{"id":45131,"date":"2021-08-09T23:08:26","date_gmt":"2021-08-09T21:08:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=45131"},"modified":"2021-08-09T23:18:36","modified_gmt":"2021-08-09T21:18:36","slug":"p8-elle-est-signee-de-ton-nom","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p8-elle-est-signee-de-ton-nom\/","title":{"rendered":"#P8 | Elle est sign\u00e9e de ton nom"},"content":{"rendered":"\n<p>Tu es la cadette du microcosme, longtemps. C\u2019est ce qui fait ta singularit\u00e9. Tu as le sentiment qu\u2019une ligne est trac\u00e9e. Qu\u2019il est possible de s\u2019en \u00e9loigner pour quelques pas, puis d\u2019y revenir. De toute fa\u00e7on tu le sais bien, on t\u2019appellera. Les regards toujours se tournent vers toi. Minuscule, tu fais tes premi\u00e8res nuits dans un lit bateau. Dans les draps, c\u2019est \u00e0 peine si on te distingue. Tu te l\u00e8ves tr\u00e8s t\u00f4t et tu bois ton lait rapidement. Tu ne veux pas faire doucement. Tu te fais mal en avalant aussi vite, ta moustache de lait tu t\u2019en fiche compl\u00e8tement. Toute la journ\u00e9e, si on te le permet, tu te prom\u00e8nes en culottes courtes. Tu ressembles \u00e0 un gar\u00e7on. Ton corps est un petit morceau de p\u00e2te sucr\u00e9e qui prend mal le soleil. Tes joues de p\u00eaches sont sans cesse gonfl\u00e9es de tout ce que tu manges, tu manges beaucoup. Tes regards sur le c\u00f4t\u00e9, des \u0153illades. Tu troubles ton monde de ton sourire brillant. Tu n\u2019es pas encore la plus jolie, tu es mignonne, oui, c\u2019est \u00e7a, mignonne le petit bout. Tes cheveux sont mal coup\u00e9s. Tu es mal fagot\u00e9e. Tu es rondelette. Tu bois l\u2019eau des rivi\u00e8res comme un animal. Tu ne fais rien comme tout le monde, un brin bizarre, c\u2019est comme si tu voulais qu\u2019on te remarque. C\u2019est plus que cela. Tu as des manies d\u00e8s l\u2019enfance. Tes r\u00eaveries forment des interrogations. Tes interrogations g\u00eanent. Tu laisses ton p\u00e8re verser le sucre dans le th\u00e9, pourtant tu oublies la forme de ses mains, tu te l\u00e8ves la nuit pour aller les regarder. Tu oublies que chaque matin, il te prend en photo au sortir du lit. Tu dois trouver que c\u2019est de sa faute \u00e0 lui, qu\u2019il n\u2019est pas assez l\u00e0 pour que tu t\u2019en souviennes. Que son odeur t\u2019est \u00e9trang\u00e8re. Que tes oublis sont justifi\u00e9s. Tu le r\u00e9p\u00e8tes quelques fois, qu\u2019il a oubli\u00e9, un jour, de revenir. Tu as des amn\u00e9sies qui font croire \u00e0 ta simplicit\u00e9. Ta simplicit\u00e9, tu en profites. Toute ton enfance est d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la simplicit\u00e9. A ta distraction. A tes r\u00eaveries. A tes b\u00eatises que l\u2019on te pardonne plus facilement qu\u2019aux autres. \u00catre \u00e9lev\u00e9e par des femmes et des filles permettent \u00e0 tes yeux de se voiler. Tu ne lis jamais. Tu ne connais les livres que par leurs titres. Tu estimes sans doute que cela est suffisant. De toute fa\u00e7on, tu pr\u00e9f\u00e8res nommer les objets par toi-m\u00eame. Tu as des noms pour tout le monde. Tu fais peu confiance \u00e0 ton entourage, tu te sens de trop, tr\u00e8s vite, trop t\u00f4t. Tu te soumets docilement, tu ne dis rien. Derri\u00e8re ton front p\u00e2le, tu dessines des \u00e9chappatoires. Tu attires une foule d\u2019amiti\u00e9s dont aucune jamais ne t\u2019est tr\u00e8s fid\u00e8le. Tu t\u2019\u00e9panouis dans les incertitudes. Le silence, tu le combles avec une bonne tranche de mensonges, les mensonges, tu en as pleins les poches. Tu les sers \u00e0 qui voudra bien les \u00e9couter. Quand tu rentres, tu t\u2019exprimes avec joie. Il t\u2019est difficile d\u2019aller au but. Ta langue fait des d\u00e9tours. Ta sensibilit\u00e9 exacerb\u00e9e. Tes petites larmes. Ce que tu ravales. Ce que tu te prends dans la figure. Les mots font des gifles\u00a0; tes joues de p\u00eache rosissent. Tu gardes les mots qui te viennent tardivement. Tu te refuses \u00e0 b\u00e9gayer. Tu parles peu. Tu ne cherches pas \u00e0 r\u00e9pondre. Tes mains dou\u00e9es et patientes s\u2019accordent \u00e0 ta pseudo lenteur. Tu le sais, on te le r\u00e9p\u00e8te bien assez souvent, tes mains te sauveront du reste. Tu ne sais pas bien ce que ce reste signifie, tu ignores quelle forme il peut bien rev\u00eatir, tu t\u2019en moques. Tu remplis le vide avec des crayons de couleur. Tes mains moites, des doigts de b\u00e9b\u00e9. Et puis tu en as marre d\u2019\u00eatre l\u2019enfant. Tu veux grandir. Tu effaces ta moustache de lait et ta moustache duveteuse. La premi\u00e8re d\u2019un geste rageur, l\u2019autre avec une lame. Tu veux remplir le contrat plus vite. Tes exigences font d\u00e9sordre dans ta petite vie. Tu te retrouves loin des tiennes. Avec des autres qui te sont un inconnu dont tu ne soup\u00e7onnais m\u00eame pas l\u2019existence. Tu gardes ta langue pour te pr\u00e9server. En toi r\u00e9sonnent les vers appris avec soin. Personne n\u2019aura la chance de t\u2019entendre brailler <em>Britannia Rule <\/em>quand c\u2019est ton tour d\u2019aller d\u00e9poser le linge \u00e0 la blanchisserie. Tu apprends des autres. Tu joues. Tu fais semblant. Tu veux toujours grandir. Faire pousser, c\u2019est ta fascination. Que ta t\u00eate d\u00e9passe celle des autres. Que tes hanches s\u2019accentuent. Que ta poitrine perce un peu ton chemiser. Pourtant tu ne veux pas prendre trop de place. Grandir, tu y songes souvent. Ton corps semble le comprendre puisque tout na\u00eet en une flop\u00e9e de jour\u00a0; te voil\u00e0 form\u00e9e. Tu es d\u2019une beaut\u00e9 simple, un peu \u00e9trange. Tout est un peu hasardeux. Tes croyances se dessinent avec l\u2019\u00e2ge. Tu crois dur comme fer \u00e0 ce que l\u2019univers te rend lorsque tu fais du mal \u00e0 quelqu\u2019un. Tu ma\u00eetrises de plus en plus l\u2019art du langage pour ce qu\u2019il permet de te multiplier, d\u2019inverser les actions, le sens. Tes faux sourires que tu lances au hasard. Ton retour ne se fait pas correctement. Tu es pourtant ici chez toi. Tu rentres. Tu bricoles. De tes mains qui peuvent des merveilles, tu fais des bricoles. Un temps ici. Un temps l\u00e0-bas. Tant que tu rentres. Tu rentres. De plus en plus tard, mais tu rentres. Tu fais partie de cette foule de pianistes qui excellent dans l\u2019art de manier le noir et blanc pour en tirer des mondes. Tu abandonnes le piano assez rapidement. Tu fais la distraite. En battements de cils, comme avant. Tu te sers de tes attributs. Tu en joues, m\u00eame. Tu comprends que les jeux sont des armes adultes. Tes manies surnomm\u00e9es fantaisies sont bien \u00e9tranges. Tu pares le chien de bijoux, tu n\u2019aimes pas \u00e7a, les bijoux, sur toi. Sur les autres, tu aimes comment \u00e7a brille. L\u2019\u00e9clat dans la fourrure du chien, le collier de perles que tu subtilises \u00e0 ta s\u0153ur ennemie, te voil\u00e0 ravie de cet assemblage. D\u00e9j\u00e0 tu soupires, tu t\u2019ennuies dans ce clan qui t\u2019as \u00e9lev\u00e9. Tu sors. Tu cueilles des h\u00e9lianthes qui dessinent des \u00e9toiles dans tes cheveux. Ton menton prognathe lev\u00e9 vers le haut. Tes cils n\u2019en finissent jamais. Tu ris. Tu ne sais m\u00eame pas pourquoi, mais tu ris. Tu imagines que cela adoucis tes traits, sans doute. Tu sors un peu, et tes joues reprennent des couleurs. Tu sors beaucoup, et tes cernes bleuissent. Tu brilles dans la nuit. Tu es un oiseau de nuit. Tu vis de longues balades \u00e0 interroger le ciel. Dans ton gossier, glisse l\u2019alcool comme jadis l\u2019eau des rivi\u00e8res. Tes cheveux sombres perl\u00e9s de ros\u00e9e. Tes doigts nagent entre tes m\u00e8ches, te prend l\u2019id\u00e9e qu\u2019il te faut de l\u2019eau. Id\u00e9e fixe. Tu as appris \u00e0 nager par hasard. Par fantaisie. Ton corps n\u2019a rien d\u2019une nageuse. Tu l\u2019habitue \u00e0 l\u2019eau par \u00e0-coups. Tu le dresses comme on t\u2019as dress\u00e9e. Tu ne veux pas \u00eatre la jolie petite fille. Ou la p\u00e2le adolescente. Tu coupes tes cheveux seule \u00e0 pr\u00e9sent. Le r\u00e9sultat n\u2019est pas si mal. Tu as une autonomie relative. Tu ne veux plus t\u2019effacer. Tu veux des travers\u00e9es. Le d\u00e9fi ne te va pas. Mais tu provoques. Tu grimpes. Tu vas plus loin. Bient\u00f4t tu ne rentres plus nulle part. Tu confonds jour et nuit, entrer et sortir. Tu ne fais que marcher. Traverser. Tu ne sais pas ce que tu cherches \u00e0 rejoindre, mais tu avances. Comme un papillon attir\u00e9 par la lumi\u00e8re, tu t\u2019en vas vers les autres. Tu mets de c\u00f4t\u00e9 les peines inflig\u00e9es. Comme avant, comme toujours, tu te racontes des histoires. Tu danses dans la nuit, dans les airs, tes bras comme des ailes. Tu sais que chaque pas fait surgir quelque chose hors de ton corps, et cette id\u00e9e-l\u00e0 te pla\u00eet bien. Tu ne t\u2019arr\u00eates pas. Les voix qui t\u2019emp\u00eachent, tu les as fait taire en toi. Tu les \u00e9touffes comme une vengeance. Tu te souviens enfin\u00a0; de ce sentiment de manquer d\u2019air. Dans un \u00e9tat second, tu te balances. Tu sautes, tu plonges. J\u2019ignore si c\u2019est une chute. J\u2019ignore comment nommer ton action. Mais elle est sign\u00e9e de ton nom.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu es la cadette du microcosme, longtemps. C\u2019est ce qui fait ta singularit\u00e9. Tu as le sentiment qu\u2019une ligne est trac\u00e9e. Qu\u2019il est possible de s\u2019en \u00e9loigner pour quelques pas, puis d\u2019y revenir. De toute fa\u00e7on tu le sais bien, on t\u2019appellera. Les regards toujours se tournent vers toi. Minuscule, tu fais tes premi\u00e8res nuits dans un lit bateau. Dans <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p8-elle-est-signee-de-ton-nom\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#P8 | Elle est sign\u00e9e de ton nom<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":286,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2070,2677],"tags":[2211,2679,298,885,228,227],"class_list":["post-45131","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-pete-2021-progression","category-progression-8-juliet","tag-adolescence","tag-cadette","tag-corps","tag-eau","tag-enfance","tag-rebellion"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/45131","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/286"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=45131"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/45131\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=45131"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=45131"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=45131"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}