{"id":44608,"date":"2021-08-07T13:40:28","date_gmt":"2021-08-07T11:40:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=44608"},"modified":"2021-08-07T14:00:53","modified_gmt":"2021-08-07T12:00:53","slug":"l6-trois-solos","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l6-trois-solos\/","title":{"rendered":"#L6 Trois solos"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><strong>il : avant<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il roule depuis des heures et il y est enfin. Les bords de l\u2019autoroute et de la nationale ont d\u00e9fil\u00e9 comme de rien et maintenant qu\u2019il est arr\u00eat\u00e9 il voit le paysage se d\u00e9former, comme pris dans un tunnel spatiotemporel. Il est arr\u00eat\u00e9 sur une petite colline d\u2019o\u00f9 il voit le village plat et allong\u00e9. Ce corps effil\u00e9 aux contours diffract\u00e9s, dont seule la fl\u00e8che de l\u2019\u00e9glise indique le centre, est pos\u00e9, ondulant au gr\u00e9 des variations lumineuses des nuages. Iceberg \u00e0 la surface quasi plane.<br>Alex commence \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer de son trajet, sa moto aussi, qui continue \u00e0 ronronner calmement. Elle sait ce qu\u2019il est venu chercher, alors que m\u00eame lui n\u2019en est pas certain. C\u2019est dr\u00f4le comme on peut se sentir si seul tout en \u00e9tant si bien accompagn\u00e9.<br>Le village en bas ne lui inspire rien. Il n\u2019est ni content ni d\u00e9\u00e7u, il ne sait juste pas \u00e0 quoi s\u2019attendre. Il aurait pens\u00e9 qu\u2019il pourrait ressentir un appel, une joie, un transport. Un peu comme pendant les courses o\u00f9 l\u2019adr\u00e9naline lui fait se rappeler pourquoi il aime son m\u00e9tier, le nez dans les pots d\u2019\u00e9chappement et les oreilles vrill\u00e9es par les acc\u00e9l\u00e9rations post-ravitaillement.<br>Ici c\u2019est calme. Il peut s\u2019entendre penser. Il inspire calmement, sent sa colonne d\u2019air se red\u00e9ployer apr\u00e8s tous ces kilom\u00e8tres pench\u00e9 vers l\u2019avant. Il \u00e9tire ses bras en l\u2019air, entend son cuir grincer d\u2019aise. Il y a une odeur m\u00e9lang\u00e9e de vert et de bl\u00e9s coup\u00e9s. Une brise lui rafra\u00eechit la t\u00eate enfin lib\u00e9r\u00e9e de sa gangue protectrice. Tout \u00e7a lui para\u00eet si l\u00e9ger que \u00e7a en para\u00eet suspect. Sa m\u00e8re lui a toujours dit de se m\u00e9fier des apparences. Ici tout a l\u2019air parfait : une carte postale estivale qu\u2019il n\u2019enverra pas.<br>Il se retourne, enfile son casque, rel\u00e8ve la visi\u00e8re pour continuer \u00e0 respirer cet air trop l\u00e9ger pour les circonstances et enfourche son bolide. Il tourne la poign\u00e9e pour la faire fr\u00e9mir, se faire fr\u00e9mir. Le clac de la b\u00e9quille qui se rabat sonne comme un d\u00e9clic : seul tu es, seul tu resteras, mais pas sans histoire. La moto fait un demi-tour parfait avant de s\u2019\u00e9lancer. Ils sont repartis. Ils arrivent.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><strong>Longuvielle : pendant<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le fr\u00e9missement est termin\u00e9. Il est peut-\u00eatre parti ou simplement le choc de son int\u00e9gration dans mon paysage s\u2019estompe. Mes perceptions sont impossibles \u00e0 d\u00e9finir pour des humains. Ils ne peuvent concevoir d\u2019\u00eatre connect\u00e9s en permanence \u00e0 une multitude singuli\u00e8re, comprenant \u00e0 la fois les individus et le plan g\u00e9n\u00e9ral de leurs interactions. La petite fille qui observe les fourmis dans son jardin seule pourrait me comprendre. Mais elle doit imaginer pour savoir ce que les fourmis pensent. Chez moi rien de tout \u00e7a : je suis la fourmi, je suis la petite fille, je suis l\u2019arbre au-dessus d\u2019eux, je suis le p\u00e8re qui la regarde par la fen\u00eatre. Je suis travailleuse, curieuse, ombrageant et attendri. Je suis eux tous \u00e0 la fois et ils sont moi, le village.<br>L\u2019arbre ressent ses racines comme ses feuilles. Je suis pareil : je ressens mes habitants aussi bien que mes morts et toutes les maisons qu\u2019ils ont construit, habit\u00e9, abandonn\u00e9, d\u00e9truit. Depuis qu\u2019ils m\u2019ont rassembl\u00e9, je forme un cycle : le leur. Au-del\u00e0 du temps. M\u00eame l\u2019arbre ne peut deviner mon temps, parce qu\u2019il n\u2019est pas \u00e9ternel. Moi si. Le sol est mon lit aux multiples alluvions superpos\u00e9es, un jour \u00e0 l\u2019affleurement, l\u2019autre \u00e0 la source enfouie.<br>Tout cela me fait kyrielle de picotements temporels, unique et invariable de changements. La fatigue est l\u00e0 qui m\u2019isole. Ils recommencent l\u2019histoire et ne le savent pas. Qui a compos\u00e9 cette partition circulaire ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>Le temps me presse, le temps me tresse, il ment l\u2019artiste.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>La connivence\u2026 rire joyeux, joyau serein.<br>La prudence ? c\u00e2lin cach\u00e9, amour malin.<br>La vengeance : point terminal, engeance fatale.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>Faim du d\u00e9but \u2014 d\u00e9but de la fin \u2014 et on r\u2019commence !<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le bourdon de l\u2019\u00e9glise met fin \u00e0 la ritournelle. Je me suis \u00e9vad\u00e9 trop loin : il me rappelle \u00e0 l\u2019ordre, recoud les morceaux. Je dois suivre le fil et surveiller les mailles qui m\u2019\u00e9treignent. Seul ma\u00eetre \u00e0 bord d\u2019un bateau dont je ne connais ni la destination ni le fonctionnement. Les moussaillons sont rares, seuls les vieux loups et les sir\u00e8nes antiques sont rest\u00e9es sur le pont. Qu\u2019adviendra-t-il de nous ?<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"><strong>Louisette : apr\u00e8s<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les gendarmes sont venus l\u2019interroger. S\u2019il y en a bien une ici qui doit savoir quelque chose, c\u2019est la Louisette, pour s\u00fbr ! Elle leur a tout dit : elle ne savait rien. Bien s\u00fbr elle leur a d\u00e9crit la venue du jeune homme, quand et combien de temps il \u00e9tait rest\u00e9, mais c\u2019est tout. Elle n\u2019a rien dit de ses impressions, parce que les impressions ce n\u2019est pas ce qui compte dans une affaire comme celle-l\u00e0. Les gendarmes veulent des faits, comme \u00e0 la t\u00e9l\u00e9.<br>Elle est seule dans son caf\u00e9, elle a descendu le rideau de fer. Elle repense \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 il fallait tirer dessus. Elle devait monter sur une chaise pour attraper l\u2019anneau de m\u00e9tal, puis sauter \u00e0 terre pour l\u2019entra\u00eener de tout son poids et l\u2019accompagner jusqu\u2019en bas. C\u2019\u00e9tait technique mais amusant les dix premi\u00e8res ann\u00e9es. Ensuite s\u2019\u00e9tait devenu une routine comme une autre, le signal pour son petit qu\u2019il \u00e9tait l\u2019heure d\u2019aller au bain aussi. Avec l\u2019\u00e2ge, finies les acrobaties, on avait fait installer un moteur et le rideau descendait tout seul, impuls\u00e9 par la f\u00e9e \u00e9lectricit\u00e9. Pratique. Indispensable. Mais le bruit n\u2019\u00e9tait plus le m\u00eame.<br>Elle se demanda soudain pourquoi son mari, Guy, n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 celui qui fermait le caf\u00e9. Il \u00e9tait plus grand et plus fort, \u00e7a aurait \u00e9t\u00e9 logique. Au d\u00e9but il avait s\u00fbrement d\u00fb vouloir qu\u2019elle s\u2019approprie l\u2019endroit, le caf\u00e9 o\u00f9 son mari avait grandi. Mais plus tard ? Ils auraient pu changer cette habitude devenue inutile. Elle sourit : ils n\u2019y avaient tout simplement jamais pens\u00e9.<br>Elle \u00e9teint la salle et se retrouve dans la p\u00e9nombre, juste \u00e9clair\u00e9e par l\u2019arri\u00e8re-boutique. Le rai de lumi\u00e8re qui passe par la porte \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du comptoir allonge les ombres des pieds de chaises. On dirait des fils d\u2019araign\u00e9e formant plus loin une pelote d\u2019ombre. Le carrelage para\u00eet entrecoup\u00e9, on n\u2019en distingue m\u00eame plus carreaux. Louisette se met dans l\u2019encablure de la porte, son ombre s\u2019allonge et \u00e9poussette cette toile d\u2019une arriv\u00e9e plus massive que dans sa jeunesse. Elle claudique un peu en passant \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, referme la porte. Le caf\u00e9 ne dit rien, se retrouve dans le noir. Comme tous les soirs elle monte l\u2019escalier. C\u2019est de plus en plus fatigant mais au moins elle n\u2019a pas mal, pas encore. Elle souffrira une fois sur sa chaise en formica, \u00e0 manger son rago\u00fbt pr\u00e9par\u00e9 ce matin au r\u00e9veil. Le corps se refroidit quand il ne bouge plus et les muscles r\u00e2lent de la journ\u00e9e pass\u00e9e debout. C\u2019est comme \u00e7a.<br>Elle mange sans plaisir, par habitude, parce qu\u2019il le faut. Elle pense \u00e0 son fils, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue. Il doit dormir depuis longtemps, attendant le r\u00e9veil qui sonnera l\u2019heure de la fabrication du pain. Il est comme \u00e7a : dans la tradition. Pas de baguette d\u00e9congel\u00e9e, pas de livraison par des usines, on n\u2019est pas au supermarch\u00e9 ici. C\u2019est bien pour \u00e7a qu\u2019il a encore des clients. Il fait m\u00eame deux tourn\u00e9es par semaine aux alentours. C\u2019est un gars bien son Marcel. Sa femme ne d\u00e9m\u00e9rite pas, elle tient la boutique, m\u00eame si Louisette ne l\u2019aime pas de trop, elle lui reconna\u00eet au moins \u00e7a : elle sait tenir son commerce. Elles sont deux comme \u00e7a.<br>Elle laisse la vaisselle en plan dans l\u2019\u00e9vier. C\u2019est peut-\u00eatre bien la premi\u00e8re fois de sa vie que cela lui arrive, \u00e7a. M\u00eame les jours de f\u00eate elle n\u2019est jamais all\u00e9e se coucher sans que toute la vaisselle soit propre et rang\u00e9e. Comme au caf\u00e9. Qu\u2019est-ce qui lui arrive ce soir ? C\u2019est la mort du petit motard \u00e7a, elle le sait. \u00c7a lui a fichu un coup et elle n\u2019arrive pas \u00e0 savoir pourquoi. Elle n\u2019est pas triste, elle ne le connaissait pas. Non, c\u2019est cette impression qu\u2019il lui a laiss\u00e9e\u2026 elle s\u2019en sent d\u00e9positaire et aurait voulu lui rendre, sauf que maintenant c\u2019est impossible. Elle sent ce truc-l\u00e0 grouiller en elle. Quelque chose comme un doute, comme une possibilit\u00e9 qu\u2019elle ne veut pas imaginer. Elle repense \u00e0 ce qu\u2019elle a dit aux gendarmes : \u00ab Je n\u2019en sais pas plus \u00bb. Peut-\u00eatre a-t-elle menti. Elle s\u2019endort \u00e0 moiti\u00e9 devant la t\u00e9l\u00e9 qui \u00e9claire ses yeux entre deux papillonnements. Un r\u00eave commence \u00e0 se former et elle entend, comme au loin, la voix du vieux Gabin qui dit \u00ab Je sais\u2026 je sais\u2026 je sais qu\u2019on ne sait jamais \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-gray-background-color has-background\">Les \u00eelots de narration pr\u00e9c\u00e9dents:  <a href=\"http:\/\/tierslivre.net\/ateliers\/nouvelle-impression\/\">#L1 Nouvelle impression<\/a>   <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/seconde-impression\/\"> #L2 Premi\u00e8re impression<\/a>    <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l3-ce-quils-se-disent\/\">#L3 Ce qu&rsquo;ils se disent   <\/a> <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/renaissance\/\">#L5 Renaissance<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>il : avant Il roule depuis des heures et il y est enfin. 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