{"id":44288,"date":"2021-08-05T19:23:32","date_gmt":"2021-08-05T17:23:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=44288"},"modified":"2021-08-19T21:12:34","modified_gmt":"2021-08-19T19:12:34","slug":"l7-dans-lattentive-proximite-de-marie-ndiaye","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l7-dans-lattentive-proximite-de-marie-ndiaye\/","title":{"rendered":"# L7 &#8211; Dans l\u2019attentive proximit\u00e9 de Marie N\u2019Diaye"},"content":{"rendered":"\n<p>Combien de fois me suis-je rendue dans ce parc, isol\u00e9 derri\u00e8re la m\u00e9diath\u00e8que <em>Saint-Marc<\/em>, perdu dans les herbes hautes, sur la longue pente qui s\u2019amorce depuis le bar tabac du carrefour. Y geignent des enfants fous, leurs gestuelles sismiques, prenant en otage les tobogans et les balan\u00e7oires, un lieu d\u00e9sert\u00e9 par les familles puisqu\u2019ils y viennent seuls, d\u00e9valant la pente \u00e0 pleine course, peut-\u00eatre r\u00e9sidant dans les immeubles en taule. Je m\u2019y pose et je sors le seul livre que je porte sur moi, un \u00e9trange diad\u00e8me de lumi\u00e8re verte qui fut \u00e9crit \u00e0 Berlin. Et de Berlin \u00e0 Brest j\u2019y retrouve les consonnances de l\u2019apr\u00e8s-guerre, la pluie froide et la brume, les fins d\u2019apr\u00e8s-midi aust\u00e8res et tristes \u2013 o\u00f9 il faut forc\u00e9ment se r\u00e9fugier dans un caf\u00e9 pour se noyer de fum\u00e9es et de vapeurs d\u2019alcool \u2013 oui, on trouve encore des troquets o\u00f9 l\u2019on fume \u2013 \u00e7a pique les yeux, la gorge et l\u2019\u00e2me, la meilleure plage de m\u00e9ditation je la trouve dans ces caf\u00e9s du port et ceux du chantier naval \u2013 j\u2019ouvre le livre de Marie N\u2019Diaye. <em>Y penser sans cesse<\/em>. Une d\u00e9ambulation et un long \u00e9change avec son petit gar\u00e7on dans un parc, toujours le m\u00eame espace, mais aussi la maison jaune o\u00f9 ils vivent, o\u00f9 elle finit par percevoir un enfant \u00e9trange \u00e0 qui elle s\u2019adresse et qui a peut-\u00eatre trouv\u00e9 refuge en son propre fils, sans qu\u2019il r\u00e9ponde, surgi l\u00e0 en pr\u00e9sence inqui\u00e9tante, et soudain elle d\u00e9couvre par flashs que cet enfant provient d\u2019un \u00e2ge tr\u00e8s lointain, une \u00e9poque d\u2019il y a soixante ans, la p\u00e9riode de la seconde guerre mondiale s\u2019est comme superpos\u00e9e \u00e0 notre \u00e8re moderne dans ce petit parc, que l\u00e0 survivent les derniers instants de l\u2019enfant, avant sa dissolution atroce, avant la d\u00e9portation. L\u2019enfant revient alors \u00e0 travers son fils sur un banc, ne joue pas avec les autres, apporte des visions \u00e9tranges que la narratrice sait d\u00e9chiffrer, re\u00e7oit le choc de ce qui sera le drame de l\u2019\u00e9limination. Mais les enfants ne se laissent pas \u00e9liminer dans les m\u00e9moires, ils hantent \u00e0 jamais les lieux o\u00f9 ils ont pass\u00e9 un temps pr\u00e9cieux, sacr\u00e9, un temps qui fut l\u2019anse de leurs jours, le vol plan\u00e9 de leur joie. Il faut se rem\u00e9morer alors \u2013 bien que la m\u00e9moire nous tende des sentiers de traverse, brouille les souvenirs, les transforme parfois. Peut-on vraiment se fier aux souvenirs lointains\u00a0? Marie l\u2019\u00e9voque dans son dernier roman <em>La vengeance m\u2019appartient<\/em>. Je me demande aujourd\u2019hui, serais-je capable, apr\u00e8s avoir d\u00e9couvert mon livre-totem, de percevoir ce qui s\u2019est produit l\u00e0 avant ma naissance \u2013 si les fant\u00f4mes, au lieu d\u2019exister apr\u00e8s notre disparition, ne proviennent pas plut\u00f4t d\u2019avant notre fondation, quelques ann\u00e9es avant notre r\u00e9veil, nous pr\u00e9existant, ou n\u2019existant que pour nous annoncer ce qui sera et non ce qui fut. Pourtant elles s\u2019\u00e9gr\u00e8nent calmement, les promenades au parc, qui fut probablement le m\u00eame en 1942, sans attaches et sans am\u00e9nagement, un espace de divertissement pour les futurs disparus, ou les futurs \u00eatres-l\u00e0, qui viendraient r\u00e9ellement nous entourer.<\/p>\n\n\n\n<p>Je tiens ce livre dans mes mains et de m\u00e9moire, j\u2019erre \u00e0 travers Berlin qui plie comme une vague et s\u2019\u00e9tend sur la ville de Brest, par d\u00e9calcomanie, j\u2019aper\u00e7ois presque tangiblement autour de moi les ruines terribles de la ville, les \u00e9boulis, la blancheur du pl\u00e2tre d\u00e9fonc\u00e9, l\u2019int\u00e9rieur des murs, les ardoises crach\u00e9es comme autant de canifs \u00e9parpill\u00e9s dans la mer, j\u2019entends les bombardements, la pluie diluvienne et l\u2019orage, les affres de la douleur, les hurlements sous les gravats, j\u2019entends le d\u00e9saccomplissement m\u00e9thodique, le brasier pulv\u00e9ris\u00e9 sur les visages et les mains, la torture dans les hangars, les plaies au torse, les jambes cravach\u00e9es par les balles, j\u2019entends l\u2019inentendable \u2013 la guerre est obsc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>Une peur s\u2019infiltre par tous les pores et seule l\u2019envie d\u2019en saisir la cause me retient ce soir dans le parc. Que vont vivre tous ces enfants&nbsp;? Comment a-t-on pu jeter des vivants dans la bouche de l\u2019enfer&nbsp;? Pourquoi les \u00e9crits de Voltaire et Diderot n\u2019ont-ils pas suffi \u00e0 d\u00e9t\u00e9riorer l\u2019id\u00e9e de Guerre&nbsp;? Qu\u2019est-ce qui pourrait suffire \u2013 si ce n\u2019est l\u2019invasion des fant\u00f4mes, une nuit, un jour par semaine, pour venir nous rappeler les horreurs&nbsp;? Que deviennent les centaines de milliers de victimes des Khmers Rouges&nbsp;? O\u00f9 sont partis les suicid\u00e9s des Goulags et des derniers camps d\u2019extermination, en Chine, en Birmanie&nbsp;? Et les prisonniers d\u2019opinion, enferm\u00e9s \u00e0 jamais dans leur cellule en Russie, en Turquie&nbsp;? Les r\u00e9sistants, les subversifs, les vibrants de lumi\u00e8re et de v\u00e9rit\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Envie de relire le dernier destin des <em>Trois Femmes puissantes<\/em>. La femme qui agonise dans la canicule, o\u00f9 tout d\u2019elle lutte et survit dans nos m\u00e9moires.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, je me laisse engourdir par les rires turbulents du parc, les jeux suaves o\u00f9 la vie taquine, galope et cajole. Je me recueille dans ces \u00e9claboussures de cris et de vertiges, tout en haut du tobogan.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"512\" height=\"350\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Marie-y-penser-sans-cesse.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-44289\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Marie-y-penser-sans-cesse.png 512w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Marie-y-penser-sans-cesse-420x287.png 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 512px) 100vw, 512px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Combien de fois me suis-je rendue dans ce parc, isol\u00e9 derri\u00e8re la m\u00e9diath\u00e8que Saint-Marc, perdu dans les herbes hautes, sur la longue pente qui s\u2019amorce depuis le bar tabac du carrefour. 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