{"id":45176,"date":"2021-08-10T11:15:07","date_gmt":"2021-08-10T09:15:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=45176"},"modified":"2021-08-11T11:22:28","modified_gmt":"2021-08-11T09:22:28","slug":"l8-la-carriere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l8-la-carriere\/","title":{"rendered":"#L8 | la carri\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"450\" height=\"689\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/catalogue1910_maisonBURET_crics.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-45177\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/catalogue1910_maisonBURET_crics.jpg 450w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/catalogue1910_maisonBURET_crics-274x420.jpg 274w\" sizes=\"auto, (max-width: 450px) 100vw, 450px\" \/><figcaption>hommes avec crics &#8211; <em>catalogue 1910, maison BURET<\/em><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap has-normal-font-size wp-block-paragraph\">J\u2019ai recherch\u00e9 dans les textes \u00e9crits depuis le commencement o\u00f9 le mot <em>carri\u00e8re<\/em> a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 pour la premi\u00e8re fois. <em>Ma maison est un peu \u00e0 l\u2019\u00e9cart des autres, pr\u00e8s de la carri\u00e8re.<\/em> Le mot na\u00eet dans la bouche du tailleur de pierre, un mot du genre f\u00e9minin d\u00e9signant un lieu qui a toujours appartenu aux hommes, un lieu transmis de p\u00e8re en fils depuis des g\u00e9n\u00e9rations. Un lieu o\u00f9 le travail est dur et exige de la force physique, o\u00f9 affleure le socle de la terre. Je ne suis pas tout \u00e0 fait instruite en mati\u00e8re de carri\u00e8re m\u00eame si j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 la g\u00e9ologie \u00e0 l\u2019universit\u00e9 et si j\u2019ai le souvenir d\u2019en avoir visit\u00e9 quelques-unes, d\u00e9saffect\u00e9es et envahies par la v\u00e9g\u00e9tation. Alors j\u2019ignore d\u2019o\u00f9 l\u2019image a surgi et pourquoi elle a pris le pas dans mon cerveau sur les autres, bord de mer et hameaux de p\u00eacheurs. Ce qui a d\u00fb compter dans l\u2019\u00e9mergence du lieu c\u2019est la b\u00e9ance visible de loin dans le paysage, comme un antre \u00e0 ciel ouvert offrant \u00e0 la vue ce qui constitue le sous-sol, ce qui est sous les pieds, comme une caverne \u00e0 l\u2019envers o\u00f9 s\u2019affiche l\u2019histoire ant\u00e9diluvienne des couches souterraines x fois fondues, refroidies, remani\u00e9es, aussi les d\u00e9formations, les filons, les fissures, les fractures, les fentes, les n\u0153uds, les lin\u00e9ations, les inclusions, les cristallisations, autant de t\u00e9moins des innombrables \u00e9pisodes qui ont affect\u00e9 l\u2019\u00e9corce du territoire. La carri\u00e8re en est le point privil\u00e9gi\u00e9 d\u2019observation, le point chaud, le lieu de la transformation invisible. Un lieu po\u00e9tique par essence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size wp-block-paragraph\">Et c\u2019est par la c\u00f4te que le voyageur est arriv\u00e9, par le chemin qui serpente \u00e0 travers les landes rases. Il marchait depuis plusieurs jours, plusieurs semaines, voire davantage \u2013 personne n\u2019en a id\u00e9e. D\u2019abord il avait emprunt\u00e9 une de ces voies larges qui s\u2019\u00e9loignent rapidement des zones habit\u00e9es, avenue devenue route puis chemin empierr\u00e9 puis sentier puis \u00e9bauche de sentier orient\u00e9e de telle fa\u00e7on qu\u2019il lui avait fait confiance. Il fuyait ce qui avait constitu\u00e9 sa vie d\u2019avant &#8212; une d\u00e9cision subite, incontournable, il n\u2019y reviendrait pas &#8211;, et c\u2019est l\u00e0 que ses pieds \u00e9taient devenus douloureux \u00e0 cause des frottements r\u00e9p\u00e9t\u00e9s qui avaient entam\u00e9 la chair des talons. Mais il s\u2019efforce de minimiser la douleur, poursuit son effort d\u2019avancer dans cette amplification mesur\u00e9e de celui qui a d\u00e9j\u00e0 parcouru une longue distance et qui m\u00e9nage ses forces, hypnotis\u00e9 bient\u00f4t par la frange des vagues qui organise le paysage sur son flanc alors qu\u2019il progresse \u00e0 l\u2019aplomb des falaises \u00e0 travers une lande \u00e9paisse habit\u00e9e d\u2019ajoncs et de prunelliers sauvages, trou\u00e9e de terriers \u00e0 lapins. Il envisage les choses autrement \u00e0 force de fr\u00e9quenter ces hauteurs, observe le ciel large reli\u00e9 \u00e0 l\u2019espace maritime mouvement\u00e9, comme une partition de couleurs et de rumeurs qui ne ressemble en rien \u00e0 ce qu\u2019il a connu, soudainement offerte \u00e0 son d\u00e9cryptage. Il pense qu\u2019il a bien fait de se mettre en chemin m\u00eame s\u2019il ignore ce qu\u2019il adviendra. Il ne poss\u00e8de plus rien de toute fa\u00e7on. Dans un \u00e9lan vital, la peau de son visage se tend au soleil vivifiant et il lui semble que peu \u00e0 peu il se d\u00e9tache des raisons qui l\u2019ont pouss\u00e9 au voyage au point qu\u2019elles perdent de l\u2019importance et de la substance, s\u2019estompent, se r\u00e9duisent \u00e0 l\u2019\u00e9tat de pens\u00e9es vagues et vaines dans la mesure o\u00f9 la marche s\u2019est enclench\u00e9e et ne peut d\u00e9sormais s\u2019arr\u00eater. Et m\u00eame qu\u2019il se met \u00e0 parler pour lui tout seul.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;J\u2019ai \u00e9t\u00e9 dans la difficult\u00e9, dans la retenue toute ma vie durant, et parfois dans la col\u00e8re au point de saccager ce que j\u2019avais construit\u2026 enfin quelle b\u00eatise, quelle arrogance de croire que c\u2019\u00e9tait l\u00e0 l\u2019unique voie pour conduire les jours vers leur fin, et me voil\u00e0 devenu pauvre et sans ressources, sans objectif d\u00e9sormais ni port d\u2019attache, en possession de cartes g\u00e9ographiques dont j\u2019ai d\u00e9pass\u00e9 les confins, mais une chose est s\u00fbre, je respire, je suis vivant, je sens le vent d\u2019ici qui souffle depuis la mer, puissant, charg\u00e9 de sel et d\u2019embruns, capable de chasser les humeurs mauvaises\u2026 au fond je commence \u00e0 go\u00fbter le fait d\u2019avoir franchi le pas, d\u2019en \u00eatre arriv\u00e9 au-del\u00e0 du d\u00e9couragement, et je commence \u00e0 aimer ce qui constitue cette existence sans but\u2026 seulement m\u2019abandonner \u00e0 la vie frugale et fragile, \u00e0 la beaut\u00e9 des lieux, au d\u00e9sir d\u2019observer chaque \u00e9l\u00e9ment du paysage \u00e0 sa place dans sa forme juste et sa gamme de coloris, la mouvance liquide \u00e9cumante en contrebas, effrayante, en contraste avec les lentes ondulations de la lande parfois couronn\u00e9e de petits talus roux et \u00e9chevel\u00e9s et d\u2019affleurements de roches oxyd\u00e9es\u2026 c\u2019est le printemps je crois, l\u2019activit\u00e9 a repris par-dessus et par-dessous la terre, partout, dans les taillis, dans les airs, le jour la nuit, je sens bien la brise qui s\u2019appuie contre ma nuque et je regarde l\u00e0-bas le bouquet de pins rabougris, j\u2019entrevois des murets en pierre, plus loin quelques habitations, oui le vieil homme rencontr\u00e9 dans la journ\u00e9e m\u2019a indiqu\u00e9 qu\u2019il y avait un village, et je m\u2019y dirige avec confiance.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size wp-block-paragraph\">Mais le hameau est silencieux, il ne voit personne. Une fillette guette derri\u00e8re un rideau, elle ne fait pas signe, il ne devine qu\u2019une ombre. Il y a des animaux dans les pr\u00e9s, des brebis avec leurs agneaux, mais pas d\u2019humains. Le hameau est d\u00e9sert. Il dort tant bien que mal. Le lendemain il explore les alentours. Il aurait pu reprendre le cours de son voyage, s\u2019avancer plus loin pour d\u00e9nicher un endroit pour passer la prochaine nuit. Mais non, quelque chose le retient. Il revient vers le hameau, le traverse encore une fois, hant\u00e9 par ces impressions et pens\u00e9es qui l\u2019ont accompagn\u00e9 depuis qu\u2019il est arriv\u00e9 dans les parages, impressionn\u00e9 par le murmure incessant des pierres qui a coul\u00e9 sous sa peau sans qu\u2019il s\u2019en aper\u00e7oive. Sans doute est-il aspir\u00e9 par l\u2019arrachement dans la colline qu\u2019il ne voit pas encore, par la sensation de poussi\u00e8re, par la clart\u00e9 de cette poussi\u00e8re qui habille de plus en plus les foss\u00e9s et recouvre les petites constructions qui bordent la route au fur et \u00e0 mesure qu\u2019il se porte vers elle. Ce n\u2019est pas le bruit car il n\u2019y en a pas. Et voil\u00e0 qu\u2019il a quitt\u00e9 la zone enserr\u00e9e de maisons et gravit lentement la pente qui s\u2019amorce vers le ciel en voie d\u2019obscurcissement jusqu\u2019\u00e0 rejoindre une sorte de confluence entre le chemin bien trac\u00e9 et l\u2019entr\u00e9e de la carri\u00e8re. La b\u00e9ance l\u2019attire. Comme une r\u00e9miniscence qui le poss\u00e8de, bien ant\u00e9rieure \u00e0 sa naissance, l\u2019odeur de pierre sci\u00e9e, \u00e9cras\u00e9e, une certaine s\u00e9cheresse de l\u2019air. Il fait quelques pas, s\u2019avance vers la bouche blanche qui s\u2019ouvre devant lui, impressionnante bien que d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9e dans l\u2019ombre, et se d\u00e9livre \u00e0 sa contemplation. Son c\u0153ur en est secou\u00e9 sans qu\u2019il sache tr\u00e8s bien pourquoi, bondit dans son corps rompu de fatigue. En m\u00eame temps il se sent infiniment apais\u00e9, rempli du sentiment d\u2019\u00eatre arriv\u00e9 quelque part, et m\u00eame \u00e9treint d\u2019une certitude vigoureuse qu\u2019une part d\u2019histoire ant\u00e9rieure \u00e0 sa conception le rattache \u00e0 ce lieu, les fronts de taille dress\u00e9s \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019une forteresse, le grand miroir des parois, certaines anfractuosit\u00e9s conquises par des arbrisseaux maigres, les entailles verticales pareilles \u00e0 des souvenirs du travail acharn\u00e9 des hommes. Mais quel domaine enfoui de son pass\u00e9 s\u2019agite alors qu\u2019il regarde la roche en muraille, sid\u00e9r\u00e9, et de la m\u00eame mani\u00e8re quel \u00e9lan puissant se dessine pour le porter au-del\u00e0 des ann\u00e9es et du tapage\u00a0qu\u2019elles ont engendr\u00e9 ? \u00c7a le serre dans le bas du dos, il ferme les poings pour les rendre durs, il mouille son index avec de la salive et se penche pour go\u00fbter la pierre. Il entend quelqu\u2019un le h\u00e9ler, <em>eh mon vieux vous cherchez quelque chose\u00a0? <\/em>La voix du tailleur de pierre le retient, il fait presque nuit. Il dort dans la paille avec la jument et il restera le jour suivant. Le tailleur de pierre a bon c\u0153ur. La carri\u00e8re est le lieu de la coupe, de la taille. Dans la tranch\u00e9e au c\u0153ur des roches on d\u00e9chiffre les traces des \u00e9l\u00e9ments survenus il y a tr\u00e8s longtemps.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai recherch\u00e9 dans les textes \u00e9crits depuis le commencement o\u00f9 le mot carri\u00e8re a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 pour la premi\u00e8re fois. Ma maison est un peu \u00e0 l\u2019\u00e9cart des autres, pr\u00e8s de la carri\u00e8re. 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