{"id":44796,"date":"2021-08-08T15:18:09","date_gmt":"2021-08-08T13:18:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=44796"},"modified":"2026-04-25T17:17:35","modified_gmt":"2026-04-25T15:17:35","slug":"le-marais","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-marais\/","title":{"rendered":"#P7 | Le marais"},"content":{"rendered":"\n<p>La conche pr\u00e9sente un trac\u00e9 rectiligne. De-ci del\u00e0, de petites ondulations discr\u00e8tes animent la surface de l&rsquo;eau. La lumi\u00e8re se fragmente et se d\u00e9place au gr\u00e9 du vent. Les troncs noirs, puis bruns s&rsquo;\u00e9claircissent sur le c\u00f4t\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 la lumi\u00e8re, p\u00e9n\u00e8tre \u00e0 travers les branches pour frapper l&rsquo;eau. Frapper ? Non : oindre. Par endroit, un m\u00e9lange d&rsquo;huile et de p\u00e2te se d\u00e9pose, d\u00e9cape la mati\u00e8re et le son, \u00e9claircit, adoucit, att\u00e9nue. En haut, pas de ciel. Il est quatorze heures. Les fr\u00eanes t\u00eatards, se hissent selon une ligne oblique depuis la berge jusqu&rsquo;au centre du canal. Les fines branches se multiplient \u00e0 partir du tronc massif et creux. L&rsquo;eau est z\u00e9br\u00e9e d&rsquo;ombre. La conche s&rsquo;\u00e9tend sur une trentaine de m\u00e8tres, une longue all\u00e9e sans ch\u00e2teau : un pont tout au plus, une \u00e9cluse. Les arbres au bout, s&rsquo;effondrent les uns sur les autres. Le paysage, statique, est pris de vitesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la brume, une barque s&rsquo;avance. La pagaie p\u00e9n\u00e8tre l&rsquo;eau sans bruit. Les contours du paysage se distinguent \u00e0 peine. Le vert a disparu. Le sol s&rsquo;est fait eau, s&rsquo;est disloqu\u00e9, a fondu. Le pied s&rsquo;enfonce. Tout se d\u00e9sagr\u00e8ge, se dilue, circule et se m\u00e9lange, stagne, pourrit, rena\u00eet, et, secr\u00e8tement chauffe sous l&rsquo;effet de la d\u00e9composition des mati\u00e8res organiques. Sous l&rsquo;eau, se devinent la m\u00eame pouss\u00e9e, le m\u00eame \u00e9lan des racines dans les profondeurs, une arborescence de flux, d&rsquo;organes. \u00c7a pompe, \u00e7a fourmille. De petites bulles \u00e9clatent en surface. Une pluie l\u00e9g\u00e8re fait rebondir l&rsquo;eau sur l&rsquo;eau. Canal, branches, rais de lumi\u00e8re : de cette bouillie primitive et informe, s&rsquo;extrait un paysage tout en lignes, diagonales, verticales dont la brume att\u00e9nue le tranchant.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques branches \u00e9mergent, laissant \u00e0 peine deviner l\u2019ancien canal et l\u2019implantation noy\u00e9e des troncs. Le trac\u00e9 des conches s\u2019est dissous, \u00e0 un m\u00e8tre de profondeur, labyrinthe antique perdu sous la vase,. \u00c7a et l\u00e0, la trace des anciennes berges, \u00e9minences informes sem\u00e9es de touffes de baccharis. Dans l\u2019eau saum\u00e2tre, les buissons de roseli\u00e8res abritent, invisibles et sonores, des nich\u00e9es d\u2019oiseaux aquatiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Journ\u00e9e ensoleill\u00e9e en bord de mer. Sur la barque un p\u00eacheur, immobile, &nbsp;\u00e0 quelques dizaines de m\u00e8tres d\u2019une c\u00f4te mal dessin\u00e9e, digues \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, blocs de pierre, sacs de sable empil\u00e9s sur les \u00e9boulis. L\u2019ensemble forme une t\u00e2che noire dans un ensemble blanc, lumineux, impression \u00e0 la couleur incertaine, sur la r\u00e9tine trop expos\u00e9e au soleil : noire lorsque l\u2019oeil est ouvert, blanc sous la paupi\u00e8re. Parfois le chant d\u2019un oiseau marin.<\/p>\n\n\n\n<p>Le plateau que frappe le vent. L\u2019eau qui s\u2019enfuit, qui se retire, qui s\u2019abaisse. Sur le plateau, puis, dans le plateau, parmi le plateau, les rivi\u00e8res et fleuves qui gonflent, raclant, sarclant, \u00e9rodant.\u00a0<em>Un jour, deux jours, une nuit, deux nuits, un mois, deux mois, une saison, deux saisons, une ann\u00e9e, mille ans<\/em>. Raclent et grattent, poussent et frottent, cherchent, mettent \u00e0 jour le pass\u00e9. Les rivi\u00e8res, les fleuves, les cours d\u2019eau, amn\u00e9siques, orphelins de la mer, secouent et creusent, demandent des comptes \u00e0 la plaine. Patients, t\u00eatus, raclent les parties les plus tendres, le calcaire, la marne, les plus fragiles, renoncent face aux plus r\u00e9sistantes, sillonnent parmi les buttes, t\u00e9moins d\u2019une qu\u00eate impossible, t\u00e9moins de ce qui tient, ne se laisse pas saisir.<em>\u00a0Un jour, deux jours, une nuit, deux nuits, un mois, deux mois, une saison, deux saisons, mille ans, cent-mille ans, des millions d\u2019ann\u00e9es<\/em>\u00a0emport\u00e9s par une eau patiente, sans fureur, qui d\u00e9construit, r\u00e9agence, demande des comptes au pass\u00e9. Et les cours d\u2019eau, les fleuves, s\u2019apaisent. La mer, doucement, lentement, remonte. Les buttes, t\u00e9moins, souvenirs, de ce qui a r\u00e9sist\u00e9 : des \u00e9minences, des \u00e9mergences, des \u00eeles noires sur une eau paisible. Les cours d\u2019eau, fleuves, rivi\u00e8res, faibles, impuissants, lents, tranquilles, comme t\u00e9tanis\u00e9s face au d\u00e9sastre, rattrapent, remblaient, comblent trous etfissures avec la poudre du temps, qui tourbillonne et se d\u00e9pose au fond du golfe. Temps fragment\u00e9, r\u00e9duit en poussi\u00e8re, argilebleut\u00e9e, tendre, meuble, collante, sur des dizaines de m\u00e8tre d\u2019\u00e9paisseur. Eux qui grattaient, sarclaient, \u00e9rodaient, remblaient d\u00e9sormais, comblent, repoussent la mer, s\u00e9parent, divisent. Elle ne passera pas. Elle ne passera plus. L\u00e0 est notre pays, l\u00e0 est notre conqu\u00eate. Au loin, les buttes, t\u00e9moins de ce qui r\u00e9siste. Ici, pays de pluie, le sol imperm\u00e9able et l\u2019eau douce, ici la v\u00e9g\u00e9tation qui pousse, se d\u00e9compose, se r\u00e9g\u00e9n\u00e8re, la noirceur de la tourbe, la v\u00e9g\u00e9tation se d\u00e9compose, se nourrit d\u2019elle-m\u00eame, se d\u00e9ploie. Le noir, le vert, la lumi\u00e8re \u00e0 travers les joncs puis les branches. L\u00e0-bas de longs cordons sableux, fragiles, en perp\u00e9tuel mouvement marquent une limite avec le pass\u00e9, le sel du souvenir, d\u00e9construit, pourtant tenace, pr\u00e9sent, \u00e2cre.<em>\u00a0Un jour, deux jours, une nuit, deux nuits, un mois, deux mois, une saison, deux saisons, une ann\u00e9e, mille ans, des millions d\u2019ann\u00e9es,\u00a0<\/em>un temps plat statique, un temps d\u2019avant le temps, un temps infini de circularit\u00e9, de patience, de lutte, un temps o\u00f9 chaque avanc\u00e9e contient en son sein son propre retournement. Une barque d\u00e9coupe l\u2019eau en son milieu et laisse un sillage triangulaireDans les mar\u00e9cages pourris, les parias. Une silhouette, droite, un acte de cession. Une silhouette, un moine, des murs qui s\u2019\u00e9rigent. Digues, foss\u00e9s, syst\u00e8mes hydrauliques, collecte, circulation artificielle. Troupes d\u2019hommes \u00e0 pied, enr\u00f4lement, abandon de terre, effondrement des digues\u2026 Royaut\u00e9, flux, circulation, de monnaie, de capitaux venus de Hollande et de Flandre. Des eaux douces et sal\u00e9es, nouvelles divisions, nouvelles circulations, bondes, achenal et contre-bot, digues c\u00f4t\u00e9 littoral, lev\u00e9es c\u00f4t\u00e9 plaine, marais mouill\u00e9 r\u00e9serve d\u2019eau, espace du trop plein, espace tampon, marais dess\u00e9ch\u00e9 sillonn\u00e9 de canaux et foss\u00e9s, peupl\u00e9 de sauvages, \u00e9leveurs, mara\u00eechers, p\u00eacheurs, chasseurs. L\u2019eau canalis\u00e9e. Syst\u00e8me digestif artificiel.\u00a0<em>Un jour, deux jours, une nuit, deux nuits, un mois, deux mois, une saison, deux saisons, une ann\u00e9e, cent ans, cinq-cents ans.<\/em>\u00a0 Dans le marais, la lumi\u00e8re se diffuse avec douceur \u00e0 travers l\u2019eau verte.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Un jour, deux jours, une nuit, deux nuits, un mois, deux mois, une saison, deux saisons, une ann\u00e9e, cinquante ans. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Loin \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e du rivage, le sel, patient, attend.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La conche pr\u00e9sente un trac\u00e9 rectiligne. De-ci del\u00e0, de petites ondulations discr\u00e8tes animent la surface de l&rsquo;eau. La lumi\u00e8re se fragmente et se d\u00e9place au gr\u00e9 du vent. Les troncs noirs, puis bruns s&rsquo;\u00e9claircissent sur le c\u00f4t\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 la lumi\u00e8re, p\u00e9n\u00e8tre \u00e0 travers les branches pour frapper l&rsquo;eau. Frapper ? Non : oindre. 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