{"id":43463,"date":"2021-08-01T19:10:42","date_gmt":"2021-08-01T17:10:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=43463"},"modified":"2021-11-20T16:43:38","modified_gmt":"2021-11-20T15:43:38","slug":"fabrique-laissant-apparaitre-de-la-frequentation-de-jaccottet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/fabrique-laissant-apparaitre-de-la-frequentation-de-jaccottet\/","title":{"rendered":"la fabrique | Emmanuelle Cordoliani, laissant appara\u00eetre : de la fr\u00e9quentation de Jaccottet"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-medium-gray-background-color has-text-color has-background\" style=\"color:#a30046\">Codicille : <strong>Pendant quelques mois j\u2019ai tent\u00e9 l\u2019exp\u00e9rience de lire un texte pr\u00e9liminaire \u00e0 la r\u00e9daction de mon journal. Un texte de Philippe Jaccottet, extrait de Paysages avec Figures absentes. Un texte sur la beaut\u00e9 qui m\u2019avait si fort impressionn\u00e9 (et m\u2019impressionne aujourd\u2019hui davantage) que j\u2019ai voulu vivre en sa compagnie quotidienne, qu\u2019il soit pour moi un tableau qui ne quitterait pas mes yeux. Tableau toujours fuyant bien qu\u2019expos\u00e9 \u00e0 ma vue et \u00e0 mon attention pendant un temps remarquable. Tableau \u00e0 jamais emprunt\u00e9. J\u2019ai entrepris de le (re)lire, pr\u00e9f\u00e9rablement \u00e0 voix haute et d\u2019inscrire sur le page du jour ce qui me sautait aux yeux cette fois-l\u00e0. Pourquoi ne l\u2019ai-je pas plut\u00f4t appris par c\u0153ur\u2009? Je l\u2019ignore. J\u2019esp\u00e9rais que le par c\u0153ur viendrait tout seul de la structure d\u00e9voil\u00e9e de cette puissante vision. Dans ce texte Philippe Jaccottet annote lui-m\u00eame \u00c9tienne de&nbsp;Senancour&nbsp;: j\u2019ai voulu m\u2019inscrire au sens premier du terme dans cette filiation. Il y a des cousins \u00e0 la mode de Bretagne, pourquoi n\u2019y aurait-il pas de lointaines parentes d\u2019ex\u00e9g\u00e8se\u2009? \u00c7a a \u00e9t\u00e9 un travail des profondeurs, riche de surprises sombres et lumineuses, d\u2019\u00e9piphanies et de myst\u00e8res redoubl\u00e9s. Il n\u2019est pas s\u00fbr qu\u2019il soit achev\u00e9, d\u2019ailleurs, m\u00eame si le volume du carnet que j\u2019avais initialement pr\u00e9vu de lui consacrer vit ses derniers jours. Parfois, il est arriv\u00e9 que l\u2019urgence du journal ne s\u2019accommode pas de cette lecture. Pendant de longs jours, je n\u2019y \u00e9crivais plus rien&nbsp;: incapable de poursuivre cette exp\u00e9rience, je renon\u00e7ais purement et simplement \u00e0 tenir le journal. Quand la frustration a atteint son comble, je me suis r\u00e9sign\u00e9e \u00e0 noter que je n\u2019avais pas lu, ce jour-l\u00e0, le texte. Sans Jaccottet. Voil\u00e0 comment d\u00e9butent un certain nombre de pages du journal. Sans Jaccottet. Et bien entendu, c\u2019est faux. Si la lecture est omise, toutes celles qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e, ainsi que la douce amertume de mon renoncement ponctuel, m\u2019accompagnent et s\u2019entretiennent, tableau vivant sous mes yeux.<\/strong> (in <em>Journal d&rsquo;un Mot<\/em>  08\/06 [Sans] )<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote is-style-solid-color\"><blockquote><p><strong><a href=\"https:\/\/poezibao.typepad.com\/poezibao\/2021\/03\/notes-sur-la-cr\u00e9ation-philippe-jaccottet-paysage-avec-figures-absentes.html\">\u00ab&nbsp;Si les fleurs n\u2019\u00e9taient que belles&#8230;&nbsp;\u00bb<\/a><\/strong><\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-style-default\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"666\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/219998281_10226414038440961_6365154462964863129_n-1024x666.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-43472\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/219998281_10226414038440961_6365154462964863129_n-1024x666.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/219998281_10226414038440961_6365154462964863129_n-420x273.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/219998281_10226414038440961_6365154462964863129_n-768x499.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/219998281_10226414038440961_6365154462964863129_n-1536x999.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/219998281_10226414038440961_6365154462964863129_n.jpg 1892w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>\u00a9 Nathalie Holt<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>22\/04\/21<\/strong><br><\/h2>\n\n\n\n<p>O\u00f9 j\u2019imagine que le journal ne soit plus \u2014 pendant longtemps, des semaines, des mois, un cahier \u2014 que le commentaire de ce texte de Jaccottet.<br>Olivier Werner \u2014 Approfondissement \u2014 Red\u00e9couverte<br>J\u2019ai lu \u00e0 voix haute d\u2019abord et puis le souvenir de cette rencontre voil\u00e0 plus de vingt ans au Jeune Th\u00e9\u00e2tre National avec Olivier Werner \u2014 j\u2019aurais aim\u00e9&nbsp;qu\u2019il s\u2019int\u00e9resse \u00e0 moi. Moi, je m\u2019int\u00e9ressais \u00e0 lui. Il avait l\u2019air si mature et si engag\u00e9. Je m\u2019imaginais \u00e0 tout bout de champ que j\u2019\u00e9tais amoureuse. Cela m\u2019\u00e9vitait de r\u00e9fl\u00e9chir profond\u00e9ment \u00e0 mon d\u00e9sir. Comme un \u00e9cureuil qui enterre ses tr\u00e9sors ici et l\u00e0 et oublie. \u00c0 se demander si ce sont bien des tr\u00e9sors o\u00f9 si seul son geste l\u2019est. Je ne pensais pas \u00e0 mon geste \u00e0 cette \u00e9poque. Je voulais croire aux noisettes \u2014 . Il nous avait demand\u00e9 de lire un texte comme pour nous-m\u00eames. La voix tr\u00e8s peu timbr\u00e9e, la moins timbr\u00e9e possible et de nous observer dans cette premi\u00e8re lecture, dans ce d\u00e9chiffrage. Quand nous devions ralentir, voire relire pour ne pas perdre le sens. Quand \u00ab\u2009quelque chose\u2009\u00bb nous traversait d\u2019une perplexit\u00e9, d\u2019un souvenir, d\u2019un sourire, d\u2019une d\u00e9concentration. J\u2019avais \u00e9t\u00e9 \u00e9blouie par cette approche qui dessinait l\u2019interpr\u00e9tation \u00e0 venir. La justesse. Ne sacrifiant rien de l\u2019interpr\u00e9tation \u00e0 la progression (cf. Vincent Jouve\/Sur la lecture). Cette progression virtuose des acteurs, aussi vaine que la lenteur pr\u00e9tendument profonde. Alors je l\u2019ai lu, le Jaccottet des fleurs. J\u2019ai red\u00e9couvert qu\u2019il nommait l\u2019alignement plan\u00e9taire Lune-Raisin-Globe oculaire alors que je croyais l\u2019avoir d\u00e9duit. J\u2019ai d\u00e9nou\u00e9 cette peur d\u2019\u00eatre lente qui me fait trop souvent survoler ce que je lis et m\u2019enveloppe de la terreur de ne plus savoir lire. \u00c0 ce titre, un mot du Golovanov. Difficile d\u2019abord, poussif, ou bien moi peut-\u00eatre, poussive. Je me f\u00e9licite d\u2019avoir insist\u00e9&nbsp;: merveilles \u00e0 chaque page, de la spirale chauffante aux corps en spirale qui conduisent une r\u00e9flexion sur l\u2019amour que j\u2019ai longtemps attendue. Et en lisant son journal \u00e0 la premi\u00e8re personne, je pense au voyage d\u2019Osmin, \u00e0 l\u2019incapacit\u00e9 d\u2019Osmin \u00e0 \u00e9crire son voyage. Qui est le narrateur\u2009? S\u00fbrement pas mou. Je pense \u00e0 la petite-fille de la Soigneuse&nbsp;: \u00ab\u2009J\u2019ai tant de questions pour vous\u2009!\u2009\u00bb. \u00c7a se tiendrait assez avec cette \u00ab\u2009confusion, coh\u00e9rence, compl\u00e9tude\u2009\u00bb que Jaccottet porte aux nues.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">23\/04\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>Sourire\u2014\u00c9cho\u2014Oubli\u2014P\u00e9trarque<\/p>\n\n\n\n<p>Je souris par \u00e9clair en m\u2019entendant lire des \u00e9chos dans le texte de Jaccottet. Je ne cherche pas \u00e0 me souvenir en lisant pur consigner ensuite ici de quel passage il s\u2019agit, quel lien s\u2019est un instant nou\u00e9 dans mon esprit qui fait sourire ma bouche. C\u2019est plut\u00f4t ce sourire, d\u2019intelligence profonde, de joie v\u00e9ritable n\u00e9e d\u2019un fr\u00f4lement qui m\u2019int\u00e9resse. Je ne suis pas s\u00fbre que je pourrais d\u00e9j\u00e0 le reproduire. Mais je suis certaine qu\u2019il va se reproduire dans les prochaines relectures, se d\u00e9pla\u00e7ant.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce matin, peu apr\u00e8s le r\u00e9veil, pensant au journal, pensant au texte, une id\u00e9e m\u2019a travers\u00e9e que j\u2019ai perdue \u2014 je croyais \u00e9crire plus t\u00f4t dans la journ\u00e9e \u2014, l\u2019\u00e9voquant tout de m\u00eame, j\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre un enfant offrant une c\u00e9r\u00e9monie fun\u00e9raire \u00e0 un oisillon. Il y a des id\u00e9es fant\u00f4mes. Il faudrait les faire appara\u00eetre dans ce spectacle que j\u2019\u00e9crirai peut-\u00eatre sur les fant\u00f4mes.<\/p>\n\n\n\n<p>La fin du texte, le doute exprim\u00e9 me laisse \u00e0 la crois\u00e9e des chemins de la fin de L\u2019Ascension au Mont Ventoux, avec ses trois d\u00e9finitions, toutes \u00e9galement insatisfaisantes de ce vers quoi il tend.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">24\/04\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>D\u00e9concentration\u2014Lapsus\u2014Heureuse confusion<\/p>\n\n\n\n<p>Point dedans pour cette relecture. Le souhait quelque part qu\u2019un par c\u0153ur advienne finalement \u2014 la fen\u00eatre est ouverte et les mouches absurdement nombreuses qui volent dans mon bureau me ram\u00e8nent au po\u00e8me de Du Fu mis en musique par Pesson \u2014. Finalement un lapsus&nbsp;: le monde maternel au lieu du monde mat\u00e9riel enclenche une analyse parall\u00e8le \u00e0 la lecture qui la rend moins sensationnelle que celle d\u2019hier, mais inspirante.<br>L\u2019accord f\u00e9minin pluriel que je ne savais pas \u00e0 quoi attribuer (vie plus intime + \u00e9motion\u2009?) s\u2019attache simplement \u00e0 \u00ab\u2009ces r\u00e9actions\u2009\u00bb, qui subsume le tout. Je pense \u00e0 diff\u00e9rents instants au jardin de ces derniers jours, mes bras si p\u00e2les sur le gazon vert d\u00e9j\u00e0 dans l\u2019ombre. Le scarab\u00e9e d\u2019or que je croyais l\u00e9gendaire. Les conversations des oiseaux qui m\u2019emp\u00eachent de lire. De quoi inventer un petit recueil. Mais il faut repenser la versification. Abandonner le commode&nbsp;5-8-5 que j\u2019ai \u00e9puis\u00e9, qui ne rime plus \u00e0 rien. Faire confiance au rythme que j\u2019entends quand j\u2019\u00e9cris de la prose. Quant \u00e0 la confusion, Jaccottet parle du silence de la lumi\u00e8re, on ne sait pas si le raisin est noir ou simplement dans l\u2019ombre. On ne sait pas tout. Il ne fait pas son myst\u00e9rieux pour autant.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">26\/04\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>J\u2019aurais du mal \u00e0 dire ce que vient d\u2019\u00eatre la lecture aujourd\u2019hui. Elle m\u2019a occup\u00e9e au point que je peine \u00e0 la commenter. Mais ceci&nbsp;: l\u2019importance du phras\u00e9. Comment notre compr\u00e9hension rayonne dans le phras\u00e9. Dire, c\u2019est savoir lire pour d\u2019autres. Une exp\u00e9rience \u00e0 faire avec les \u00e9l\u00e8ves peut-\u00eatre&nbsp;: leur donner ce texte \u00e0 d\u00e9chiffrer et puis leur dire. Leur raconter.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">28\/04\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>Lecture d\u2019un grand enthousiasme tr\u00e8s allant ce matin. Comme pour les Villes invisibles o\u00f9, avec la m\u00e9moire lib\u00e9r\u00e9e, le rythme enfin appara\u00eet. Envie de transmettre ce texte, de l\u2019associer \u00e0 de la musique. Comme toujours. Lire ce livre, mais peut-\u00eatre mettre ensemble des textes techniques sur la po\u00e9sie de diff\u00e9rents auteurs et autrices. (Le nombre de projets consign\u00e9s dans ces carnets, \u00e9tonnamment il ne me d\u00e9sesp\u00e8re pas&nbsp;: tous ne seront pas r\u00e9alis\u00e9s et c\u2019est tant mieux\u2009! Ils am\u00e8nent l\u2019un l\u2019autre le survivant, comme l\u2019\u00e9trange succession des boutures qui am\u00e8nent un e plante qu\u2019on croyait morte, qui \u00e9tait morte, \u00e0 vivre ailleurs dans une chambre, une cuisine, un autre jardin.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">05\/05\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>La derni\u00e8re fois que j\u2019ai lu le Jaccottet d\u2019ouverture, c\u2019\u00e9tait samedi pour Fran\u00e7oise et Agn\u00e8s des Alentours de la Tourette. Un partage important et sans doute fallait-il cela. L\u2019atmosph\u00e8re de la pr\u00e9c\u00e9dente r\u00e9union \u00e9tait assez d\u00e9primante, m\u00e9fiance, susceptibilit\u00e9 et malentendus flottant \u00e0 vue. Cette fois) ci c\u2019est tout le contraire. La Pace de travailler, d\u2019\u00e9voquer nos chantiers l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">11\/05\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>Pas de lecture. Pas de lecture \u00e0 voix haute. Alexandre dort tout pr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">13\/05\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>Quelles retrouvailles aujourd\u2019hui avec le texte, le texte lu \u00e0 voix haute dans le d\u00e9rangement constant de la beaut\u00e9 des jardins sous la grande fen\u00eatre de la chambre de Mathilde, la cadette, o\u00f9 je prends depuis peu mes quartiers d\u2019apr\u00e8s-midi. Interrompue par la lumi\u00e8re changeante, par l\u2019\u00e9trange pianotage des feuilles sup\u00e9rieures du palmier du voisin d\u2019en face, par la nudit\u00e9 mis\u00e9rable et prometteuse des trois arbres de la voisine d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, \u00e9lagu\u00e9s \u00e0 ras de ce matin. Je me suis reprise \u00e0 deux fois quand ma diction empruntait ses sentiers familiers me d\u00e9tournant d\u2019une nouvelle d\u00e9couverte de ce texte merveilleux. J\u2019ai ferm\u00e9 les sens avec pr\u00e9caution, avec une fermet\u00e9 douce afin que moins ne m\u2019\u00e9chappe. (Je r\u00e9siste encore, comme \u00e0 chaque fois, \u00e0 rouvrir le texte tandis que je commente ma lecture&nbsp;: il ne doit rester ici que ce qui reste, c\u2019est la r\u00e8gle pour l\u2019instant, la r\u00e8gle jusqu\u2019\u00e0 nouvel ordre et peut-\u00eatre d\u00e9finitivement pour \u00e9chapper toujours \u00e0 l\u2019exercice critique qui \u00e9loigne de la \u00ab\u2009forme originelle\u2009\u00bb, au commentaire compos\u00e9 que les devoirs de Mathilde m\u2019ont remis en m\u00e9moire dimanche dernier, cette dissection qui \u00e9voque les anatomistes du XIXe et jamais, h\u00e9las, ceux du Moyen-\u00c2ge qui devait voler les cadavres sur risque de la vie pour savoir.<br>Tandis que je lisais, que je lisais toujours davantage en d\u00e9pit des fl\u00e2neries de mon regard par la fen\u00eatre, la conviction profonde de la n\u00e9cessit\u00e9 de transmettre ce texte comme une m\u00e9thode \u00e0 mes \u00e9l\u00e8ves, de leur transmettre dans un par c\u0153ur tr\u00e8s enracin\u00e9, se redisait, insistait, et chaque consonne frappait \u00e0 ma porte d\u2019un pas l\u00e9ger et pressant qui n\u2019admet pas le retard.<br>Ce texte, je ne le conserverai pas au silence du journal. Il participe de cette r\u00e9v\u00e9lation des fragments \u00e0 l\u2019\u0153uvre depuis quelques semaines. Comme pour les arch\u00e9ologues de Silex qui conservent toutes les petites choses, seules \u00e0 m\u00eame d\u2019en faire comprendre une autre, magistrale et qui \u00e9chappe toujours. Les os, les d\u00e9bris, les gentianes, les outils, les crocs et les cornes et l\u2019organisation spatiale de la tombe, sa localisation, l\u2019histoire du cours d\u2019eau qui la jouxte, les apparitions des oiseaux de passage, les phrases des nomades\u2026<br>Une le\u00e7on s\u2019\u00e9tire \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de moi, qu\u2019il faut laisser faire et veiller sur.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">14\/05\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>Je suis \u00e9blouie de voir \u00e0 quel point le par c\u0153ur ne vient pas dans ces relectures presque quotidiennes\u2009? Je ne le vois pas venir, mais c\u2019est vrai que j\u2019ai envie d\u2019\u00eatre surprise. Hier, quand Jaccottet fait explicitement r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Senancour pour la premi\u00e8re fois apr\u00e8s l\u2019\u00e9nonc\u00e9 de son texte \u2014 il cite la phrase sur le voile \u2014 je me suis demand\u00e9 si cette phrase existait, si elle \u00e9tait apparue pr\u00e9c\u00e9demment. Je ne m\u2019en souvenais pas. Je suis couch\u00e9e dans le fond d\u2019une barque, le courant de ce texte m\u2019emporte, mais je ne vois que le ciel qui toujours change.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui \u00e0 nouveau j\u2019abandonne en lisant des voix anciennes \u2014 des tics\u2009? Peut-\u00eatre. Des masques, s\u00fbrement \u2014 . Aujourd\u2019hui \u00e0 nouveau l\u2019envie me saisit de le partager, de l\u2019enregistrer pour les amies \u00e9loign\u00e9es, comme un pr\u00e9sent d\u2019anniversaire \u00e0 la mode slave, cette f\u00eate que je n\u2019ai m\u00eame pas cherch\u00e9 \u00e0 donner cette ann\u00e9e. Mais il est trop t\u00f4t. Top t\u00f4t encore. Le texte m\u2019ensemence. J\u2019ai lu cela quelque part&nbsp;: dans une relation r\u00e9guli\u00e8re ou longue, m\u00eame sans procr\u00e9ation, le sperme change l\u2019ADN de la femme qui le re\u00e7oit. L\u2019\u00e9criture, la lecture \u2014 en lisant en \u00e9crivant \u2014 font de m\u00eame combin\u00e9es ensemble. L\u2019\u00e9criture participe \u00e0 ce changement m\u00eame dont elle prend aussi la mesure, dont elle tient compte.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">16\/05\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>Ce qui me frappe aujourd\u2019hui c\u2019est l\u2019impossible retour \u00e0 la muette. Je peux le murmurer, le chuchoter au point d\u2019\u00eatre pour quiconque presque inaudible, mais je ne peux plus le dissocier de la voix, de la vibration sonore. Je comprends ce que j\u2019ai \u00e0 gagner en simplicit\u00e9 \u2014 combien je m\u00e9nage ma lecture pour me faire bien comprendre, mais aussi pour provoquer, pour d\u00e9clencher chez moi des d\u00e9charges \u00e9motionnelles, ces petits man\u00e8ges \u00e9rotiques qui famili\u00e8rement am\u00e8ne \u00e0 la jouissance, petits man\u00e8ges sans lien avec ce texte pr\u00e9cis\u00e9ment et dont je ne veux plus ici, dont je n\u2019ai pas besoin.\u2028Le mot co\u00efncidence revient deux fois dans le texte. Le hiatus me pla\u00eet, il dit si bien ce frottement incongru, cette cohabitation in\u00e9dite. Il est facile \u00e0 \u00e9crire \u00e0 la main, mais diablement exigeant au clavier. Depuis que j\u2019ai commenc\u00e9 cette travers\u00e9e, la co\u00efncidence me travaille sous toutes ses formes (grammaticales). Accepter ce qui \u00e9trangement co\u00efncide, l\u2019accueillir et que cet accueil devienne la forme m\u00eame de la trace que je laisse, voil\u00e0 \u00e0 quoi (par quoi) je suis occup\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Une conversation s\u2019est initi\u00e9e avec Jean-Christophe Cavallin \u2014 Valet noir \u2014 apr\u00e8s que j\u2019ai lu un grand entretien dans Diakritik. Elle se tresse facilement et concourt elle aussi \u00e0 cette vie sous le signe de la co\u00efncidence. \u2028Les nombreux \u00e9pisodes d\u2019Hercule Poirot qui accompagnent nos journ\u00e9es proposent souvent des indices (feuilles d\u00e9chir\u00e9es, horaires de train, bouton de manchette\u2026) qui \u00ab\u2009co\u00efncident parfaitement\u2009\u00bb, apportant aussi cette eau \u00e0 mon moulin de pens\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">28\/05\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>J\u2019ai remis et remis le journal car la possibilit\u00e9 de lire le Jaccottet \u00e0 haute voix se d\u00e9robait jour apr\u00e8s jour. Comme enfin je me formulais que j\u2019avais, avec cet exercice, ce jeu, cette discipline, mis la barre trop haut dans l\u2019exigence quotidienne, me privant ainsi de la joie constitutive d\u2019\u00e9crire pour moi, sans Jaccottet, sans l\u2019id\u00e9e de faire autre chose de ce que je peux vivre que de le consigner ici, le fil s\u2019est d\u00e9nou\u00e9. J\u2019ai lu distraitement, \u00e0 la h\u00e2te de retrouver le papier \u00e0 \u00e9crire, les lignes \u00e0 voix tue. Peut-on parler d\u2019attention flottante quand je suis saisie d\u2019une envie de dormir, de ne rien faire \u00e0 chaque instant depuis plus d\u2019une heure\u2009? (Le Bouddha a besoin d\u2019une tasse de th\u00e9&nbsp;: qu\u2019il arrache ses paupi\u00e8res\u2009!) Cependant, deux verbes m\u2019ont saut\u00e9 aux yeux, ou plut\u00f4t non, c\u2019est trop de vivacit\u00e9, me sont apparu en majest\u00e9. \u00ab\u2009Re\u00e7ois\u2009\u00bb. Recevoir. Oui, je viens l\u00e0, \u00e0 ce texte, \u00e0 ce po\u00e8me pour recevoir quelque chose et toujours je touche ce salaire ou cette gr\u00e2ce \u2014 m\u00eame dans la grande lassitude de cet apr\u00e8s-midi \u2014. L\u2019autre verbe revient&nbsp;deux fois, il est l\u2019axe de la d\u00e9monstration&nbsp;: \u00ab\u2009\u00e9prouve\u2009\u00bb, \u00ab\u2009\u00e9prouv\u00e9\u2009\u00bb et c\u2019est encore une chose que j\u2019aime dans ce texte&nbsp;: il s\u2019appuie sur un exemple, un exemple de chair, de pulpe, sans pour autant qu\u2019on puisse parler d\u2019anecdote.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">30\/05\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>De la lecture \u00e0 haute voix, derri\u00e8re la porte ferm\u00e9e, surgissent quelques certitudes \u2014 personnes, personnages apparus \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s tandis que je lisais, la voix \u00e0 peine timbr\u00e9e, dans l\u2019accueil de ses surprises, loin, tr\u00e8s loin du jugement de sondi\u00e8re qui parfois m\u2019occupe trop.\u2028D\u2019abord, le myst\u00e8re. L\u2019omnipr\u00e9sence du myst\u00e8re dans le texte de Senancour, puis dans celui de Jaccottet. Non parce qu\u2019ils feraient leur myst\u00e9rieux, comme dit l\u2019expression, mais parce que c\u2019est leur sujet. Il n\u2019est question que de \u00e7a. Et \u00e7a \u2014 le roi vient quand il veut, rappelle Michon, mais \u00e9galement s\u2019en va \u2014 n\u2019appara\u00eet jamais sans fugacit\u00e9, sans bri\u00e8vet\u00e9. C\u2019est toujours apr\u00e8s son d\u00e9part, bien plus que dans son attente et son passage, qu\u2019on sait avoir \u00e9t\u00e9 en pr\u00e9sence du Myst\u00e8re.<br>Une autre chose&nbsp;: aux comparaisons de Senancour r\u00e9pondent celles de Jaccottet. Comme\u2026 comme. Pour le premier, elles encadrent la tentative de d\u00e9finition de ce qu\u2019il finit par appeler \u00ab\u2009la vie plus intime\u2009\u00bb. Pour le second, c\u2019est \u00e9galement \u00e0 ce sujet qu\u2019elles apparaissent, l\u2019environnant. Cela raconte la rigueur stylistique de Jaccottet, la bonne tenue de sa bo\u00eete \u00e0 outils, celle-l\u00e0 m\u00eame qu\u2019on lui a confi\u00e9e dans l\u2019enfance (les comparaisons sont introduites par des \u00ab\u2009comme\u2009\u00bb bien solides) et surtout l\u2019usage, l\u2019incorporation qu\u2019il en a faite. Son texte est un r\u00e9pons. Il ne peut reprendre le sujet sans reprendre la structure, il ne peut visiter le fond sans passer par la porte de la forme.<br>Enfin, puisque j\u2019ai re\u00e7u hier le livre dont est tir\u00e9 l\u2019extrait, je ne peux m\u2019emp\u00eacher de penser, tout en lisant, aux nombreuses parties de cette \u00e9laboration qui ont \u00e9t\u00e9 ici coup\u00e9es. Je me demande comment elles \u00e9claireront la lecture de certains passages qui me chiffonnent sur le plan s\u00e9mantique. Et le plus dr\u00f4le c\u2019est qu\u2019en lisant en m\u2019interrogeant sur cette possibilit\u00e9, d\u00e9j\u00e0 ces passages se clarifient\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>##04\/06\/21\u2028<br>C\u2019est la pr\u00e9cision des adjectifs (adjectifs que Jaccottet ne boude pas, ne snobe pas, emploie) qui m\u2019attrape ce jour. \u00ab\u2009humiliante, merveilleuse et rassurante\u2009\u00bb pour \u00e9voquer la d\u00e9couverte dans les mots d\u2019un autre d\u2019une exp\u00e9rience sienne. Pas tr\u00e8s \u00e9tonnant, puisque ma croisade contre le pauvre vocabulaire qualifiant les exp\u00e9riences professionnelles de mes pairs sur les r\u00e9seaux sociaux et dans les m\u00e9dias a encore de beaux jours devant elle. Ce n\u2019est pas tant la question de la platitude (m\u00eame si elle devrait se poser pour ceux et celles qui c\u00f4toient quotidiennement le po\u00e8me et sont travers\u00e9. es par lui) qui m\u2019inqui\u00e8te, que celle, tragique, de l\u2019inad\u00e9quation et de l\u2019\u00e9radication de la pens\u00e9e par le tout-ce-vaut (tout ce veau, dirait de Gaulle).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">13\/06\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>La lecture du Jaccottet freine mes retrouvailles avec le journal. J\u2019y viens en h\u00e2te pour m\u2019\u00e9claircir d\u2019une phrase \u00e9quivoque \u2014 et qui d\u2019ailleurs le restera, mais encore s\u2019y d\u00e9multipliera \u2014, consigner des instants fondateurs ou d\u2019heureuses co\u00efncidences et rencontres des jours pr\u00e9c\u00e9dents, noter une anecdote dont je souhaite faire une histoire afin de l\u2019avoir toujours sur moi, \u00e9voquer ma perplexit\u00e9 (lui donner libre cours) devant le refus de la simplicit\u00e9 si souvent offerte \u00e0 nous et les r\u00e9p\u00e9titions \u2014 plus que tragiques ou lassantes&nbsp;: m\u00e9caniques \u2014 de sc\u00e9narios us\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 l\u2019os, jusqu\u2019\u00e0 nos os. Mais il faut en passer par le Jaccottet. Comme toute r\u00e8gle, elle est contournable, mais m\u2019y astreindre vaut mieux pour l\u2019instant que de m\u2019y soustraire. Je lis \u00ab\u2009pour moi\u2009\u00bb&nbsp;: c\u2019est le matin, Alexandre dort encore. Pas de son aujourd\u2019hui et pourtant de nouvelles choses s\u2019entendent. \u00ab\u2009L\u2019exp\u00e9rience\u2009\u00bb. Le retour de ce mot dans le texte. Je pense aux planches de classifications v\u00e9g\u00e9tales \u00e0 la mani\u00e8re de Buffon, la pens\u00e9e de Jaccottet m\u2019appara\u00eet soudain comme \u00e9galement issue de l\u00e0. Faire une exp\u00e9rience sur soi-m\u00eame. Cette Jeckyllerie aussi. Cet appel \u00e0 la m\u00e9tamorphose toujours plus pr\u00e9sent \u00e0 mesure que j\u2019avance dans le futur. Et sa notation, ici, dans une esp\u00e8ce de forme scientifique qu\u2019est aussi, je pense, la po\u00e9sie, la litt\u00e9rature.Apparition du mot \u00ab\u2009reconna\u00eetre\u2009\u00bb. Reconna\u00eetre un langage dans le texte. Prend \u00e9galement le sens d\u2019avouer, non en qualit\u00e9 de coupable, mais en celle d\u2019avou\u00e9 (qu\u2019est-ce au juste qu\u2019un avou\u00e9\u2009?) Reconna\u00eetre sa foi dans une langue c\u2019est lui accorder une ambassade sur son sol.<br>Au d\u00e9but, je dois tenir ma lecture pour ne pas la b\u00e2cler, la savonner, pour ne pas courir vers ce moment du journal o\u00f9 je serai libre de faire ce que je suis venue y faire&nbsp;: parler du kal\u00e9idoscope d\u2019Agn\u00e8s, des traductions cosmiques des Palmstr\u00f6m sonnet par Thierry, des propos \u00e9clairant d\u2019Annie Dillard sur le vision et des 52&nbsp;pages du Voyage d\u2019Osmin et de leur agencement \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 les eaux se retirent. Mais tr\u00e8s vite le texte me reprend contre lui, grand adulte qui me sert contre son torse, calme mon essoufflement de petite coureuse. Plus rien ne compte que ce texte qui se laisse voir. Je me demande o\u00f9 j\u2019ai bien pu mettre le livre dont il sort, que j\u2019ai re\u00e7u il y a une semaine et aussit\u00f4t perdu, dirait-on. Les livres de travail \u00e9gar\u00e9s\u2026 l\u2019\u00e9norme volume d\u2019Aras sur <em>l\u2019Annonciation Italienne<\/em> \u00e0 partir de quoi je devais \u00e9laborer une communication d\u2019importance, et que je n\u2019ai retrouv\u00e9 qu\u2019apr\u00e8s l\u2019avoir achev\u00e9e, dans un sac pendu contre la porte d\u2019entr\u00e9e\u2026<br>Lisant, je pense au jardin o\u00f9 nous lisions du th\u00e9\u00e2tre l\u2019\u00e9t\u00e9 de ma sortie du Conservatoire. O\u00f9 l\u2019amie B\u00e9n\u00e9dicte m\u2019avait accueillie, recueillie. Les voix sous les arbres. La fondation de ce moment cerisaie. Je m\u2019\u00e9gare un instant.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">20\/06\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>Sans Jaccottet. M\u00eame si le moment du balcon sur les Bernardines d\u2019hier lui est tout li\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">21\/06\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>Encore sans Jaccottet. Mais c\u2019est la derni\u00e8re fois&nbsp;: j\u2019ai besoin de lui pour accompagner cette grande sensation, ces grandes vagues du vivant que je traverse alors m\u00eame qu\u2019elles viennent \u00e0 ma rencontre, comme \u00e0 Mimizan voil\u00e0 tant d\u2019ann\u00e9es.<br>Le ch\u00e2teau des courants d\u2019air, expression d\u00e9pr\u00e9ciative en termes immobiliers, mais ainsi je me sens parfois, hier matin, t\u00f4t lev\u00e9e apr\u00e8s une longue (re) lecture de ce conte (2) en r\u00e9parties que j\u2019oublie \u00e0 chaque fois, o\u00f9 j\u2019aime \u00e0 me perdre, temps d\u2019\u00e9criture, la maisonn\u00e9e encore endormie, au Roi du caf\u00e9, dans la fra\u00eecheur. Et je dirais&nbsp;: la fra\u00eecheur est un des \u00e9v\u00e8nements qui m\u2019est le plus cher, le plus d\u00e9licieusement constitutif sans jamais rien perdre en \u00e9merveillement (et dans cette phrase, qui d\u2019elle ou de moi parle et agit, phrase aux multiples sujets et point de vue, bric \u00e0 brac de sens et de m\u00e9moire. \u2014 comment ce journal peut-il \u00eatre le pr\u00e9ambule au livre\u2009? \u00c0 l\u2019atelier d\u2019\u00e9criture recommenc\u00e9 hier et pour un long \u00e9t\u00e9 qui court jusqu\u2019\u00e0 l\u2019octobre\u2009? Et pourquoi ma main d\u2019\u00e9criture me fait-elle si mal ce matin que je peine \u00e0 tenir mon stylo\u2009?)\u2028Je dirais&nbsp;: que le ch\u00e2teau des courants d\u2019air c\u2019est moi, au meilleur de la fluidit\u00e9 de mon sang et de ma pens\u00e9e.\u2028Que cette analogie est dr\u00f4le si l\u2019on tient compte des maisons glaciales o\u00f9 ma m\u00e8re nous a fait vivre (elle comme moi. Elle, la plus frileuse de nous deux) pendant toute mon enfance.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">25\/06\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>Sans Jaccottet. (\u2026)<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">26\/06\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>Sans Jaccottet. Mais pas tout \u00e0 fait&nbsp;: derri\u00e8re un brouillard de pr\u00e9occupations (parlons de gazage maternel) autre chose perdure (du p\u00e8re alors, solide\u2009?) qui vaut mieux et plus longtemps.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">28\/06\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>Sans Jaccottet. (\u2026) La mesure du g\u00e2chis&nbsp;: voil\u00e0 encore une chose qui n\u2019est pas la tristesse.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">01\/07\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>(\u2026) Jaccottet, la perspective depuis son texte d\u2019un spectacle sur le geste m\u00eame de la cr\u00e9ation, de l\u2019\u00e9criture, r\u00e9appara\u00eet ce matin dans un \u00e9change avec Thomas Lac\u00f4te. Temporalit\u00e9 vaste des enseignants \u00e0 l\u2019abri d\u2019une \u00e9cole d\u2019art. \u00c0 ma nomination, je n\u2019ai pas vu cela, le temps vaste, toute occup\u00e9e du travail quotidien, de la possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre chaque jour en r\u00e9p\u00e9tition, quand le th\u00e9\u00e2tre offrait de chiches productions espac\u00e9es, des mois sans plateau \u00e0 chercher des sous, \u00e9loign\u00e9e de facto de la dramaturgie au profit de l\u2019administratif. (D\u2019autres, plus courageux. euses, mieux organis\u00e9. es ont pourtant trouver le moyen de tout mener de front.) \u00c0 pr\u00e9sent, je vois l\u2019autre chose. Une forme d\u2019a\u00efnou. Si ma sant\u00e9 demeure bonne, favorable, j\u2019ai le temps de r\u00e9fl\u00e9chir, de concevoir, de nouer des alliances dans cette grande coquille blanche (qui ressemble \u00e9tonnement au cr\u00e2ne de Gaston, le ragondin de Cavallin.)<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">03\/07\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>Impossible d\u2019aller aujourd\u2019hui au bout du Jaccottet. C\u2019est une promenade que j\u2019avorte. Ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois que je suis tent\u00e9e de rebrousser chemin. D\u2019ordinaire ce sont les images issues du texte qui m\u2019assaillent et que j\u2019ai peur de perdre en poursuivant la lecture qui induisent cette tentation (tout orphique). Cette fois, c\u2019est diff\u00e9rent. Le terme \u00ab\u2009\u00e9nonc\u00e9 rigoureux\u2009\u00bb a \u00e9t\u00e9 fatal&nbsp;: trop de pens\u00e9es m\u2019occupent et d\u2019exp\u00e9riences que je dois consigner ici, de nommer pour pouvoir continuer cette balade et le travail qui s\u2019y associe. (\u2026)<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">12\/07\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>(\u2026) En reprenant le journal, je contemple mon tourment devant le projet avort\u00e9 du Jaccottet. Ce tourment qui me distrait, me perturbe, m\u2019amuse aussi. Bient\u00f4t je pourrai le l\u00e2cher&nbsp;: guide de mes propres arborescences, j\u2019accepterai le jardin. Son apparente inconstance. Son agenda secret. Ses atermoiements et ses fins de non-recevoir \u2014 le bulbe pourri en terre nourrit si bien les vers&nbsp;: les rosiers remontent, radieux.<br><em>Le bulbe pourri<br>En terre nourrit bien les vers<br>Les rosiers remontent.<br>Ce que j\u2019abandonne<br>Dans des tiroirs d\u2019obscur oubli<br>Se dissout, fleurit<br>Ailleurs \u00e0 une date tue<br>Sans faire aucun bruit<br>Perceptible \u00e0 l\u2019oreille humaine<br>Mais les vers, eux, savent.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je tourne cette sensation, cette circulation d\u00e9crite maladroitement au-dessus. LA po\u00e9sie est plus \u00e0 m\u00eame de l\u2019attraper que l\u2019essai. Mais la dire, c\u2019est toujours s\u2019exposer \u00e0 perdre le fil d\u00e9licat de cette\u2026 certitude\u2009? Le fil, si important pour moi, pi\u00e8tre brodeuse. De tr\u00e8s nombreuses r\u00e9ponses m\u2019attendent tranquillement dans la trousse de couture brod\u00e9e que B\u00e9n\u00e9dicte m\u2019a rapport\u00e9e d\u2019Istanbul. Mais le temps. L\u2019usage que je fais du temps. Le besoin de r\u00e9cr\u00e9ation\u2026 Pourtant c\u2019est toujours sous la forme d\u2019un fil que m\u2019apparaissent et s\u2019ordonnent mes perceptions du monde. Est-ce l\u00e0 la structure dont parle Alexandre\u2009? Ma structure\u2009? Est-ce que \u2014 sans jeu de mots \u2014 je ne tiens qu\u2019\u00e0 un fil\u2009?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">16\/07\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans le ciel de cette journ\u00e9e au c\u0153ur lourd, la surprise de tomber nez \u00e0 bec avec\u2026 un \u00e9pervier (un aigle\u2009?) depuis le balcon sur la montagne. J\u2019observe longtemps son vol de courants, lent jeu d\u2019apesanteur dans toute l\u2019\u00e9tendue et la profondeur du petit val qui s\u2019offre \u00e0 la vue depuis mon perchoir. Un des massifs a disparu derri\u00e8re un rideau de nuages, l\u2019illusion d\u2019une perc\u00e9e sur l\u2019infini. Un instant la belle envergure de l\u2019oiseau s\u2019immobilise en son milieu. Il devient une lettre noire sur la page. Puis il vire \u00e0 droite vers le vert. Un autre le rejoint, ou une autre\u2026 Leur poids dans l\u2019air, leur gr\u00e2ce dans l\u2019air m\u2019enl\u00e8vent dans une spirale ascendante. Pas le moindre battement d\u2019ailes. Deux autres encore les rejoignent, plus petits. Je les regarde contourner le sommet. La joie d\u2019\u00eatre des montagnes emporte la journ\u00e9e.<br><em>\u00c9tendre le linge<br>Avec les Indiens d\u2019Am\u00e9rique<br>Un aigle est pass\u00e9<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">17\/07\/21<\/h2>\n\n\n\n<p><em>De ses geishas coloris\u00e9es<br>La tasse laiteuse<br>Se pare au jour par transparence<\/em><br>J\u2019aimerais avoir pass\u00e9 ses journ\u00e9es \u00e0 lire, \u00e0 d\u00e9crire la th\u00e9i\u00e8re merveilleuse de l\u2019<em>Enfant et les Sortil\u00e8ges<\/em>, dont je me suis priv\u00e9e des ann\u00e9es, s\u00fbre qu\u2019elle \u00e9tait un cadeau d\u00e9laiss\u00e9 fait par ma m\u00e8re \u00e0 la sienne. La version de Marcel de&nbsp;Flumet (elle appartenait \u00e0 sa grand-m\u00e8re) me la redonne. Et l\u2019usage est d\u00e9lectable de cette heure de th\u00e9 et de cartes qui ressemble \u00e0 s\u2019y m\u00e9prendre \u00e0 une dinette d\u2019enfants. Pourtant tout est \u00e0 notre taille. Mais la fine transparence des tasses aux apparitions colori\u00e9es de geishas en fait autant de lanternes magiques qui \u00e9clairent et racontent la chambre du petit Marcel de Combray.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">21\/07\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>Je tra\u00eene \u00e0 finir ce carnet. Avec Jaccottet, sans Jaccottet, m\u00eame combat d\u00e9sormais, c\u2019est-\u00e0-dire&nbsp;: avec, d\u00e9finitivement avec m\u00eame sans le lire quotidiennement J\u2019ai \u00e9t\u00e9 relire certaines journ\u00e9es pour le <em>Journal d\u2019un mot<\/em> \u2014 les \u00e9crits, leurs vases communiquent, f\u00e9minines et masculins comme en ce moment au Tiers-livre se rejoignent des textes distants de plusieurs mois, d\u2019ann\u00e9es \u2014&nbsp;: la question se pose plus pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019en faire la saisie. Finalement, bien des aspects de ce journal priv\u00e9 pourraient \u00eatre sans dommage rendus publiques. (C\u2019\u00e9tait sous-entendu tr\u00e8s t\u00f4t dans l\u2019exp\u00e9rience Jaccottet.) (\u2026)<br>Quasiment pas de journal pendant ce s\u00e9jour \u00e0 Flumet et pourtant\u2026\u2009! Presque pas ensuite et l\u00e0 encore, il y aurait \u00e0 consigner. (\u2026)<br>Je suis \u00e9puis\u00e9e et en pleine forme. Le corps sans fatigue\u2026 mettons&nbsp;: les muscles sans fatigue. (\u2026) Mais je ne veux pas arr\u00eater d\u2019\u00e9crire. Ni de lire. J\u2019ai li\u2019mpression de boire quand je lis, de boire de l\u2019eau \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire de Montailleur, de retour d\u2019une apr\u00e8s-midi de classe verte et de ballon prisonnier, le feu aux tempes, la bouche t\u00e9tant les robinets en cercle comme les petits d\u2019une laie. Les textes se recoupent et se m\u00e9langent (Cavallin et Claude Simon. Claude Simon et Jaccottet). N\u2019importe. Il est temps de se couler profond\u00e9ment dans l\u2019\u00e9t\u00e9 comme on fait ici.<br>Pendant le s\u00e9jour aux montagnes, sur le chemin du retour encore, la tentation de la po\u00e9sie. Manque de labeur \u00e0 cet endroit o\u00f9 r\u00e9side mon ill\u00e9gitimit\u00e9 (dans un petit chalet sur un \u00e0 pic). Je veux dire que seul un partage autre de mon temps, de ma concentration sur la po\u00e9sie peut forger une l\u00e9gitimit\u00e9 (lui donner le cran de descendre de sa montagne, \u00e0 cheval). Je le sais. J\u2019ai cess\u00e9, r\u00e9cemment de penser qu\u2019il \u00e9tait toujours d\u00e9j\u00e0 trop tard. J\u2019oscille donc (vent, glissement de terrain\u2026).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">23\/07\/21<\/h2>\n\n\n\n<p>Comme la fin s\u2019annonce de ce carnet, j\u2019ai voulu revenir \u00e0 Jaccottet, \u00e0 son texte, \u00e0 sa lettre et non seulement m\u2019en tenir \u00e0 l\u2019esprit qui infuse encore chaque moment de la vie. Je l\u2019ai souhait\u00e9e et obtenue sous une autre forme que celle que j\u2019attendais, cette impr\u00e9gnation. J\u2019en d\u00e9sirais la sensation, l\u2019odeur comme la lavande aux habits d\u2019hiver ayant longuement s\u00e9journ\u00e9 dans les placards pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 cet effet&nbsp;: faire ressurgir une forme de l\u2019\u00e9t\u00e9 aux jours froids et gris, un bleu violine qui apaise et console. Ce qui m\u2019est \u00e9chu est tout autre&nbsp;: un v\u00eatement sans odeur, un v\u00eatement neuf semblable \u00e0 la paupi\u00e8re d\u2019un autre qui d\u00e9sormais couvre, ouvre et prot\u00e8ge l\u2019\u0153il irr\u00e9m\u00e9diablement mien.<br>Dans la lecture d\u2019aujourd\u2019hui, l\u2019articulation du texte semble d\u2019une puret\u00e9 adamantine qui rime avec enfantine. Pourtant le maniement des parenth\u00e8ses (des longues parenth\u00e8ses) qui enrichissent le sens sans jamais en faire perdre le fil m\u2019\u00e9blouit et m\u2019\u00e9chappe. Peut-\u00eatre est-ce ma longue pratique de ce texte qui produit cette limpidit\u00e9 et non son seul talent\u2009? Dans les vers du texte, je vois pour la premi\u00e8re fois la double appartenance du \u00ab\u2009laissant appara\u00eetre\u2009\u00bb. La position que l\u2019expression occupe peut nous permettre de penser que le narrateur aussi bien que la nuit \u00ab\u2009laisse appara\u00eetre\u2009\u00bb la lune. Le narrateur, la nuit et moi qui les lisant les lie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Codicille : Pendant quelques mois j\u2019ai tent\u00e9 l\u2019exp\u00e9rience de lire un texte pr\u00e9liminaire \u00e0 la r\u00e9daction de mon journal. Un texte de Philippe Jaccottet, extrait de Paysages avec Figures absentes. Un texte sur la beaut\u00e9 qui m\u2019avait si fort impressionn\u00e9 (et m\u2019impressionne aujourd\u2019hui davantage) que j\u2019ai voulu vivre en sa compagnie quotidienne, qu\u2019il soit pour moi un tableau qui ne <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/fabrique-laissant-apparaitre-de-la-frequentation-de-jaccottet\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">la fabrique | Emmanuelle Cordoliani, laissant appara\u00eetre : de la fr\u00e9quentation de Jaccottet<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":43,"featured_media":43472,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2223,2976],"tags":[],"class_list":["post-43463","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-la-fabrique","category-methodo"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/43463","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/43"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=43463"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/43463\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/43472"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=43463"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=43463"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=43463"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}