{"id":43692,"date":"2021-08-02T22:15:45","date_gmt":"2021-08-02T20:15:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=43692"},"modified":"2021-08-03T12:02:49","modified_gmt":"2021-08-03T10:02:49","slug":"l6-isoler-le-diable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l6-isoler-le-diable\/","title":{"rendered":"#L6 \u2013 Solo Devil"},"content":{"rendered":"\n<p>Alors moi je te dis tout de suite, je suis le Sdf des urgences de la Cavale blanche. Tu me parles d\u2019isolement avec tes yeux verts, tu crois que je vais t\u2019emm\u00ealer les pinceaux avec mon verbiage de traviole \u00e0 force de gamberger dans la rue. Tu crois que ma langue ma pens\u00e9e y valent plus rien \u00e0 force d\u2019errance et de matelas par terre. Tu penses que la vinasse imbibe les m\u00e9ninges, fait rentrer dans la chair l\u2019animal et le cloaque, que tout s\u2019emm\u00eale et se d\u00e9t\u00e9riore \u00e0 grandes rasades. Et bien moi, petiote, je te le dis tout haut, de ma grosse voix de savoyard&nbsp;: je suis venu sur les trottoirs de Brest pour ne plus subir les tabassages, les saloperies des jeunes qui se d\u00e9foulent sur les damn\u00e9s. J\u2019en \u00e9tais arriv\u00e9 \u00e0 porter un vieux flingue dans mon dos, et d\u00e8s qu\u2019ils venaient me saouler par surprise, me rouer de coups vicieux dans le bide et la t\u00eate&nbsp;; je sortais le narghil\u00e9 de l\u2019enfer, je leur flanquais une de ces frousses, tu les aurais vu galoper leur race les saligauds. Parce que p\u00e9ter la caboche d\u2019un vieillard qu\u2019est au bout de sa vie, c\u2019est plus facile que d\u2019aller affronter le clan de l\u2019autre quartier. Le pr\u00e9texte est tout trouv\u00e9&nbsp;: l\u2019alcool c\u2019est haram, alors l\u2019alcoolique faut le d\u00e9gommer \u00e0 coups de crosse dans sa face. Moi j\u2019ai vu Brest comme un hallucin\u00e9. J\u2019\u00e9tais en passe de me jeter sur la voie, gare Montparnasse, la voie de ferraille comme le dernier gouffre, la voie d\u2019\u00e0 jamais pour toujours, de tourner en rond dans sa t\u00eate on finit par ne plus rien blairer, fallait que je me d\u00e9barrasse de ma pauvre vieille viande. Et puis je sais pas ce qui m\u2019a pris, peut-\u00eatre la vue du petit groupe de p\u00e9nitentes, les bonnes s\u0153urs avec leur voile simple et tout gris sur la t\u00eate, les collants marron effiloch\u00e9s, les grosses godasses de marcheuses, j\u2019ai pris la tangente dans mon bidon, \u00e7a a fait boum, je me suis dit, ah ben va-s\u2019y bonhomme, c\u2019est juste une question de position du pied&nbsp;: tu sautes dans le trou, ou tu choisis de gravir le marchepied. C\u2019est tout simple comme un voile gris de choisir&nbsp;: et j\u2019ai lev\u00e9 le genou, et ce geste m\u2019a redress\u00e9 et j\u2019\u00e9tais comme un h\u00e9ron sur une seule jambe, dress\u00e9 devant la porti\u00e8re du TGV, et puis vaille que vaille, c\u2019est tout le godillot qui m\u2019a port\u00e9 comme la Salom\u00e9 qui porte le plateau avec la t\u00eate de Saint Jean-Baptiste l\u00e0-dessus, j\u2019\u00e9tais la danseuse \u00e9toile de ma vie ma petiote. \u00c7a m\u2019a fait dr\u00f4le cette vitesse du train, cette arch\u00e9ologie, l\u2019ossature des reliefs par la vitre, et franchement Dieu de mon c\u00f4t\u00e9 parce qu\u2019il s\u2019est mis \u00e0 rudement pleuvoir comme une pissouille artificielle contre la vitre \u00e0 toute vitesse, et j\u2019\u00e9tais fou de joie, avec le tamtam bien cavaleur dans la poitrine, ma bonne grosse poitrine, parce que figure-toi ma petiote&nbsp;: je n\u2019ai m\u00eame pas \u00e9t\u00e9 contr\u00f4l\u00e9&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;*<\/p>\n\n\n\n<p>Je t\u2019\u00e9coute mon grand, je t\u2019\u00e9coute et je pleure de l\u2019int\u00e9rieur. Tu as les yeux si brillants, si verts, c\u2019est beau la fuite d\u2019un homme. Je t\u2019interroge sur la mani\u00e8re dont tu dors, sur les porches o\u00f9 tu trouves refuge, les hangars dans la p\u00e9riph\u00e9rie de Brest, les fermes isol\u00e9es, la paille, la col\u00e8re enfouie en toi, et tu parles sans interruption, comme un marabout qui se r\u00e9veille et \u00e9carte enfin les poings, les avant-bras, les paumes, comme un boxeur meurtri baisse enfin la garde et accepte de laisser les muscles se d\u00e9lasser au son de ma voix. Je te purge de tes cendres, ton \u00e2tre en est rempli bonhomme, tu as fini de te parler, apr\u00e8s avoir d\u00e9crit minutieusement toutes les boites de conserve que tu trimbales, les carottes petits pois comme la princesse aux petits pois, la princesse au matelas par terre dans la rue. Je te propose une bonne douche \u00e0 la b\u00e9tadine dans la cabine attenante aux urgences, je vois tes pieds tordus ravag\u00e9s comme ceux d\u2019une danseuse \u00e9toile, le moignon qui rebique, ton corps atrophi\u00e9 et pourtant rigolard. <em>Va falloir<\/em> <em>arr\u00eater la bibine&nbsp;! <\/em>Et puis tu m\u2019interroges sur ma vie d\u2019infirmi\u00e8re. Et je commence \u00e0 te parler de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la porte. Que ce temps si las, les longues heures \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019une vie personnelle comme on s\u2019\u00e9rige un rempart de solitude. Je te raconte les urgences qui me plaisent, la vitesse d\u2019ex\u00e9cution, les longues heures \u00e0 \u00e9changer avec les patients parce que le m\u00e9decin ne vient plus, ou rarement, n\u2019a plus le temps de se d\u00e9placer, hormis les cas graves, les accidents, la pand\u00e9mie, qu\u2019on s\u2019occupe d\u00e9sormais seuls des entrants, c\u2019est tout qui se m\u00e9lange, mais surtout le bien que \u00e7a me fait d\u2019\u00e9couter. C\u2019est une vague d\u2019\u00e9motion qui remplit tout, depuis la radio du matin 5 heures, les marches parmi les belettes et les fouines qui renversent les poubelles, mon walkman ant\u00e9diluvien, les marches tout contre les murs et les vitrines car il pleut toujours sans discontinuer. Il faut se requinquer avec de la musique, du blues, j\u2019aime bien Muddy Waters, Buddy Guy, avec deux \u00ab&nbsp;d&nbsp;\u00bb comme deux densit\u00e9s deux doux dingues deux dadas deux jack daniel\u2019s, deux dandinettes, deux digues par-dessus le flow\u2026 et puis Jimmy Page aussi, ce qu\u2019il fabrique sur le film Blow-Up d\u2019Antonioni. Tu n\u2019as pas vu ce film&nbsp;? Herbie Hancock avait dix-neuf quand il a compos\u00e9 la musique. Ou vingt-et-un ans. C\u2019est beau la vie au ralenti dans ce film. Avec les images qu\u2019il faut grossir d\u00e9mesur\u00e9ment pour enfin \u00e9prouver la jouissance de la d\u00e9couverte. Je me sens toujours, enfin, prodigieusement seule, quand je retrouve \u00e0 Brest le go\u00fbt du buisson, le go\u00fbt du parc londonien, le go\u00fbt des balles invisibles lanc\u00e9es par les clowns muets, le go\u00fbt de ce vert qui monte le long des jambes, \u00e0 chaque fois, la vision de ce buisson o\u00f9 le cadavre est d\u00e9couvert. Il faut voir ce film. C\u2019est l\u2019apoth\u00e9ose.<\/p>\n\n\n\n<p>                                                               *<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;Rentre dans ma vase de sable, petit guitariste. Regarde comme je tangue, comme je grise les parois huileuses des paquebots, ta bouche est pleine d\u2019averses torrentielles, ton corps est une goutti\u00e8re qui circule \u00e0 travers ciel, tu d\u00e9places les nuages mais pas trop fort car le gris te relance, rugissants secteur ouest, dingues de sel qui engluent tes lunettes, impossible de naviguer la nuit avec ces satan\u00e9es lunettes. Ecoute le timbre des pleurantes, les filles de chanvre qui irritent ton sang, \u00e9coute la pl\u00e8vre qui s\u2019ouvre aux grands vents, \u00e9coute l\u2019essoufflement qui brise le marcheur. Rien n\u2019est plus ivre de solitude que cette baleine grise qui erre \u00e0 travers les oc\u00e9ans en lan\u00e7ant son long cri de ralliement. 52 hertz, fr\u00e9quence du songe du pleureur. Un jour elle est venue sur tes terres, le long de vos c\u00f4tes, je l\u2019ai peupl\u00e9e de grisaille et de pluies. Des planches par milliers l\u2019ont orn\u00e9e comme une guirlande de petits drapeaux fluorescents, autour de son corps de reine, aust\u00e8re et grise comme une \u00eele irlandaise, un ch\u00e2teau du XIII\u00e8me en geyser par-dessus les flots. Si tu te laisses incorporer par ces longs cris, cette immense solitude d\u00e9vers\u00e9e par la gorge \u00e0 travers les mers, alors tu comprendras, quelle note exactement saura effleurer, ranimer, eng\u00e9anter de marasme et de torpeur, l\u2019immense trag\u00e9die grise et sal\u00e9e, le son gorg\u00e9 de vagues et d\u2019errance infinie, pour trouver la compagne qui saura lui r\u00e9pondre. Dans ton riff sorti des eaux, tu te verras errant sur le bord des routes, guitare sous le bras, l\u2019agilit\u00e9 des lynx dans le bide et les ongles, chaque corde formera un pas de toi seul sur la trach\u00e9e des vagues et la temp\u00eate sera ton h\u00e9raut, vitale comme un tremblement de nerfs. Voil\u00e0. Tangue encore dans la barque du p\u00eacheur. La note est seule en sc\u00e8ne et son long monologue \u00e9vacue la souffrance du diable. <em>You are the lonely dog crossing the rain\u2026 Dream again, man.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alors moi je te dis tout de suite, je suis le Sdf des urgences de la Cavale blanche. Tu me parles d\u2019isolement avec tes yeux verts, tu crois que je vais t\u2019emm\u00ealer les pinceaux avec mon verbiage de traviole \u00e0 force de gamberger dans la rue. Tu crois que ma langue ma pens\u00e9e y valent plus rien \u00e0 force d\u2019errance <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l6-isoler-le-diable\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L6 \u2013 Solo Devil<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":330,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2523],"tags":[],"class_list":["post-43692","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-6"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/43692","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/330"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=43692"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/43692\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=43692"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=43692"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=43692"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}