{"id":44937,"date":"2021-08-09T10:46:47","date_gmt":"2021-08-09T08:46:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=44937"},"modified":"2021-08-09T10:46:49","modified_gmt":"2021-08-09T08:46:49","slug":"l6-etre-seule-nest-pas-se-sentir-seule","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l6-etre-seule-nest-pas-se-sentir-seule\/","title":{"rendered":"#L6 Etre seule n&rsquo;est pas se sentir seule"},"content":{"rendered":"\n<h4 class=\"wp-block-heading\">La femme aux pieds nus<\/h4>\n\n\n\n<p>Elle a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 attendre que M. ait referm\u00e9 la porte derri\u00e8re elle pour ouvrir les yeux. Pas envie de parler ce matin. \u00c7a lui prend de temps en temps, ce besoin d\u2019\u00eatre en soi, de suivre son fil de r\u00eave, les id\u00e9es qui ont tourn\u00e9 dans la nuit. Un besoin tel que le moindre mot lui semble une intrusion. Elle tourne sur le dos, \u00e9carte les bras et les jambes pour occuper tout l\u2019espace. Regarde le plafond sans vraiment le voir. Parfait \u00e9cran pour faire d\u00e9filer les photos qu\u2019elle a s\u00e9lectionn\u00e9es pour la galerie. Est-elle arriv\u00e9e au bout de ce projet\u00a0? Deux ans, trois-cent-soixante-deux pi\u00e8ces de puzzles immortalis\u00e9es sur les trottoirs, dans les caniveaux de la ville et les interstices des pav\u00e9s. Ces pi\u00e8ces de puzzles, morceaux \u00e9chapp\u00e9s d\u2019une figure, d\u2019un paysage, d\u2019un tout rendu incomplet, le sol \u00e0 travers le trou laiss\u00e9. Elle-m\u00eame d\u00e9coupe le r\u00e9el, en \u00f4te des pi\u00e8ces avec ses clich\u00e9s. En deux ans son regard s\u2019est exerc\u00e9. Elle ne peut plus avaler le bitume sans le fouiller du regard, scruter chaque recoin en qu\u00eate d\u2019une relique. Elle ne regarde plus le r\u00e9el qu\u2019\u00e0 travers le cadre, mais que fait-on d\u2019autre m\u00eame sans appareil photo\u00a0? L\u00e0, si elle ne bouge pas, au-dessus d\u2019elle, une forme, un bout de plafond, son petit trou dans la r\u00e9alit\u00e9. Elle appuie mentalement sur le d\u00e9clencheur pour saisir l\u2019instant. Le plafond n\u2019est pas vraiment blanc, des vaguelettes de lumi\u00e8re orang\u00e9e glissent \u00e0 sa surface. Ombre amplifi\u00e9e du rideau rouge berc\u00e9 par le souffle de juin.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle prend le temps de respirer le matin. L\u2019air a couru par-dessus les toits, charg\u00e9 encore de l\u2019iode m\u00e9diterran\u00e9enne et de l\u2019odeur argileuse des tuiles impr\u00e9gn\u00e9es de ros\u00e9e. Il est t\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p>Les martinets lancent leurs cris circulaires au ras des goutti\u00e8res. Dans une heure tout au plus, ils monteront dans l\u2019atmosph\u00e8re, ils iront voler \u00e0 des kilom\u00e8tres de la surface. Il para\u00eet qu\u2019ils dorment l\u00e0-haut, dans l\u2019azur, sans jamais s\u2019arr\u00eater de tourner. Elle tente de les imaginer au-del\u00e0 du plafond, cercle en pointill\u00e9 dans une course folle. Si elle ouvrait les rideaux, est-ce qu\u2019ils traverseraient la pi\u00e8ce&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Elle per\u00e7oit aussi, entre deux cris scand\u00e9s, le bruit des cuillers tapot\u00e9es sur le rebord des tasses de caf\u00e9, le brouhaha des habitu\u00e9s, le cliquetis des verres sur les plateaux des serveurs, le clapotis de la fontaine, le balais de paille sur l\u2019asphalte\u2026 Ou peut-\u00eatre qu\u2019elle entend des sons \u00e9pars et les plaque sur la sc\u00e8ne qu\u2019elle sait se jouer sur la place, cinq \u00e9tages plus bas. Le serveur, tr\u00e8s petit, tr\u00e8s vif, qui circule entre les tables de son pas nerveux, toujours d\u2019humeur press\u00e9e, efficace (converses bleu marine aux lac\u00e9s chang\u00e9s d\u00e8s qu\u2019ils donnent des signes de fatigue). Le grand avec sa coupe de cheveux laiss\u00e9e en jach\u00e8re, souriant, qui regarde l\u2019autre galoper d\u2019un air sceptique, mesure ses gestes, mais n\u2019en fait pas moins (runners noires, le talon plus us\u00e9 sur la partie ext\u00e9rieure). La petite dame, qui n\u2019est pas si petite mais qu\u2019on appelle la petite dame parce qu\u2019elle est discr\u00e8te et qu\u2019elle se tient en dedans. Une cape en laine ou un grand foulard, toujours, sur les \u00e9paules, les doigts raidis par l\u2019arthrite mais sertis de bagues, le rouge aux joues trop appuy\u00e9, la teinture blanche qui tourne au violet, incidemment (chaussures de confort rendues n\u00e9cessaires par les cors et les durillons, mais \u00e0 fleurs). Elle lui trouve un petit air de poup\u00e9e punk . Des allures&#8230; et des pieds, chauss\u00e9s ou d\u00e9nud\u00e9s au fil des saisons. A naviguer le nez au sol, elle se rend compte qu\u2019elle n\u2019a pas cueilli que des pi\u00e8ces de puzzles au long de ses p\u00e9r\u00e9grinations.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/bubbles-1836457_1920-1024x768.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-44942\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/bubbles-1836457_1920-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/bubbles-1836457_1920-420x315.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/bubbles-1836457_1920-768x576.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/bubbles-1836457_1920-1536x1152.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/bubbles-1836457_1920.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">La femme derri\u00e8re le rideau<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Dans son bain, elle ferme les yeux. Elle se laisse envahir par la sensation de chaleur, de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, de dissolution dans le liquide. Une goutte s\u2019\u00e9crase r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 la surface. Elle pourrait arr\u00eater ce m\u00e9tronome mais n\u2019en fait rien. Le son la berce, la goutte r\u00e9sonne, cristalline dans la grande la salle-de-bain, se r\u00e9percute sur les carreaux de porcelaine, emplit l\u2019espace. Elle sonne dans sa poitrine comme un glas. Mais ce n\u2019est pas si grave. Elle glisse la t\u00eate sous l\u2019eau pour s\u2019en couper, sentir le fluide entrer dans les narines, les oreilles, submerger ses joues, ses cils. Tout est si calme. Elle songe qu\u2019elle aurait d\u00fb mettre une symphonie pour ne pas entendre craquer ses os, mais c\u2019est Tom Waits qui se met \u00e0 jouer dans sa t\u00eate&#8230; <em>The piano has been drinking\u2026 The piano has been drinking&#8230;<\/em> \u00ab\u00a0me too\u00a0\u00bb, l\u00e2che-t-elle \u00e0 voix haute, surprise par le son de sa propre voix qui perce le silence. Elle secoue la t\u00eate pour se d\u00e9faire du timbre rocailleux et entreprend son rituel\u00a0: la pierre ponce sur les talons, le gant de crin en mouvement circulaires appuy\u00e9s. Elle en a la peau en feu. Le masque anti-\u00e2ge, le soin pour les cheveux\u2026 Elle plie juste assez les genoux pour que l\u2019eau savonneuse p\u00e9n\u00e8tre dans sa bouche. Laver aussi l\u2019int\u00e9rieur. Elle \u00e9carte les jambes et ses l\u00e8vres, petites et grandes. Laver aussi l\u2019int\u00e9rieur. Elle attend. Que la peau de ses doigts ressemble \u00e0 une terre fra\u00eechement labour\u00e9e. Que l\u2019eau lui devienne insupportable d\u2019immobilit\u00e9. Que l\u2019ennuie s\u2019\u00e9puise.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La femme aux pieds nus Elle a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 attendre que M. ait referm\u00e9 la porte derri\u00e8re elle pour ouvrir les yeux. Pas envie de parler ce matin. \u00c7a lui prend de temps en temps, ce besoin d\u2019\u00eatre en soi, de suivre son fil de r\u00eave, les id\u00e9es qui ont tourn\u00e9 dans la nuit. 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