{"id":44472,"date":"2021-08-13T15:15:57","date_gmt":"2021-08-13T13:15:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=44472"},"modified":"2021-08-23T08:29:59","modified_gmt":"2021-08-23T06:29:59","slug":"p8-michelle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p8-michelle\/","title":{"rendered":"#P8 | Michelle, ma belle"},"content":{"rendered":"\n<pre class=\"wp-block-preformatted\"><em>Pourquoi tant d'indiff\u00e9rence de ma part ? Pourquoi, lorsqu'il s'agit de choisir un personnage \u00e0 tutoyer, tu ne viens qu'apr\u00e8s un inconnu ou un parent tr\u00e8s lointain ?  Alors, la consigne au pied de la lettre ! Tu m'autorises \u00e0 te fictionner un peu ?<\/em> <\/pre>\n\n\n\n<p>1932. Vous vous installez \u00e0 B. Ton p\u00e8re y a trouv\u00e9 du travail, comptable dans une entreprise de n\u00e9goce, petite bourgeoisie urbaine. Il y avait eu des vignes dans la famille mais le phylloxera est pass\u00e9 par l\u00e0. Tu aimes t&rsquo;installer dans le jardin, sous le palmier, sur le fauteuil en rotin qui te suivra toute ta vie. Ta m\u00e8re, Jos\u00e9phine, s&rsquo;occupe de la maison et de ses quatre enfants. Tu es plut\u00f4t heureuse et choy\u00e9e mais tu ne r\u00eaves que d&rsquo;une chose : partir, voyager, voir du pays. Il faut dire que les sorties sont peu vari\u00e9es. Le dimanche vous vous habillez bien pour aller chez le p\u00e9pini\u00e9riste ou au cimeti\u00e8re. <em>Il fait beau, allons au cimeti\u00e8re<\/em>. <br>Vous \u00eates beaux tous les quatre mais vos parents n&rsquo;ont pas l&rsquo;air bien gais. Au mariage de ton fr\u00e8re J., tu regardes les mari\u00e9s avec un sourire, envieux peut-\u00eatre ou narquois. Ce soir-l\u00e0, tu as beaucoup dans\u00e9, tu as fait tourner bien haut ta robe \u00e0 pois. <\/p>\n\n\n\n<p>Tu as 22 ans \u00e0 la fin de la guerre, l&rsquo;arm\u00e9e vient de cr\u00e9er les Forces f\u00e9minines de l&rsquo;air et recrute des femmes pour travailler dans les transmissions. C&rsquo;est pour toi ! ta formation de secr\u00e9taire convient. Tu es militaire mais surtout libre en cet apr\u00e8s-guerre plein d&rsquo;esp\u00e9rances.  <br>Cette p\u00e9riode restera ton meilleur souvenir, tu en parleras toujours avec bonheur et regrets. Tu portes bien le calot. Tes boucles claires s&rsquo;en \u00e9chappent joliment. Tu t&rsquo;amuses avec les copines, en maillot de bain, bras dessus bras dessous dans les rues de Valence, Marseille, Saint-Raphael. Ta pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e c&rsquo;\u00e9tait Mich\u00e8le, Mich\u00e8le P. <\/p>\n\n\n\n<p>Tu vas \u00e0 S. avec ta m\u00e8re, voir la mer, sortir un peu. Ton p\u00e8re est mort, les fr\u00e8res et s\u0153ur ont quitt\u00e9 la maison et ta m\u00e8re l&rsquo;a vendue, trop grande pour vous deux. Vous marchez dans le village d\u00e9sert. En bas de la dune, une petite maison est \u00e0 vendre. <em>On viendrait vivre ici toutes les deux, on y serait bien, je m&rsquo;occuperais de toi.<\/em> Tu convaincs Jos\u00e9phine de l&rsquo;acheter. Deux mois apr\u00e8s, la guerre est d\u00e9clar\u00e9e. Vous vous y installez au d\u00e9but des ann\u00e9es 50 et, petit \u00e0 petit, cette maison devient la tienne. Jos\u00e9phine garde ton premier enfant, tu aimes te chauffer au soleil, marcher dans la dune, \u00e7a te rappelle Emily Bront\u00eb. Tu as l&rsquo;impression de faire partie d&rsquo;une petite aristocratie locale : ceux d&rsquo;ici, pas ceux qui y viennent pour des vacances.<br>La p\u00e9riode de libert\u00e9 n&rsquo;a pas dur\u00e9 tr\u00e8s longtemps mais elle se prolonge ici, pr\u00e8s de la mer. <br> <br>Tu as arr\u00eat\u00e9 de travailler \u00e0 ta premi\u00e8re grossesse. Tu n\u2019es plus militaire mais ton mari l\u2019est toujours. Effray\u00e9, il t\u2019annonce qu\u2019il va partir en Alg\u00e9rie. Tu ne dis rien, tu sens le drame t\u2019envahir. Tes fr\u00e8res avaient \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9s en 1940, tu as peur mais ne le montres pas aux enfants. Que vont-ils devenir, eux, sans p\u00e8re ?<em> Et moi seule avec eux, ils deviennent forts, ils ne m\u2019ob\u00e9issent plus. <\/em>Tu pressens la fin d\u2019une p\u00e9riode calme. Tu t\u2019ach\u00e8tes une 2CV et commencent des ann\u00e9es de solitude, de peur de la guerre, de la mort, d\u2019espoir de retour m\u00eame pour quelques heures. Tu te demandes ce qu\u2019il fait l\u00e0-bas, s\u2019il est aussi triste que toi. Vous vous \u00e9crivez beaucoup, toujours les m\u00eames mots : la maison, l\u2019\u00e9cole, les enfants. Tu aimerais lui parler de ce qu\u2019ils vivent, tu aimerais qu\u2019il leur montre ce qu\u2019est un homme, tu aimerais leur montrer ce qu\u2019est un couple, l\u2019amour, la tendresse. Ils grandissent, ils n\u2019en connaissent rien, vous seriez plus forts \u00e0 deux. <br>Un soir de No\u00ebl. Il va venir passer quelques heures avec toi. La 2CV patine sur la glace, peine \u00e0 monter la c\u00f4te, finit par t\u2019emmener \u00e0 bon port. Cette nuit de joie, \u00e9tape indispensable de tes fins d\u2019ann\u00e9es s\u2019est transform\u00e9e en gymkhana d\u2019inqui\u00e9tude. Le DC3 se pose, vous vous voyez une heure et il repart. <br>Tu repenses souvent \u00e0 Mich\u00e8le avec qui tu riais tant. Pas si belle mais vous marchiez d&rsquo;un pas si s\u00fbr dans les rues des villes. Que vous \u00e9tiez bien ensemble ! Tu l&rsquo;avais pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 Jos\u00e9phine, elles s&rsquo;aimaient bien. Tu cherches dans l&rsquo;annuaire, tu la trouves, elle habite pr\u00e8s de toi, tu prends la 2CV. Tu n&rsquo;oses pas sonner. <br><br>1965. Apr\u00e8s l\u2019Alg\u00e9rie, il y a une tradition d&rsquo;affectation dans les d\u00e9bris de l\u2019empire colonial. Pour lui c\u2019est Tananarive. Tu l\u2019as suivi avec les enfants. Ce sera une bonne fa\u00e7on de recr\u00e9er les liens, de se reparler loin du quotidien trop quotidien. Tu pleures beaucoup et te demandes sans cesse ce que tu fais l\u00e0. Tu avais quitt\u00e9 un soldat, un h\u00e9ros comme dans tes r\u00eaves, tu as retrouv\u00e9 un fant\u00f4me abim\u00e9 par ce qu\u2019il a vu ou ce qu\u2019il a fait, tu ne l\u2019as jamais su, il ne t\u2019en a rien dit. <br>Pour les enfants, c\u2019est plus simple. Ils vivent aussi dans une parenth\u00e8se de l\u2019Histoire mais ils ont des copains, ils devinent ce qui se passe dans le monde.  <br>Pour l\u2019anniversaire de ta fille, tu veux lui offrir un disque. Ce que tu aimes, c\u2019est plut\u00f4t la 5\u00e8me de Beethoven, Edith Piaf, Charles Tr\u00e9net. A la maison, il y a aussi Richard Anthony et Petula Clark que ton mari a ramen\u00e9s d\u2019Alg\u00e9rie. Les enfants te font acheter Claude Fran\u00e7ois, Hugues Aufray, France Gall. <br>Tu veux lui offrir quelque chose de maintenant et qui lui parle de toi. Tu expliques au disquaire que tu en as marre de ne pas \u00eatre dans la vie du monde. Il vient de recevoir <em>Rubber Soul<\/em>.<br>Elle l\u2019\u00e9coute sur le Teppaz familial, elle entre dans ton monde, un autre monde. C\u2019est rest\u00e9 longtemps une de tes fiert\u00e9s. Le dernier titre de la face A c&rsquo;est <em><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/vimeo.com\/544719237\" data-type=\"URL\" data-id=\"https:\/\/vimeo.com\/544719237\" target=\"_blank\">Michelle<\/a><\/em>. <\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\"><em>Voil\u00e0. Tu as \u00e9t\u00e9 mon premier personnage de fiction. Merci. RIP. <\/em><\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pourquoi tant d&rsquo;indiff\u00e9rence de ma part ? Pourquoi, lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de choisir un personnage \u00e0 tutoyer, tu ne viens qu&rsquo;apr\u00e8s un inconnu ou un parent tr\u00e8s lointain ? Alors, la consigne au pied de la lettre ! Tu m&rsquo;autorises \u00e0 te fictionner un peu ? 1932. Vous vous installez \u00e0 B. Ton p\u00e8re y a trouv\u00e9 du travail, comptable dans <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p8-michelle\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#P8 | Michelle, ma belle<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":339,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2070,2677],"tags":[],"class_list":["post-44472","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-pete-2021-progression","category-progression-8-juliet"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/44472","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/339"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=44472"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/44472\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=44472"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=44472"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=44472"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}