{"id":45579,"date":"2021-08-12T09:27:53","date_gmt":"2021-08-12T07:27:53","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=45579"},"modified":"2021-08-15T12:32:05","modified_gmt":"2021-08-15T10:32:05","slug":"l8-les-mots","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l8-les-mots\/","title":{"rendered":"#L8 Les mots"},"content":{"rendered":"\n<p>De quels autres mots que \u00ab\u00a0faim\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0travail\u00a0\u00bb rev\u00eatir votre vie, avant et aussi apr\u00e8s la photo ? <em>Toi, sereine, tu fixes un point du pr\u00e9sent de la photo, l\u00e9g\u00e8rement au-dessus de toi. Une t\u00eate d\u2019\u00e9pingle l\u00e9g\u00e8re. \u00c0 quoi r\u00eaves-tu maintenant que tu n\u2019as plus faim&nbsp;? Quelles images accessibles se forment dans l\u2019eau de ton regard&nbsp;? La route que vous avez suivie pour parvenir jusque l\u00e0, dans le d\u00e9partement de l\u2019A&nbsp;? \u00c0 la Schappe \u2014 j\u2019ai d\u00fb entendre ce nom, je m\u2019en souviens, prononc\u00e9, il m\u2019est revenu suite aux recherches sur internet \u2014 o\u00f9 certainement tu as trouv\u00e9 du travail. Tu \u00e9voquais la soie collante aux doigts les jours de forte chaleur. \u00ab&nbsp;La Schappe&nbsp;: des filatures sp\u00e9cialis\u00e9es dans les d\u00e9chets de soie et employant une main-d\u2019\u0153uvre venue \u00e0 pieds depuis le Pi\u00e9mont&nbsp;\u00bb m\u2019instruit Wikipedia. Vous \u00eates arriv\u00e9s \u00e0 pieds \u2014 de \u00e7a je suis s\u00fbre \u2014 par le Col du Mont-Cenis. \u00ab&nbsp;Portant leurs chaussures afin de ne pas les user&nbsp;\u00bb. Tandis que moi, empruntant pendant plusieurs \u00e9t\u00e9s un bout de la voie romaine, je vous chercherai du mauvais c\u00f4t\u00e9, celui du Petit-Saint-Bernard. Tu re\u00e7ois un salaire. \u00c0 l\u2019\u00e9pluchage \u2014 ce que tu d\u00e9cris, mais avec si peu de mots, ressemble \u00e0 cette activit\u00e9 \u2014 tu gagnes deux francs, pour neuf heures trente de travail, si j\u2019en crois l\u2019article. \u00ab&nbsp;Devant une vitre \u00e9clair\u00e9e le voile de soie d\u00e9file et l\u2019ouvri\u00e8re doit retirer les \u00e9l\u00e9ments \u00e9trangers qui subsistent dans le voile, essentiellement des cheveux, ou des frisons, les d\u00e9chets de d\u00e9vidage. Gare \u00e0 celle qui quitte son travail des yeux&nbsp;! Elle peut \u00eatre punie et forcer de continuer sa tache debout et pendant plusieurs jours&nbsp;\u00bb. O\u00f9 habitez-vous&nbsp;? En \u00e9voquant cette \u00e9poque, tu n\u2019as jamais rien mentionn\u00e9 d\u2019autre que la blouse et la chaleur. Je lis qu\u2019une cit\u00e9 ouvri\u00e8re a pu vous accueillir. Mais, sans doute avez-vous pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 vous r\u00e9unir avec les cousins d\u00e9j\u00e0 install\u00e9s l\u00e0.&nbsp;Dans ton regard si je le suis, j\u2019ai envie de voir le chemin. Ce chemin \u00e0 la sortie de ton village, qui traverse la plaine presque vide et conduit \u00e0 la maison blanche. Celle o\u00f9 tu es n\u00e9e. Sais-tu au moment de la photo si tu vas y revenir&nbsp;? Qui est rest\u00e9 l\u00e0-bas&nbsp;? Dans la maison o\u00f9 nous irons, chaque \u00e9t\u00e9, dans quarante ou cinquante ans<\/em>.&nbsp;Depuis votre fran\u00e7ais rudimentaire, de timides et nouveaux adjectifs, un peu gauches et mal accord\u00e9s, que vos bouches toutes ensemble, \u00e9corchent ? Les mots, c\u2019\u00e9tait pour le docteur, mais trop rarement, le facteur ou le cur\u00e9, avec des majuscules dans votre voix du Dimanche, \u00e7a vient pleurnifler un peu dans nos \u00e2mes. Apprenant \u00e0 parler pour vous taire, vos paroles \u00e9taient silencieuses, armes blanches serr\u00e9es dans vos poings, vos ventres vides au bout de vos mains tendues. La lumi\u00e8re coupait vos souffles, les mots restaient cach\u00e9s, toujours, patientant en tas, petits bouts de phrases derri\u00e8re la bu\u00e9e de vos l\u00e8vres \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 le gel ouvrait ses fleurs aux fen\u00eatres, et qu\u2019un vent noir poussait les portes, mordait vos jambes. Et l\u2019eau de la source, musique sur la pierre, chaque goutte \u00e0 fendre la main. Quelque chose de la duret\u00e9 d\u2019une \u00e9paule secouait la porte, s\u2019y reprenait, reculait, \u00e0 plusieurs fois et tout d\u2019un coup, lass\u00e9, c\u00e9dait, s\u2019en allait comme on penserait \u00e0 autre chose, laissant vibrer une lame de froid sous vos jambes. Vous respiriez des <em>Cara Madonna<\/em> au moment d\u2019un autre soupir, diff\u00e9rent, battant aux fen\u00eatres cette fois-ci, par leurs interstices, en ruines de mati\u00e8res dures, silex au pass\u00e9 de miettes coupantes, mille voix humaines sans refuge frappaient ensemble de leurs souffles, toutes r\u00e9unies derri\u00e8re vos volets clos. Vos chemises s\u2019\u00e9gouttaient, deux ou trois \u00eatres perdant peu \u00e0 peu leur chair, s\u2019en allant dans de lourds tic-tac d\u2019horloge sur la pierre du porche. D\u2019abord un filet s\u2019\u00e9chappait, bavait continu, courant aig\u00fc, se tarissait, de plus en plus sourd, s\u2019espa\u00e7ait, pour finir vers les midis. De plus en plus p\u00e2les, leurs \u00e9paules mordues de pinces \u00e0 linge, y creusant de longues vall\u00e9es durcies dans le froid. Attendant la nuit, qui toujours vous surprenait trop t\u00f4t, vous vous pr\u00e9cipitiez \u00e0 d\u00e9pendre les saints dans le soir du fil \u00e0 linge. Irr\u00e9prochables, sans tache mais le ventre vide. Tu rapportais les anges aux plissures de carton, empil\u00e9s sur tes bras en longs manteaux roides et tordus crissant, l\u00e9g\u00e8res gaufres de givre fondantes jet\u00e9es par dessus le po\u00eale. De pauvres rois et des reines en brass\u00e9es de linges morts transportaient l\u2019odeur bleue des \u00e9toiles, prenaient des airs de folles en d\u00e9roulant leurs lentes chevelures moites, ils laissaient brusquement \u00e9chapper un soupir, puis leurs bras tombaient, ranim\u00e9s, sur la soupe claire. Du ventre du feu, on entendait le bois claquer en \u00e9tincelles dures. Les mots en creux noirs, les nouvelles, les faire-part, le temps qu\u2019il fait, de tous les mots, vous nourrissiez le feu. Froissant quelques feuilles vous cherchiez encore dans le ventre du po\u00eale, lachant, secouant vos mains mordues par les flammes, et \u00e7a finissait par c\u00e8der et vous ob\u00e9ir, et la brique chaude empaquet\u00e9e de journal \u00e9parpillait son bonheur tout autour, apportant jusqu\u2019au fond de vos lits sommaires, un bel \u00e9t\u00e9 de mots br\u00fblants. D\u2019abord une banquise dure, le lit, o\u00f9 la ti\u00e9deur venait en \u00eeles, reconnues du bout de vos pieds jusqu\u2019\u00e0 la moiti\u00e9 de vos r\u00eaves d\u2019estomacs \u00e0 remplir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et m\u00eame, \u00ab&nbsp;l\u2019am\u00e9ricaine&nbsp;\u00bb \u2014 encore toute jeune enfant sur la photo, entre vous deux \u2014 dira plus tard qu\u2019elle conserve toujours du pain, du pain en trop, un luxe, pour le cas o\u00f9.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De quels autres mots que \u00ab\u00a0faim\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0travail\u00a0\u00bb rev\u00eatir votre vie, avant et aussi apr\u00e8s la photo ? Toi, sereine, tu fixes un point du pr\u00e9sent de la photo, l\u00e9g\u00e8rement au-dessus de toi. Une t\u00eate d\u2019\u00e9pingle l\u00e9g\u00e8re. \u00c0 quoi r\u00eaves-tu maintenant que tu n\u2019as plus faim&nbsp;? Quelles images accessibles se forment dans l\u2019eau de ton regard&nbsp;? 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