{"id":43614,"date":"2021-08-10T13:30:31","date_gmt":"2021-08-10T11:30:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=43614"},"modified":"2021-08-10T13:31:29","modified_gmt":"2021-08-10T11:31:29","slug":"p6-lambeaux-de-juillet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p6-lambeaux-de-juillet\/","title":{"rendered":"#P6 |  Lambeaux de juillet"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Journal<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Face \u00e0 moi, la lune ronde et blanche flottait au-dessus d\u2019un bateau arr\u00eat\u00e9 sur l\u2019eau, qui n\u2019\u00e9tait alors qu\u2019une forme noire vers laquelle menait un passage dont des reflets h\u00e9rissaient la surface. La nuit, l\u2019astre lointain se charge de dessiner les trajectoires en semant des poussi\u00e8res d\u2019argent. Pas d\u2019autres bruits que le clapotis de l\u2019eau provoqu\u00e9 par mes mouvements. Les prunelles luisantes, une solitude nouvelle se laissait savourer, celle du corps abandonn\u00e9 \u00e0 la nuit et aux \u00e9l\u00e9ments. Calme et douceur. Dans l\u2019\u00e9ternit\u00e9 des choses, j\u2019avais cinq, dix mille ans peut-\u00eatre. J\u2019\u00e9tais mes anc\u00eatres et tous les animaux de l\u2019Histoire de la Terre \u00e0 la fois, avan\u00e7ant vers ce bateau noir qui ne cessait de se rapprocher, avec l\u2019aura d\u2019une promesse rassurante. Il me semble que d\u2019un mouvement \u00e9gal lui aussi avan\u00e7ait vers moi, sans bruit aucun, comme une ombre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Par hasard j\u2019ai vu qu\u2019il m&rsquo;observait. Il se tenait accoud\u00e9 sur l\u2019\u00e9paule de son ami, le visage \u00e0 demi dissimul\u00e9 par la chevelure de celui-ci. L\u2019air concentr\u00e9, un oeil pliss\u00e9, dans cette attitude qu\u2019ont les \u00e9l\u00e8ves en dessin lorsqu\u2019ils \u00e9tudient un b\u00e2timent, un corps ou un objet qu\u2019ils s\u2019appr\u00eatent \u00e0 reproduire. Autour tout bougeait, riait, tournoyait, la terrasse du caf\u00e9 \u00e9tait travers\u00e9e par l\u2019agitation d\u2019une nuit qui s\u2019ouvre doucement. Sa fixit\u00e9 aimantait le regard, exer\u00e7ant le magn\u00e9tisme d\u2019un trou noir, comme si tous ces mouvements \u00e9taient destin\u00e9s \u00e0 \u00eatre absorb\u00e9s par lui. Il regardait de cette mani\u00e8re-l\u00e0, fouillant \u00e0 la recherche de quelque chose de pr\u00e9cis. \u00c0 l\u2019aff\u00fbt, pr\u00eat \u00e0 bondir sur ce qu\u2019abandonnaient mes traits que je ne surveillais plus.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>La peur marche avec moi, la mienne, je l&rsquo;ai prise dans mes bras, je la porte, la tra\u00eene \u00e0 chacun de mes pas. Il ne reste plus de patience \u00e0 lui accorder, la peur, je l&rsquo;ai musel\u00e9. Elle marche \u00e0 reculons, je la tire avec impatience, la pousse devant pour qu\u2019elle ouvre la marche, elle est mon otage. Je traite ma peur avec la cruaut\u00e9 qu\u2019elle m\u00e9rite, sous les innombrables regards des fa\u00e7ades muettes, ferm\u00e9es et \u00e9teintes. La nuit, tout le monde est d\u2019accord pour abandonner la rue \u00e0 elle-m\u00eame. Quelque chose de tr\u00e8s ancien se rejoue, l\u2019humain m\u00eame moderne, est toujours pr\u00eat \u00e0 regagner la caverne qui prot\u00e8ge des loups. Donc la peur proteste, \u00e0 juste titre, elle susurre, ne pr\u00e9f\u00e8res-tu pas rester entre les murs protecteurs? Le risque a mille visages, et autant de raisons d\u2019\u00eatre brav\u00e9. Et quelles raisons, forc\u00e9ment d\u00e9raisonnables, forc\u00e9ment folles et aveugles. Regarde. Regarde ce que je fais \u00e0 la nuit, comme je la traverse et d\u00e9chire les pans de la prison qu\u2019elle est cens\u00e9e me tisser jusqu\u2019au retour du soleil. Entends mon cri de guerre. Je suis la louve solitaire, partie chasser la proie&nbsp; dissimul\u00e9e par les ombres. Mes griffes affam\u00e9es sont plus fortes que ma faiblesse, dans ma bouche le go\u00fbt du sang. Sacr\u00e9e reine par la Peur, la Solitude et la Nuit. Elles tremblent en posant sur ma t\u00eate cette effroyable couronne avant de se retirer les yeux baiss\u00e9s, conscientes du feu tout autour et entre mes mains. Je m\u00e8ne ce cort\u00e8ge de spectres entre les rats fuyants, sous les porches glauques et les ponts d\u00e9serts. Vois comme j\u2019apprivoise les loups.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Heures chaudes de l\u2019apr\u00e8s-midi, les choses fix\u00e9es dans une imperturbable immobilit\u00e9. Marche le long des grilles d&rsquo;une cour de r\u00e9cr\u00e9ation d\u00e9serte, abandonn\u00e9e au soleil par des enfants absents. Des restes de cris et de jeux fant\u00f4mes flottent entre les balan\u00e7oires et les tourniquets, faisant planer le climat d\u2019une catastrophe \u00e0 venir. O\u00f9 sont pass\u00e9s les enfants? Peut-\u00eatre sous d\u2019autres soleils.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>La mati\u00e8re de l\u2019air de cette pi\u00e8ce obscure est travers\u00e9e par les ondes des basses et la fuite de faisceaux color\u00e9s. Tout n\u2019est qu\u2019ondulations dans cet aquarium cosmique. Le sol collant retient les semelles pour ne pas que s\u2019envolent et montent au plafond, la multitude de ces corps port\u00e9e par les pulsations des coeurs, align\u00e9s sur le rythme de la musique incessante.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Passage bref du train, dans ce m\u00eame d\u00e9chirement de m\u00e9tal. Sous la lune tout s\u2019inverse, les chiens regardent la t\u00e9l\u00e9vision et les humains aboient aux fen\u00eatres.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Tu as vu ces fadas\u2026 Heureusement qu\u2019ils ne jouent pas avec des armes sinon il y aurait des morts. Il rit, sourire en coin, les yeux pliss\u00e9s sous son chapeau de paille aux bords rong\u00e9s. Son allure d\u2019acteur transforme le regard en cam\u00e9ra. Soixante-dix ans peut-\u00eatre, un visage d\u2019ici, de ce Marseille des cartes postales en noir et blanc. D\u2019une main il r\u00e9ajuste son couvre-chef, laissant voir une bague d\u2019or sertie d\u2019une pierre rouge sombre. On l\u2019appelle. Jeannot, c\u2019est \u00e0 toi. Il me lance un dernier regard et s\u2019\u00e9loigne \u00e0 pas lent. Allez Jeannot. Les lourdes boules de m\u00e9tal serr\u00e9es dans ses mains imposantes, il se place dans le cercle trac\u00e9 sur le sol sablonneux, ignorant les regards br\u00fblants des autres joueurs.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>Seule\u00a0<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je sais la fragilit\u00e9 de l\u2019accord tacite qui lie mon corps \u00e0 elle tant que je respire. Elle me laisse \u00eatre le t\u00e9moin de sa beaut\u00e9, de son calme sous l\u2019incandescence du soleil de feu. Tant que je respire. Je nage au milieu de ces mots que je ne trouve pas, consignant chaque \u00e9l\u00e9ment, comme pour les graver quelque part, dans le corps, sur la peau, tapisser un coin de l\u2019int\u00e9rieur de mon cr\u00e2ne. La solitude face \u00e0 la splendeur d\u2019un instant, d\u00e9licieux et insoutenable. Comment dire, vous voyez. Le jour qui se couche sur la mer, l\u00e9zardant sa surface d\u2019orange et de pourpre, la silhouette noire des rochers, l\u2019embrasement des pins, les reliefs de la baie, le tout baign\u00e9 dans l\u2019orange du soir. Vous l\u2019avez vu vous aussi. Nous \u00e9tions seuls ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je marche \u00e0 tes c\u00f4t\u00e9s, dans n\u2019importe quelle rue. N\u2019importe laquelle. Je suis seule, enferm\u00e9e dans les r\u00e9cits qui se tissent et les phrases murmur\u00e9es int\u00e9rieurement. Ta voix me parvient de tr\u00e8s loin, comme d\u2019un autre monde.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La chambre jaune. Jaune est l\u2019air qui peuple la chambre. La rue, les voisins tout autour, arrivent jusqu\u2019\u00e0 mes oreilles, remplissent l\u2019espace jaune et m\u00e8nent une danse transparente, charriant avec elle des fant\u00f4mes bien trop joyeux. Laissez, laissez donc les fleurs faner en paix.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ils traversent le hall puis disparaissent dans leurs bureaux aux vitres opaques. \u00c7a va, tu ne te sens pas trop seule? Il n\u2019y a pas de solitude au milieu de tant de passages.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Marche entre les all\u00e9es de ce cimeti\u00e8re d\u00e9sert \u00e0 la recherche de morts sans pierre tombale. Les visages fig\u00e9s accrochent mon regard le temps d\u2019une salutation br\u00e8ve. Dans ma t\u00eate bourdonnent des tracas de vivant, avec toute leur futilit\u00e9. Au milieu de tous ces noms, des cailloux \u00e9grain\u00e9s sur le marbre, fleurs en plastique, \u00e9toiles de David et crucifix sur lesquels agonisent des Christ dans l\u2019\u00e9ternit\u00e9 du soleil.&nbsp; Sous le ciel imperturbable nous nous regardons sans savoir nous reconna\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019attends que la nuit et transforme avec elle le d\u00e9cor que d\u00e9coupe la fen\u00eatre. Quand les contours s\u2019obscurcissent, mes yeux voient mieux, plus loin, ne sont plus arr\u00eat\u00e9s par les choses. L\u2019\u00e9criture peut alors commencer. Les yeux perc\u00e9s, sans guide, enfin lib\u00e9r\u00e9s de l\u2019aveuglement du jour. Alors on efface ce que le jour avait \u00e9crit, on oublie, et peut-\u00eatre qu\u2019apr\u00e8s on \u00e9crit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un regard a suffi pour fermer la porte des mensonges. Je la vois, lisse et dure, la s\u00e9paration qui avait toujours \u00e9t\u00e9. Pass\u00e9s le trouble et la d\u00e9ception vient la satisfaction, force vibrante et effrayante qu\u2019invoque le rappel \u00e0 la solitude originelle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><br><br><br>                                                                                                                                                                                                    <br><br><br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Journal Face \u00e0 moi, la lune ronde et blanche flottait au-dessus d\u2019un bateau arr\u00eat\u00e9 sur l\u2019eau, qui n\u2019\u00e9tait alors qu\u2019une forme noire vers laquelle menait un passage dont des reflets h\u00e9rissaient la surface. La nuit, l\u2019astre lointain se charge de dessiner les trajectoires en semant des poussi\u00e8res d\u2019argent. 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