sourire : des chaussures qui portent une emprunte. Au lieu de la laisser. Elles \u00e9taient comme une sorte de visage avec leurs torsions, leurs bosses, leurs crevasses, leur patine. Plus que de simples objets, elles \u00e9taient des familiers, dans le sens qu&rsquo;il pouvait se reconna\u00eetre en elles. Ce qu&rsquo;il reconnaissait en elles, c&rsquo;\u00e9tait aussi quelque chose comme sa respiration, une suspension dans leur fonction premi\u00e8re de se d\u00e9placer, \u00e0 \u00eatre pos\u00e9es l\u00e0, silencieuses et immobiles. Il se dit que s&rsquo;il ne restait que cela de lui, elles permettraient quand m\u00eame de l&rsquo;identifier. Surgit alors \u00e0 son esprit l&rsquo;image d&rsquo;une tombe avec une chaussure dessus et un \u00e9lan de compassion universelle le submergea. Quelques larmes coul\u00e8rent sur ses joues. Dans le silence de la nuit, le soleil inonde le campement, la toundra, l&rsquo;horizon, plus loin la mer et au del\u00e0, d&rsquo;autres terres. Il fait vibrer l&rsquo;air de sa tension phosphorescente, comme si, par sa colossale puissance, il maintenait, dans un effort h\u00e9ro\u00efque et soutenu, le monde au dessus de la chute et l&rsquo;homme avec. Le campement s&rsquo;est endormi, les voix se sont tues. Laila est allong\u00e9e sur le dos, les yeux ouverts. Elle \u00e9coute la respiration lourde de ses fr\u00e8res Anta et Mikel. Il y a l\u00e0 aussi, sous la tente, ses cousins et cousines, venus, comme chaque \u00e9t\u00e9 depuis l&rsquo;enfance, garder le grand troupeau de la Siidaa. Elle regarde, au dessus d&rsquo;elle, par l&rsquo;ouverture en c\u00f4ne de la kotta, un petit nuage, comme une boule de coton, en suspension dans le ciel d&rsquo;un bleu azurin. Elle \u00e9prouve du bonheur a relaxer les muscles de son corps apr\u00e8s une journ\u00e9e \u00e0 avoir tenu le monde \u00e0 bout de bras. Mille \u00eatres peuplent son silence mais c&rsquo;est l&rsquo;heure de n&rsquo;\u00e9couter que ceux qu&rsquo;elle choisira. Elle pense \u00e0 son enfance, \u00e0 leur enfance, Mikel, Anta et elle. Aujourd&rsquo;hui, elle est m\u00e8re, \u00e0 son tour et pourtant, elle est allong\u00e9e l\u00e0 sur le dos, tout comme avant, exactement au m\u00eame endroit, au jour pr\u00e8s, aux jours pr\u00e8s de la transhumance, sur l&rsquo;\u00e9paisse peau de renne, sous cette toile de tente, au milieu de la toundra. Tout comme c&rsquo;\u00e9tait, il y a vingt ans, tout comme si une minute, seulement, s&rsquo;\u00e9tait \u00e9coul\u00e9. Sa pens\u00e9e se laisse agr\u00e9ablement d\u00e9river entre les deux bornes de cette temporalit\u00e9. Elle se dit que c&rsquo;est une chance merveilleuse de pouvoir se sentir \u00e0 ce point chez soi, de pouvoir retrouver ici une m\u00e9moire, \u00e9t\u00e9 apr\u00e8s \u00e9t\u00e9, au c\u0153ur de l&rsquo;immense toundra, comme en une vaste demeure familiale. Elle s&rsquo;attache \u00e0 cette pens\u00e9e qu&rsquo;elle fouille, un peu plus profond\u00e9ment et l&rsquo;image d&rsquo;elle surgit, comme un atome minuscule, presque invisible tant petit dans cette immensit\u00e9 mais reli\u00e9 \u00e0 l&rsquo;infinit\u00e9 des autres atomes, ceux dans le vent, dans le ciel, au creux de la glaise, dans les tourbi\u00e8res, dans les poils de la fourrure, dans l&rsquo;odeur du feu, dans sa braise, dans la respiration de ses fr\u00e8res, cousins, cousines, oncles tantes, parents, enfants ici et dans les tentes \u00e0 c\u00f4t\u00e9, dans chaque animal \u00e0 plume \u00e0 poil ou \u00e0 \u00e9caille, dans chaque veine de chaque brin d&rsquo;herbe qui forment, tous ensemble, \u00e0 la fois l&rsquo;endroit o\u00f9 elle se trouve et ce qu&rsquo;elle y ressent. Le sentiment d&rsquo;une vibration universelle qui cr\u00e9e, dans un \u00e9quilibre pr\u00e9caire mais splendide, la coh\u00e9sion de chacune de toutes ces palpitations de vie et en forme  une image qui les d\u00e9passe toutes pour leur permettre de l&rsquo;habiter comme on habite son propre corps, en toute intimit\u00e9. Elle sourit doucement. Bien s\u00fbr, elle n&rsquo;ira jamais raconter de telles pens\u00e9es, mais cette heure o\u00f9 elle sont possibles est une des choses qu&rsquo;elle aime irr\u00e9m\u00e9diablement dans la vie de transhumance. Est ce que cela pourra continuer encore? Est ce que Ekki, quand il sera p\u00e8re, \u00e0 son tour, si ce jour vient, esp\u00e9rons, pourra se dire la m\u00eame chose que je me dis, en cet instant, en repensant \u00e0 mon enfance. Beaucoup en ont assez des transhumances, c&rsquo;est vrai, mais c&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 vrai avant. Il y a toujours eu des samis pour souhaiter la s\u00e9dentarit\u00e9. Et toujours d&rsquo;autres pour la combattre. Sa pens\u00e9e suit le fil des mots s\u00e9dentarit\u00e9-combat. Ce qui l&rsquo;inqui\u00e8te le plus, aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tau du monde industriel qui se referme. L&rsquo;exploitation du cuivre, et du fer, en Su\u00e8de et en Norv\u00e8ge, le projet fou de quelques bureaucrates en Finlande, d&rsquo;un chemins de fer qui traverserait la Laponie d&rsquo;Helsinki jusqu&rsquo;\u00e0 la mer de Barents, jeu de quille mortel pour les rennes en libert\u00e9 sur les immenses p\u00e2turages et au milieu des for\u00eats. Elle fait glisser ses doigts entre les poils de la fourrure, sous elle. C&rsquo;est un combat. Il faudra le mener, mais sans le laisser nous tarir. Et pour cela, jouir de ces instants, aimer, ch\u00e9rir cette nuit sans nuit, sous la tente, envelopp\u00e9e de l&rsquo;odeur du bois brul\u00e9 et de la respiration tranquille des proches, douce qui\u00e9tude d&rsquo;un monde mill\u00e9naire du pr\u00e9sent duquel nous sommes la l\u00e9gitimit\u00e9. Autour d&rsquo;elle, tout est immobile, seul la l\u00e9g\u00e8re brise qui passe sous les pans d&rsquo;ouverture fait l\u00e9g\u00e8rement fr\u00e9mir les parois de toile et lui caresse doucement le visage. Dans son coin de tente, Ekki fait semblant de dormir tandis qu&rsquo;en esprit, il s&rsquo;amuse a regarder le monde depuis le ciel, la t\u00eate en bas. Il tache de se repr\u00e9senter la sc\u00e8ne : Sous lui, les kottas ont l&rsquo;air tellement sage avec leurs petits fumets de fum\u00e9e qui s&rsquo;\u00e9chappent vers les nuages. Les chiens dorment les uns contre les autres, tout est paisible. Il voit aussi, assis sur un gros pneu, l&rsquo;homme qu&rsquo;il avait en face de lui, ce soir, dans la kotta. \u00ab Hey-crie t&rsquo;il du haut du ciel, les mains en entonnoir sur sa bouche hilare, les cheveux battus en tous sens par le vent d&rsquo;altitude- regarde comme c&rsquo;est marrant : moi aussi je suis dans les griffes de l&rsquo;aigle! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Codicille : Un peu comme un travail de m\u00e9ditation : se repr\u00e9senter, appeler en soi, le personnage du livre qu&rsquo;on veut faire parler. S\u2019efforcer d&rsquo;\u00eatre le plus pr\u00e9sent possible \u00e0 ce qui le la compose et ensuite, se lancer \u00e0 \u00e9crire depuis l&rsquo;interieur qu&rsquo;on a , en soi, de lui elle, sans l&rsquo;interrompre. Relire ensuite et corriger les maladresses ( celles qu&rsquo;on voit en tous cas) Je fais une pause, marche dans le bureau, d\u00e9jeune, un th\u00e9 puis une si\u00e8ste de vingt minutes au cours de laquelle j&rsquo;appelle doucement le deuxi\u00e8me personnage. Je me rassois \u00e0 ma table et laisse se reproduire le proc\u00e9d\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment d\u00e9crit mais surgit \u00e0 l&rsquo;improviste la totalit\u00e9 de l&rsquo;intervention du troisi\u00e8me personnage. Je la prends en note et reviens au second. Elle s&rsquo;appelle Laila. Je lui laisse la parole et me lance avec elle puis, je conclu le texte avec son fils Ekki que je n&rsquo;ai plus qu&rsquo;a transcrire puisqu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait invit\u00e9 par avance. En tout, environ quatre heures d&rsquo;\u00e9criture et corrections plus , toute la semaine pour d\u00e9canter l&rsquo;id\u00e9e et comment j&rsquo;allais m&rsquo;y prendre.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/1b5095ca-eaba-4228-863c-7757fe3befa8-sami-keinaenen-1024x768.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-43464\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/1b5095ca-eaba-4228-863c-7757fe3befa8-sami-keinaenen-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/1b5095ca-eaba-4228-863c-7757fe3befa8-sami-keinaenen-420x315.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/1b5095ca-eaba-4228-863c-7757fe3befa8-sami-keinaenen-768x576.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/1b5095ca-eaba-4228-863c-7757fe3befa8-sami-keinaenen.jpg 1067w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le repas termin\u00e9, Laila lui a dit: S&rsquo;il voulait, il pouvait dormir dans une tente o\u00f9, s&rsquo;il pr\u00e9f\u00e9rait, sur la banquette d&rsquo;un des pick up. 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