{"id":45564,"date":"2021-08-11T22:47:34","date_gmt":"2021-08-11T20:47:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=45564"},"modified":"2021-08-12T19:43:00","modified_gmt":"2021-08-12T17:43:00","slug":"p8-portrait-grave","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p8-portrait-grave\/","title":{"rendered":"#P8 | Portrait grave"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu es une photo. En noir et blanc, dans un cadre tout en noir, peut-\u00eatre en cuir, pos\u00e9e sur la commode dans la chambre de ta m\u00e8re. Tu dis avoir une trentaine d\u2019ann\u00e9es mais tu parais si vieux. Si on n\u2019y voit que ta t\u00eate et le haut de ton buste, tu portes une jolie veste de costume \u00e0 revers qu\u2019on imagine grise et une cravate dot\u00e9e de quelques rayures en travers. Ton regard porte sur le c\u00f4t\u00e9 de l\u2019objectif et bien plus loin. Pas un cheveu ne d\u00e9passe, ils sont courts, noirs et parfaitement coiff\u00e9s. Ton visage ne transpire aucune \u00e9motion, ni sourire, ni m\u00e9chancet\u00e9. Neutre.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu vis en Afrique, au Lib\u00e9ria. Cadre dans une entreprise fran\u00e7aise d\u2019import-export en charge des finances. Un m\u00e9tier aust\u00e8re. On dit que tu n\u2019es pas dr\u00f4le mais qu\u2019en savent-ils tous ces gens de qui tu es vraiment ? Il faut dire qu\u2019en v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est ce que tu veux. Pas d\u2019\u00eatre s\u00e9rieux, mais plut\u00f4t de faire croire que tu l\u2019es. Tu as besoin que les autres aient une image comme cette photo en noir et blanc pos\u00e9e sur la commode de ta m\u00e8re. Costume gris, cravate ray\u00e9e, cheveux plaqu\u00e9s, grave. Tu as besoin que ta m\u00e8re, que ta soeur, que toute la bourgeoisie de ta famille picarde, que tout ce monde sache que tu es quelqu\u2019un de grave.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu es enfant, tu as six ans. On est en 1926 et tu ne comprends pas pourquoi ton p\u00e8re Marcel et ton grand-p\u00e8re Jules ne se parlent jamais. Qu\u2019\u00e0 chaque repas de famille, l\u2019un des deux est toujours absent. Tu demandes \u00e0 ta m\u00e8re et elle te donne en retour de vagues explications comme quoi ce n\u2019est pas vrai, que c\u2019est des histoires de grandes personnes, que tu comprendras plus tard quand tu auras grandi. Plus tard, tu as grandi et tu as compris. Que tu avais une famille coup\u00e9e en deux et qu\u2019entre ces moiti\u00e9s s\u2019\u00e9tait \u00e9rig\u00e9e une barri\u00e8re imperm\u00e9able, infranchissable. Longtemps avant que tu naisses, \u00e0 la bascule du nouveau si\u00e8cle, l\u2019affaire Dreyfus avait coup\u00e9e ta famille en deux, comme tant d\u2019autres.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu es un soupir. Pierre, c\u2019est ton pr\u00e9nom. Tu es mort \u00e0 45 ans et ta m\u00e8re ne s\u2019en est jamais remise. Pendant une trentaine d\u2019ann\u00e9es, jusqu\u2019\u00e0 sa mort en 1993 \u00e0 quelques jours de ses cent ans, elle n\u2019a eu de cesse de ponctuer ses pens\u00e9es de ton pr\u00e9nom. Des pens\u00e9es devenues paroles avec l\u2019\u00e2ge. Pierre. Un P explosif, phon\u00e8me bilabial et tranchant, suivi d\u2019un son ind\u00e9fini, confus, la mort d\u2019un soupir, les ultimes r\u00e2les d\u2019un souffle en bout de course. P-ierre. Un P d\u00e9tonnant comme le choc de ta voiture contre la pile du pont et ce dernier souffle \u00e0 la fois expiratoire et expiatoire qui \u00e9tend la petite flamme de ta vie d\u2019homme grave en costume \u00e0 revers, cravate ray\u00e9e, cheveux plaqu\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu l\u2019as rencontr\u00e9 pendant la guerre mondiale, la seconde. Il \u00e9tait chauffeur d\u2019un banquier fortun\u00e9 et il t\u2019a conduit avec son patron, d\u2019une r\u00e9union \u00e0 une autre. Vous vous \u00eates revus, vous vous \u00eates aim\u00e9s. En cachette, bien \u00e9videmment, pas besoin d\u2019expliquer ce que pouvait devenir ta vie si cet amour venait \u00e0 \u00eatre d\u00e9voil\u00e9. Et puis ta m\u00e8re, tu l\u2019aimes tellement. Tu ne survivrais pas \u00e0 la perte de son amour, tu ne supporterais pas son regard critique, d\u00e9sapprobateur, accusateur. Alors vous \u00eates partis. Tu as profit\u00e9 de la vacance d\u2019un poste au Lib\u00e9ria pour aller y vivre ton amour, en construisant une barri\u00e8re imperm\u00e9able, infranchissable entre l\u2019homme grave au costume \u00e0 revers, cravate ray\u00e9e, cheveux plaqu\u00e9s et cet autre. Un homme amoureux.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"281\" height=\"316\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/man-311969_1280-ConvertImage.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-45566\"\/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu es une photo. En noir et blanc, dans un cadre tout en noir, peut-\u00eatre en cuir, pos\u00e9e sur la commode dans la chambre de ta m\u00e8re. Tu dis avoir une trentaine d\u2019ann\u00e9es mais tu parais si vieux. 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