{"id":45086,"date":"2021-08-09T21:09:24","date_gmt":"2021-08-09T19:09:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=45086"},"modified":"2021-08-09T21:25:33","modified_gmt":"2021-08-09T19:25:33","slug":"p8-anne-marie-straboni","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p8-anne-marie-straboni\/","title":{"rendered":"#P8 | Anne Marie Straboni"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/35C8936F-E1E5-4ED3-AA66-3BD3D6622F3C-1024x614.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-45094\" width=\"768\" height=\"461\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/35C8936F-E1E5-4ED3-AA66-3BD3D6622F3C-1024x614.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/35C8936F-E1E5-4ED3-AA66-3BD3D6622F3C-420x252.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/35C8936F-E1E5-4ED3-AA66-3BD3D6622F3C-768x461.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/35C8936F-E1E5-4ED3-AA66-3BD3D6622F3C.jpeg 1280w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><figcaption>Terra Vecchia, juillet 2020<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Tu grandis en de\u00e7\u00e0 des monts, tu es n\u00e9e trop t\u00f4t pour aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole mais tu \u00e9corces les ch\u00e2taignes pour payer le ma\u00eetre qui apprend l\u2019\u00e9criture \u00e0 ton fr\u00e8re. Tu es une fille des sentiers, ta m\u00e8re \u00e7a la rend folle, elle dit qu\u2019un jour il t\u2019arrivera malheur, elle fait pour toi bien des pri\u00e8res, elle craint que tu te l\u00e8ves en r\u00eaves, pense que tu pourrais \u00eatre une <em>mazzera<\/em>, la nuit elle veille sur ta couche, pr\u00eate \u00e0 suivre ton double mal\u00e9fique dans la for\u00eat. Le dimanche tu descends de Paisolu pour aller \u00e0 la messe, sur le chemin qui surplombe la vall\u00e9e tu guettes les serpents, ce sont les seuls animaux qui t\u2019effraient, au point que ton sang s\u2019endort au bas de tes mains quand tu en aper\u00e7ois, parfois tu te ramollis jusqu\u2019au sol, pour conjurer le sort tu avances en accrochant ton regard au campanile de Saint Elie, s\u2019il ne t\u2019arrive rien tu fais le serment d\u2019\u00eatre sage jusqu\u2019au dimanche suivant. Tu connais tous les chemins alentours, ton pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 c\u2019est celui de Sant Agostino, au bout il y a les ruines d\u2019une \u00e9glise, tu aimes t\u2019y cacher, juch\u00e9e sur un tas de pierre, tu fouilles le vallon et le ciel, tu scrutes l\u2019horizon, s\u2019il n\u2019y a pas de brume tu peux voir l\u2019\u00eele de Montecristo, tu observes la m\u00e9tamorphose des nuages, leurs ombres sont comme des cr\u00e9atures g\u00e9antes sous la mer, tu \u00e9coutes le frisson des arbres quand le vent se l\u00e8ve, ces mouvements te bouleversent, cette \u00e9motion tu ne peux pas l\u2019\u00e9crire, quand \u00e7a te d\u00e9borde il y a des mots qui te viennent alors tu les murmures aux arbres et aux pierres, tu es certaine qu\u2019il y a cach\u00e9es dessous des cr\u00e9atures invisibles qui t\u2019\u00e9coutent. Il y a une barque sur la mer, tu commences \u00e0 te raconter une histoire, ce n\u2019est pas une heure pour la p\u00eache, s\u00fbrement un \u00e9tranger \u00e0 la d\u00e9rive, et quand un inconnu surgit depuis les ruines de San Pancrazio, tu n\u2019es pas surprise, tu l\u2019attendais, bien que ce soit impensable que cet homme soit celui de la barque, \u00e0 moins que tu ne te sois endormie, mais \u00e0 regarder la hauteur du soleil tu sais qu\u2019il ne s\u2019est pas \u00e9coul\u00e9 une heure, \u00e0 moins que l\u2019homme ne soit sorcier, tu le regardes attentivement, il n\u2019est pas tr\u00e8s grand, le front haut et des yeux couleurs de schistes, tu devines que des yeux pareils ne dissimulent aucune sorcellerie, tu restes muette et c\u2019est lui qui te demande \u2014 dans une langue proche de la tienne \u2014 si on embaucherait pas par ici, alors tu te laisses glisser du tas de pierre, d\u2019un mouvement du menton tu lui signifies qu\u2019il peut te suivre. Tu ne t\u2019\u00e9tonnes pas de croiser souvent l\u2019Italien au village quand les ombres s\u2019allongent, parfois vous marchez c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, tu veilles \u00e0 ce que jamais ta main ne l\u2019effleure. Un jour il te dit qu\u2019il va partir, il n\u2019y a plus de travail par ici, il va descendre dans la plaine pour les vendanges, tu sens tes mains s\u2019alourdir. L\u2019hiver est redoutable, durant des mois tu ne vois plus l\u2019Italien. Tu as vingt ans, tu \u00e9conduis ceux qui pr\u00e9tendent. L\u2019\u00e9t\u00e9 suivant l\u2019Italien revient au village, il te dit qu\u2019il s\u2019appelle Jean Joseph, qu\u2019il prend la route pour Bastia, qu\u2019on y embauche pour construire la ville neuve, tu sens un vide immense qui se diffuse dans ton ventre, dans ta poitrine, \u00e0 cet instant tu sais qu\u2019il faut quitter les chemins du Paisolu, que ta vie maintenant c\u2019est avec lui, il t\u2019apprend qu\u2019il est veuf, que sa femme est enterr\u00e9e au Pi\u00e9mont, et qu\u2019il ne supportera pas de te perdre. Les jours passent, les mois. Tu vis maintenant pr\u00e8s du port de Bastia, de la fen\u00eatre tu aper\u00e7ois l\u2019\u00e9glise Saint-Jean-Baptiste. Tu berces la petite Stella hoquetante, tu humes les plis moites de ses bras potel\u00e9s. Bien des ann\u00e9es apr\u00e8s ta fiert\u00e9 quand ton fils Louis t\u2019apprend qu\u2019il est promu aux Postes \u00e0 Bastia. Un soir tu es seule dans le silence de la chambre de la rue du Lyc\u00e9e. Il y a dehors cette couleur bleue qui p\u00e8se sur ta poitrine, Jean Joseph n\u2019est pas rentr\u00e9. Des coups frapp\u00e9s \u00e0 la porte. Dans tes mains ton sang s\u2019alourdit, c\u2019est Sim\u00e9o Pasquini qui te l\u2019annonce, <em>ton mari il ne rentrera pas, il a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9 sur le chantier<\/em>, il n\u2019y a pas d\u2019autre mots, il n\u2019y a plus que le silence. Une nuit longue et ta rage.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu grandis en de\u00e7\u00e0 des monts, tu es n\u00e9e trop t\u00f4t pour aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole mais tu \u00e9corces les ch\u00e2taignes pour payer le ma\u00eetre qui apprend l\u2019\u00e9criture \u00e0 ton fr\u00e8re. 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