{"id":45194,"date":"2021-08-10T15:44:04","date_gmt":"2021-08-10T13:44:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=45194"},"modified":"2021-08-10T15:44:05","modified_gmt":"2021-08-10T13:44:05","slug":"p7-comment-dire-le-vent-sur-la-dune","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p7-comment-dire-le-vent-sur-la-dune\/","title":{"rendered":"#P7\/ Comment dire le vent sur la dune ?"},"content":{"rendered":"\n<p>Des nuages s\u2019effilochent sur fond d\u2019autres nuages, tra\u00een\u00e9es \u00e9vanescentes et pourtant tr\u00e8s fonc\u00e9es, devant des formes rebondies de gris requin et de gris perle. Le troisi\u00e8me plan est un gris sans nom, tout lisse, aux bords duquel s\u2019accroche du blanc lumi\u00e8re. Un morceau de bleu cr\u00e8ve le d\u00e9cor, lui donne encore plus de profondeur, que le vent mouvement a t\u00f4t fait de recouvrir de plusieurs couches de nues. Et \u00e7a recommence. Et \u00e7a continue. Du lit o\u00f9 l\u2019on s\u2019allonge, le ciel est un rectangle encadr\u00e9 de bois verni, une fen\u00eatre dans le toit, o\u00f9 se joue une symphonie de gris.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut \u00eatre debout pour voir le paysage, accoud\u00e9e au rebord du velux ou, s\u2019il est ferm\u00e9, le front tout pr\u00e8s de la vitre en biais. La mer. Les r\u00e9cifs, o\u00f9 surgissent des gerbes d\u2019\u00e9cume soudain tr\u00e8s blanches. La verticale d\u2019un phare. La dune et ses hautes herbes couch\u00e9es, qui en toutes saisons ont l\u2019air un peu f\u00e2n\u00e9es. Les formes sauriennes et lunaires des rochers de granit, dont chacun a un nom. Quatre chevaux dans un enclos. Autour de l\u2019enclos, une cl\u00f4ture \u00e9lectrifi\u00e9e que l\u2019on devine \u00e0 peine. Des poteaux de bois soutenant les fils noirs, distendus, d\u2019une ligne \u00e9lectrique. Une toute petite maison juste sous ma fen\u00eatre, avec un toit d\u2019ardoise et deux chemin\u00e9es carr\u00e9es d\u00e9passant de ses pignons. L&rsquo;intensit\u00e9 des reflets. La caresse et l\u2019odeur du vent.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la lumi\u00e8re sans contraste du petit matin, le ciel occupe les quatre cinqui\u00e8mes de la fen\u00eatre. Il est p\u00e2le. Quelques nuages immobiles y sont suspendus. Entre les masses rocheuses qui d\u00e9passent vaguement du premier plan, la mer est une succession de triangles que seule ma pens\u00e9e, et non ma vue, relie entre eux. Son bruit la r\u00e9v\u00e8le immense. La houle \u00e9clatant sur les \u00e9cueils en r\u00e9v\u00e8le la puissance. Les r\u00e9cifs pointent comme des dents. Un phare tout droit, un amer immacul\u00e9 en pr\u00e9disent les dangers. Elle est la plus pr\u00e9sente de tous les \u00e9l\u00e9ments, le tableau n\u2019existe que pour elle. Pourtant, elle n\u2019est qu\u2019un trait bris\u00e9, m\u00eame pas tr\u00e8s \u00e9pais, entre la bande herbue en bas de la composition, et la hauteur du firmament. Hors champ \u2013 il me faudrait tourner l\u00e9g\u00e8rement la t\u00eate \u2013 par ce temps, on devinerait au lointain l\u2019\u00eele d\u2019Ouessant.<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit parle une langue que je ne comprends pas. La masse sombre du ciel n\u2019est pas uniforme, des formes blanches passent. La pluie joue du tambour sur le velux, la vitre lui fait obstacle, la vitre malgr\u00e9 la pluie me fait passage vers le noir compact o\u00f9 je sais la dune, o\u00f9 je sais la mer, o\u00f9 l\u2019infini m\u2019effraie. La nuit \u00e9crit des signes que je ne sais pas lire, et les efface tr\u00e8s vite, ou lentement, ou peu \u00e0 peu, selon le rythme de chaque feu. Il y en a des blancs, il y en a des rouges. Le large pinceau du Cr\u00e9ac\u2019h balaye de sa rotation le coin gauche de ma vision. Et dispara\u00eet. Le Stiff et le Four clignotent. Le vent mugit moins fort que la mer, la pluie est partie, gros rouleaux sur l\u2019horizon. D\u2019un seul coup le ciel est couvert de points scintillants dont je ne connais pas l\u2019histoire. Le Creac\u2019h repasse. La nuit me fait voir plus loin que le jour. En face de moi, Corn-Carhai brille plus fort que les \u00e9toiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment dire la couleur de la mer, qui n\u2019est pas une couleur mais un mouvement ? Comment dire le vent sur la dune, qui plus qu\u2019un bruit est un \u00e9lan ? Comment transcrire les mots que me porte le vent ? Le ressac et le jusant, la laisse de mer, l\u2019estran, le refuge et le r\u00e9cif, la carte marine et le rail d\u2019Ouessant, la mar\u00e9e noire, l\u2019esquif, le boute et le spi, les lanternes des phares et les naufrageurs, la c\u00f4te des l\u00e9gendes, le tumulus de l\u2019\u00eele Carn ? Comment dire le granit sous la plante des pieds ? Une jeune silhouette en capuche et basket escalade un rocher.\u00a0 Comment dire les r\u00eaves de quinze ans, l\u2019horizon qui se bouche ? Comment faire abstraction de la voiture rouge qui s\u2019est gar\u00e9e l\u00e0-devant ?<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>Codicille : D\u00e8s le d\u00e9but de la vid\u00e9o, avant m\u00eame l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 de la proposition, une fen\u00eatre m&rsquo;est apparue. Hasard des calendriers, j&rsquo;allais partir quelques heures plus tard vers cette maison ch\u00e8re \u00e0 mon c\u0153ur (son emplacement, ses occupants, mes souvenirs dedans). La fen\u00eatre n\u2019aurait pas pu en \u00eatre une autre.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des nuages s\u2019effilochent sur fond d\u2019autres nuages, tra\u00een\u00e9es \u00e9vanescentes et pourtant tr\u00e8s fonc\u00e9es, devant des formes rebondies de gris requin et de gris perle. 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