{"id":44894,"date":"2021-08-08T23:53:03","date_gmt":"2021-08-08T21:53:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=44894"},"modified":"2021-08-11T09:27:16","modified_gmt":"2021-08-11T07:27:16","slug":"p8-toi-de-tulle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p8-toi-de-tulle\/","title":{"rendered":"#P8 Toi de Tulle"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-style-default\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"539\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Angele_Laval-1-01-1923-Almanach-Illustre-Petit-Parisien-539x1024.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-44896\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Angele_Laval-1-01-1923-Almanach-Illustre-Petit-Parisien-539x1024.png 539w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Angele_Laval-1-01-1923-Almanach-Illustre-Petit-Parisien-221x420.png 221w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Angele_Laval-1-01-1923-Almanach-Illustre-Petit-Parisien.png 608w\" sizes=\"auto, (max-width: 539px) 100vw, 539px\" \/><figcaption>Almanach illustr\u00e9 du Petit Parisien 1er janvier 1923<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019est-ce que tu as fait Ang\u00e8le, tu aurais pu avoir une autre vie, tout en la passant \u00e0 Tulle. Quand on descend \u00e0 Tulle, on croit descendre aux enfers dit-on. Toi, tu y as v\u00e9cu l\u2019enfer, l\u2019enfer que tu as construit. Qu\u2019est-ce qui t\u2019a pris d&rsquo;\u00e9crire toutes ces lettres? Tu l\u2019as aim\u00e9? Tu aurais voulu en faire ton mari, qu\u2019il te voit nue, qu\u2019il te fasse un enfant? Mais les autres, les autres Ang\u00e8le. Qu\u2019est-ce que tu leur voulais? Tu avais coiff\u00e9 Sainte-Catherine, tu vivais avec ta m\u00e8re, oui, mais tu participais aux oeuvres de Charit\u00e9, tu avais un travail tranquille \u00e0 la Pr\u00e9fecture de Corr\u00e8ze. Ta vie \u00e9tait trac\u00e9e, aupr\u00e8s de ta m\u00e8re certes. Mais tu l\u2019as tu\u00e9e. Comment es-tu devenue le Lucifer de Tulle? Tu as \u00e9crit \u00e0 tant de monde, tu en as attrap\u00e9 tant, en les clouant de tes m\u00e9chancet\u00e9s, de tes m\u00e9disances, des comm\u00e9rages que tu as propag\u00e9s, accentu\u00e9s, des tensions que, seule, tu as g\u00e9n\u00e9r\u00e9es dans la ville, pendant tant d\u2019ann\u00e9es, en instillant la m\u00e9fiance entre toutes et tous. Le pr\u00e9fet aussi s\u2019est fait prendre et la boulang\u00e8re et la cr\u00e9mi\u00e8re et le cur\u00e9, oui, m\u00eame le cur\u00e9, l\u2019institutrice et \u2026 tout le monde, pas seulement \u00ab\u00a0le voleur du ravitaillement\u00a0\u00bb, ni \u00ab\u00a0le pourri\u00a0\u00bb, ni \u00ab\u00a0la catin\u00a0\u00bb, tout le monde pouvait \u00eatre attrap\u00e9 et pas seulement Moury ou la petite Fioux que tu connaissais bien et que tu voyais au bureau, qui te parlaient des lettres, et \u00e0 qui tu montrais celles que tu leur disais avoir re\u00e7ues, que tu avais \u00e9crites toi-m\u00eame comme les leurs et comme toutes les autres. Comment faisais-tu pour raconter tant de choses \u00e0 tant de monde, au point que la honte a fini par tuer? Comment pouvais-tu traiter tant de femmes de salopes, tant d\u2019hommes d\u2019ordures alors que tu \u00e9tais si insignifiante, que tu paraissais si pieuse, petite fonctionnaire de pr\u00e9fecture r\u00e9sign\u00e9e et obs\u00e9quieuse. Tu \u00e9tais petite, tr\u00e8s petite. Ta taille t\u2019a-t-elle tourn\u00e9 la t\u00eate? Tu \u00e9tait jolie a-t-on dit. Du moins, tu n\u2019\u00e9tais pas laide et en 1917, cela suffisait \u00e0 trouver un \u00e9poux. Apr\u00e8s une premi\u00e8re lettre orduri\u00e8re que tu t\u2019es adress\u00e9e, finaude, tu as \u00e9crit \u00e0 Moury dont tu r\u00eavais comme mari. Mais pour lui, tu \u00e9tais d\u00e9j\u00e0 fl\u00e9trie. A moins d\u2019\u00eatre des c\u00e9libataires \u00e9pais, les hommes d\u2019alors pr\u00e9f\u00e9raient investir dans des jeunesses capables de leur donner de beaux enfants. Moury \u00e9tait ton chef, il te regardait comme celle que tu \u00e9tais, une employ\u00e9e de bureau m\u00eame pas z\u00e9l\u00e9e. Alors que la petite Fioux, il l\u2019a mise dans son lit et pour cela l\u2019a \u00e9pous\u00e9e. Tu avais commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire avant ce mariage qui t\u2019a bris\u00e9e, tu lui as \u00e9crit \u00e0 lui, \u00e0 elle, \u00e0 d\u2019autres. Tu as commenc\u00e9 par dire du mal de toi. Ce fut la premi\u00e8re de <a href=\"https:\/\/www.franceculture.fr\/emissions\/une-histoire-particuliere-un-recit-documentaire-en-deux-parties\/un-corbeau-et-des-hommes\">toutes<\/a> les lettres, orduri\u00e8re, obsc\u00e8ne, pour qu\u2019on s\u2019int\u00e9resse \u00e0 toi. Puis tu adressai un conseil \u00e0 Moury: \u00ab\u00a0n\u2019\u00e9pousez pas mademoiselle Laval\u00a0\u00bb. \u00c7a a commenc\u00e9 comme \u00e7a et \u00e7a t\u2019a emport\u00e9e, tu as dit du mal de celle qui, comme toi ne pouvait pas avoir d\u2019enfant, \u00ab\u00a0la mule qui ne peut ni pondre ni couver\u00a0\u00bb, de celle qui, contrairement \u00e0 toi \u00ab\u00a0a couch\u00e9\u00a0\u00bb, tu as dis du mal des femmes, des hommes, toujours li\u00e9s par le sexe, la suspicion, la luxure, la r\u00e9probation, ou le vol. Tu d\u00e9nonces les voleuses de saucisson ou de confiture, \u00ab\u00a0filles de putain\u00a0\u00bb. Tout le monde se demandait quand son tour allait venir. Toi, tu semais les lettres, semaines apr\u00e8s semaines, tu dispersais la calomnie parmi les Tullistes. Chacune regardait chacun. Les voix se baissaient. Tu parlais des lettres que tu avais re\u00e7ues, tu t\u2019indignais de celle adress\u00e9e \u00e0 ta m\u00e8re, cette \u00ab\u00a0grande sale\u00a0\u00bb trait\u00e9e de cochonne et qui d\u00e9crivait des pratiques sexuelles qu\u2019une femme aussi bien \u00e9lev\u00e9e que toi n\u2019ayant jamais connu le sexe avec quiconque ne pouvait inventer. Tu as fini par signer l\u2019oeil de tigre. C\u2019\u00e9tait un beau pseudo. C\u2019est une belle pierre l\u2019oeil de tigre, vertueuse, qui prot\u00e8ge des mauvaises \u00e9nergies et favorise les id\u00e9es positives. Tu \u00e9tais ironique Ang\u00e8le. Mais le pr\u00e9fet n\u2019a pas aim\u00e9 que tu parles de sa \u00ab\u00a0chienne d\u2019\u00e9pouse pass\u00e9e ma\u00eetresse dans son art et experte \u00e0 satisfaire les caprices de ses clients m\u00e2les\u00a0\u00bb. On ne touche pas \u00e0 un pr\u00e9fet. On n\u2019en fait pas un cornard impun\u00e9ment. Tu as trop \u00e9crit Ang\u00e8le. Trop longtemps. Il fallait bien que tu sois d\u00e9couverte. Vous n\u2019\u00e9tiez plus si nombreuses \u00e0 \u00eatre suspectes, pour la police j\u2019entends. Parce qu\u2019\u00e0 Tulle, tu avais bien brouill\u00e9 les cartes. Les rancunes, les jalousies, les mesquineries, les amertumes criblaient la ville. Tous les adultes, hommes et femmes, ont \u00e9t\u00e9 un jour ou l\u2019autre soup\u00e7onn\u00e9s. Tu en as jou\u00e9. Le soir, en rentrant de la Pr\u00e9fecture, apr\u00e8s avoir soup\u00e9 avec ta m\u00e8re, tu t\u2019enfermais dans ta chambre. L\u00e0, comment \u00e7a se passait, comment elle arrivait l\u2019excitation, celle qui te poussait \u00e0 \u00e9crire jusque tard dans la nuit, comment elles te venaient les histoires que tu inventais? Comment tu choisissais tes victimes? et les mots, les mots que tu tra\u00e7ais de ces hautes et larges lettres, tu mettais longtemps \u00e0 les trouver ou bien ils venaient comme \u00e7a, ils giclaient du stock de tout le vocabulaire interdit enfoui, tenu \u00e0 distance des oreilles chastes? Et \u00e7a te faisait quoi de les \u00e9crire? Tu les relisais plusieurs fois avant de plier la lettre? Ils te procuraient un frisson? Tu avais les mains l\u00e9g\u00e8rement moites avant d&rsquo;\u00e9crire? et ton visage, comment \u00e9tait-il quand tu les \u00e9crivais, puis quand tu lisais? Avais-tu un geste pr\u00e9cis quand tu avais fini, comme passer la main dans ton cou et la descendre sur la poitrine, l&rsquo;essuyer sur ta cuisse, la serrer sur ton bras? Ton regard comment \u00e9tait-il, apais\u00e9, vide, mais comment aurait-il pu \u00eatre vide? Vid\u00e9, peut-\u00eatre? Ta peau, \u00e0 quel moment se couvrait-elle de chair de poule? Quand tu trouvais le bon mot, c&rsquo;est-\u00e0-dire le pire? Comment tu arrivais \u00e0 trouver les saloperies que tu \u00e9crivais, je veux dire celles qui concernaient le sexe? Les injures sont faciles, mais les d\u00e9tails, tu les trouvais o\u00f9? Dans ce que te racontaient tes coll\u00e8gues lorsque tu les questionnais? Elles aimaient te raconter leurs \u00e9bats car elles savaient que, pucelle, tu n\u2019\u00e9tais pas des leurs. Elles en tiraient leur sup\u00e9riorit\u00e9 comme tu entretenais ton ressentiment. Tu en tirais de quoi les salir ensuite, elles et toutes les femmes de Tulle. Elles avaient un petit plaisir salace \u00e0 te dire leurs accouplements, comment le plaisir leur venait. Quand elles te racontaient, \u00e0 toi, c\u2019\u00e9tait toujours bon, elles en rajoutaient, racontaient le sperme, les souffles, les baisers. Toi, \u00e7a devait te d\u00e9manger l\u2019imaginaire, comme tu te caressais le soir, parfois, tard, apr\u00e8s avoir invent\u00e9 une nouvelle cochonnerie. Tu l\u2019as connu le plaisir, mais ce que tu voulais, c\u2019est que l\u2019on t\u2019en donne. Cela para\u00eet tellement \u00e9vident quand on lit tes lettres. Mais tu voulais aussi \u00eatre punie, plus s\u00fbrement que par les fess\u00e9es re\u00e7ues de ta m\u00e8re. Tu dis ne craindre \u00ab\u00a0rien. Ni dieu, ni le diable ni les hommes\u00a0\u00bb. Mais tu as tout fait pour construire ton enfer. C\u2019\u00e9tait aussi ta fa\u00e7on de tenter d\u2019y \u00e9chapper. Ton proc\u00e8s a \u00e9t\u00e9 retentissant. Tu en as ressenti une certaine jouissance, non?\u00a0<em>Le Matin<\/em>,\u00a0<em>L\u2019Excelsior<\/em>,\u00a0<em>le Petit journal<\/em>,\u00a0<em>le Petit parisien<\/em>, et m\u00eame <em>le Petit oranais<\/em>, tes lettres ont remont\u00e9 la Corr\u00e8ze bien au-del\u00e0 de sa source. Les journalistes sont venus de Paris. Tu as \u00e9t\u00e9 croqu\u00e9e dans les journaux que l\u2019on vend sur les trottoirs de la capitale. On a cherch\u00e9 en toi cet \u00e9tat pr\u00e9cis de d\u00e9mence qu&rsquo;\u00e9voque le Code p\u00e9nal. Tu as \u00e9t\u00e9 jug\u00e9e hyst\u00e9rique. Tu as \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9e. Tu as fait de la prison. Tu es rest\u00e9e vivre \u00e0 Tulle, au 111, rue de la Barri\u00e8re o\u00f9 tu vivais d\u00e9j\u00e0 avec ta m\u00e8re. Mais tu \u00e9tais d\u00e9sormais un corbeau d\u00e9nich\u00e9. Tu as pouss\u00e9 ta m\u00e8re \u00e0 la noyade. Sur ce point on sait peu de choses, si ce n\u2019est qu\u2019elle est morte et toi non, malgr\u00e9 les liens autour de tes jambes. Son regard pos\u00e9 sur toi \u00e9tait-il si terrible? Que te disait-elle qui t\u2019\u00e9tait insupportable le soir, quand vous \u00e9tiez toutes deux dans la p\u00e9nombre de l\u2019appartement de l\u2019\u00e9troite rue de la Barri\u00e8re? Te reprochait-elle les grossi\u00e8ret\u00e9 de la lettre que tu lui avais \u00e9crite? Ta m\u00e9chancet\u00e9? Ta vulgarit\u00e9? L\u2019image qu\u2019elle te renvoyait enfin? Ou bien la honte, sa honte, la pire des hontes, celle de sa propre enfant? Tu l\u2019as noy\u00e9e, comme tu t\u2019es noy\u00e9e dans le flot des mots de haine que tu as d\u00e9vers\u00e9s sur la ville, sur ta ville, o\u00f9 tu es n\u00e9e, o\u00f9 tu es morte, et o\u00f9 l\u2019on parle encore de toi. Tu aurais imagin\u00e9 qu\u2019un jour un film serait tourn\u00e9 avec le grand Pierre Fresnay, inspir\u00e9 de ton histoire? Tu pensais \u00e0 quoi durant les longues ann\u00e9es durant lesquelles tu as v\u00e9cue seule, recluse rue de la Barri\u00e8re, toi, de Tulle? \u00c9cris-le moi, avant que je ne le fasse.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"894\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/la-1e-photo-publiee-dAngele_Laval-Excelsior-18-mars-1822--894x1024.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-44900\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/la-1e-photo-publiee-dAngele_Laval-Excelsior-18-mars-1822--894x1024.png 894w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/la-1e-photo-publiee-dAngele_Laval-Excelsior-18-mars-1822--367x420.png 367w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/la-1e-photo-publiee-dAngele_Laval-Excelsior-18-mars-1822--768x880.png 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/la-1e-photo-publiee-dAngele_Laval-Excelsior-18-mars-1822--1341x1536.png 1341w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/la-1e-photo-publiee-dAngele_Laval-Excelsior-18-mars-1822-.png 1360w\" sizes=\"auto, (max-width: 894px) 100vw, 894px\" \/><figcaption>L&rsquo;Excelsior, 18 mars 1922<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Qu\u2019est-ce que tu as fait Ang\u00e8le, tu aurais pu avoir une autre vie, tout en la passant \u00e0 Tulle. 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