{"id":44953,"date":"2021-08-09T11:36:58","date_gmt":"2021-08-09T09:36:58","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=44953"},"modified":"2021-08-11T08:39:29","modified_gmt":"2021-08-11T06:39:29","slug":"l8-la-soif-de-vivre-de-claudette","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l8-la-soif-de-vivre-de-claudette\/","title":{"rendered":"#L8 La soif de vivre de Claudette"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"640\" height=\"427\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/paul-merwart-monument-au-cimetiere-de-Cayenne.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-44954\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/paul-merwart-monument-au-cimetiere-de-Cayenne.png 640w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/paul-merwart-monument-au-cimetiere-de-Cayenne-420x280.png 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><figcaption>une c\u00e9r\u00e9monie \u00e0 Cayenne<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Jamais Claudette n\u2019a \u00e9t\u00e9 aussi heureuse, jamais elle n\u2019aurait cru que c\u2019\u00e9tait possible de se sentir vivre avec autant d\u2019intensit\u00e9 dans un monde o\u00f9 chaque instant est un \u00e9merveillement, le soir quand tombe la nuit si pr\u00e9coce et que se mettent \u00e0 chanter les grenouilles, si nombreuses, si bruyantes, si m\u00e9lodieuses, o\u00f9 chaque instant de ces nuits habit\u00e9es et parfum\u00e9es lui est un bonheur toujours renouvel\u00e9. Jamais elle n\u2019aurait cru que le soleil pouvait briller si fort ni la pluie tomb\u00e9e si drue, les arbres monter si haut, les singes jouer autant et les paresseux \u00eatre aussi lents, les urubus si voraces et si peu craintifs et les ibis fid\u00e8les \u00e0 leur dortoir de retour chaque nuit en voiles rouges sur les eaux glauques.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019il est loin son village de Savoie et toutes ces ann\u00e9es de guerre pass\u00e9es \u00e0 attendre le courrier, \u00e0 \u00e9crire chaque jour, \u00e0 compter chaque sou pour le colis de ce mari qui s\u2019est fait tuer. Elle ne lui en veut plus, ce n\u2019est pas sa faute, lui qui a tout essay\u00e9 pour \u00e9chapper \u00e0 ces retours au front appelant la maladie et les blessures pour esp\u00e9rer quelques semaines d\u2019h\u00f4pital \u00e0 l\u2019abri et au chaud, lui dont chaque lettre tentait de la rassurer en lui racontant quelques histoires dr\u00f4les pour \u00e9chapper aussi \u00e0 la censure et qui s\u2019effor\u00e7ait d\u2019\u00e9crire souvent, bien plus que d\u2019autres, pour qu\u2019elle garde espoir et pour s\u2019en donner \u00e0 lui-m\u00eame. Elle comprend, elle pardonne, elle oublie toute cette pauvret\u00e9 qu\u2019elle a endur\u00e9e parce qu\u2019il le fallait bien et que d\u2019autres souffraient encore plus qu\u2019elle comme ses m\u00e8res qui avaient perdu leurs fils. Elle n\u2019envie plus celles dont le mari est rentr\u00e9, condamn\u00e9es \u00e0 la vie besogneuse d\u2019un village minuscule aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019un mari diminu\u00e9, col\u00e9rique, taiseux ou fantasque. Elle en a fini avec les ordres de sa m\u00e8re qu\u2019elle laisse \u00e0 ses s\u0153urs trop timides pour partir et les pr\u00eaches de Monsieur le Cur\u00e9 qui leur faisait r\u00e9citer la pri\u00e8re des tranch\u00e9es qui n\u2019a jamais prot\u00e9g\u00e9 personne des obus.<\/p>\n\n\n\n<p>Cayenne n\u2019est pas une grande ville, bien moins grande que Paris o\u00f9 elle \u00e9tait cuisini\u00e8re avant la guerre, mais aujourd\u2019hui c\u2019est elle qui est invit\u00e9e aux r\u00e9ceptions, qui go\u00fbte le champagne et se fait servir sur les nappes blanches et dans la belle vaisselle. Cayenne est une f\u00eate perp\u00e9tuelle comme si personne n\u2019y travaillait jamais, comme si la vie n\u2019\u00e9tait que ce tourbillon agit\u00e9 et frivole, comme si le pire avait d\u00e9j\u00e0 eu lieu et qu\u2019il fallait tout faire pour l\u2019oublier. Tout est pr\u00e9texte \u00e0 r\u00e9jouissance, fanfare, plaisir et comme elle est jeune et jolie, elle ne rate rien, elle profite, elle s\u2019enivre de libert\u00e9. Bien s\u00fbr, Il y a de la mis\u00e8re, beaucoup de mis\u00e8re, les bagnards qui stationnent sur les bateaux en rade que la ville emploie \u00e0 tous les travaux les plus ingrats, les noirs qui s\u2019embauchent \u00e0 la journ\u00e9e ou ne trouvent rien, les Indiens qui n\u2019ont plus de place dans les habitations, les Chinois qui g\u00e8rent leurs petits commerces de mis\u00e8re. Elle sait ce que c\u2019est que d\u2019\u00eatre pauvre et cela ne la concerne plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Veuve de guerre, c\u2019est son statut, sa gloire, sa carte de visite, sa protection, son titre qu\u2019elle a gagn\u00e9 \u00e0 coup de privations et de chagrins et dont elle n\u2019a pas honte. Elle a abandonn\u00e9 les toilettes de deuil qui tenaient beaucoup trop chaud au soleil et avaient aussi une aust\u00e9rit\u00e9 ostentatoire dont elle n\u2019a pas besoin \u00e0 Cayenne qui est si petite que tout le monde se conna\u00eet. Elle est invit\u00e9e, f\u00eat\u00e9e, adul\u00e9e, recherch\u00e9e, courtis\u00e9e par des hommes qu\u2019elle n\u2019aurait jamais cru pouvoir approcher, des fonctionnaires haut plac\u00e9s, des militaires grad\u00e9s. \u00c7a ne lui tourne pas la t\u00eate, elle sait qu\u2019elle doit \u00eatre prudente, ne pas c\u00e9der au premier venu, un enfant lui serait fatal, elle doit rester libre et bien choisir sa vie. Ce m\u00e9decin militaire que lui offrirait-il&nbsp;? Un retour dans un petit village de France pour \u00eatre la femme du docteur qui doit aller \u00e0 la messe et faire bonne figure\u2026 Et cet habitant de Kaw qui lui \u00e9crit si souvent ses d\u00e9boires dans la culture de la canne \u00e0 sucre, que croit-il&nbsp;? Qu\u2019elle ira sur son habitation dans les terres noy\u00e9es, qu\u2019elle fera des heures de pirogue pour dormir dans un hamac au milieu des ca\u00efmans et des ouvriers aux mains sales ? Qu\u2019elle a envie de reprendre la vie de paysanne inqui\u00e8te pour les r\u00e9coltes, soucieuse de savoir s\u2019il n\u2019y aura pas trop de pluie et assez pour rembourser les pr\u00eats&nbsp;? Non elle veut autre chose, de plus grand, de plus moderne, rouler en voiture, prendre l\u2019avion, traverser l\u2019atlantique en une semaine, voil\u00e0 ce dont elle r\u00eave, elle qui quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t ramassait encore les ch\u00e2taignes pour avoir \u00e0 manger pendant l\u2019hiver et les foug\u00e8res pour la liti\u00e8re des vaches.<\/p>\n\n\n\n<p>Le frisson, le d\u00e9sir, le plaisir, mais plus que \u00e7a aussi, car elle sait qu\u2019ils sont fugaces, changeants, d\u00e9cevants, qu\u2019ils ne durent que quelques instants vite oubli\u00e9s. Elle veut plus, une excitation qui ne cesserait pas, qu\u2019on la regarde, qu\u2019on la connaisse, qu\u2019elle compte. Elle cherche. Elle attend. Elle profite des belles chaussures, des robes courtes, des promenades, des belles voitures, de la fum\u00e9e du tabac. Elle fume d\u00e9sormais et jamais elle n\u2019aurait cru en \u00e9prouver tant de plaisir. Que la vie est jolie, impr\u00e9visible et si coquine.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019elle est loin la petite cuisini\u00e8re qui rougissait en \u00e9pousant ce mari rencontr\u00e9 par hasard&nbsp; parce qu\u2019il s\u2019occupait des jardins de ses patrons, un brave gar\u00e7on qui venait d\u2019une famille d\u2019horticulteurs de Bourg-en-Bresse qui avait vu du pays, travaill\u00e9 sur la C\u00f4te d\u2019Azur, elle avait l\u2019impression de partir \u00e0 l\u2019aventure en ne fr\u00e9quentant pas un pays comme les autres domestiques de ses amies. Comme elle se trompait ! comme il \u00e9tait maladroit et elle aussi. La guerre l\u2019a d\u00e9livr\u00e9e, et m\u00eame si elle a un peu honte de le dire elle jouit pleinement de son statut de veuve de guerre. \u00c7a en impose et \u00e7a lui pla\u00eet de forcer ainsi la bienveillance et le respect qu\u2019elle n\u2019a jamais connus, bien plus encore de travailler pour une entreprise ambitieuse qui n\u2019a rien d\u2019une petite boutique m\u00eame parisienne. Une entreprise qui a des ambitions internationales, des m\u00e9thodes modernes de formation et d\u2019encadrement, qui cro\u00eet aux talents des femmes, qui fait de la r\u00e9clame, qui entre de plain-pied dans le monde moderne.&nbsp;\u00bb Bata, chausser dans le monde entier, ceux qui vont pieds nus&nbsp;\u00bb, oui elle y cro\u00eet et il y a un bel avenir rien qu\u2019\u00e0 Cayenne.<\/p>\n\n\n\n<p>Bient\u00f4t elle fera para\u00eetre ses premi\u00e8res r\u00e9clames dans les journaux de Cayenne avec des photos comme le font les Am\u00e9ricains et le savon Cadum. D\u00e9j\u00e0 elle chausse tout ce qui compte \u00e0 Cayenne, on se presse dans son magasin qui est livr\u00e9 bien plus vite et plus r\u00e9guli\u00e8rement que les autres. Elle a d\u2019autres projets comme celui de faire imprimer des cartes postales qu\u2019elle vendra dans sa boutique. Tout le monde \u00e0 Cayenne a besoin d\u2019envoyer des cartes postales pour montrer la Guyane \u00e0 ceux qui sont rest\u00e9s en France. Les journaux de France d\u00e9j\u00e0 cherchent des illustrations pour leurs reportages. Le bagne int\u00e9resse, passionne m\u00eame, sans parler de l\u2019affaire Galmot dont on parle beaucoup, Galmot dont elle esp\u00e8re qu\u2019il rentrera en Guyane \u2014 on l\u2019annonce d\u00e9j\u00e0 \u2014 et qu\u2019elle sera la premi\u00e8re \u00e0 accueillir.<\/p>\n\n\n\n<p>Allong\u00e9e dans une chaise longue, elle r\u00eave en \u00e9coutant les grenouilles, un long fume-cigarette entre les doigts. Le parfum m\u00eal\u00e9 des fleurs et des fruits monte vers elle sous le ciel des tropiques immense et inconnu et ce soir il n\u2019y a pas de moustiques. Il aurait aim\u00e9 ces jardins extraordinaires, luxuriants o\u00f9 tout pousse si vite, plein de plantes et de fleurs jamais vues. Il avait du talent et de la curiosit\u00e9, des projets et du courage, cet homme que la guerre lui a pris. Elle n\u2019\u00e9tait pas si mal tomb\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jamais Claudette n\u2019a \u00e9t\u00e9 aussi heureuse, jamais elle n\u2019aurait cru que c\u2019\u00e9tait possible de se sentir vivre avec autant d\u2019intensit\u00e9 dans un monde o\u00f9 chaque instant est un \u00e9merveillement, le soir quand tombe la nuit si pr\u00e9coce et que se mettent \u00e0 chanter les grenouilles, si nombreuses, si bruyantes, si m\u00e9lodieuses, o\u00f9 chaque instant de ces nuits habit\u00e9es et parfum\u00e9es <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l8-la-soif-de-vivre-de-claudette\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L8 La soif de vivre de Claudette<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2678],"tags":[],"class_list":["post-44953","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-8-goux"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/44953","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=44953"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/44953\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=44953"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=44953"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=44953"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}