{"id":45656,"date":"2021-08-12T15:21:31","date_gmt":"2021-08-12T13:21:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=45656"},"modified":"2021-08-15T12:28:20","modified_gmt":"2021-08-15T10:28:20","slug":"seul-e-s","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/seul-e-s\/","title":{"rendered":"#L6 | Seul.e.s"},"content":{"rendered":"\n<p>La porte s\u2019est referm\u00e9e en un claquement s\u00e9v\u00e8re et d\u00e9finitif. Excuse-moi.. \u2018ferme mal, s\u2019excuse t-il \u00e0 travers, la voix \u00e9touff\u00e9e par l\u2019\u00e9paisseur du bois. Elle reste interdite quelques instants, puis fait quelques pas en arri\u00e8re pour atteindre du regard l\u2019une des fen\u00eatres au premier \u00e9tage, celle o\u00f9 dormira l\u2019enfant ce soir. Elle n\u2019y trouve pas de silhouette agitant la main, pas de coucou, c\u2019est peut-\u00eatre mieux comme \u00e7a. Ses jambes chancelantes l\u2019am\u00e8nent jusque\u2019\u00e0 la sortie de la r\u00e9sidence, cheminant le long du petit chemin en gravier. Les \u00e9paules sont basses, presque courb\u00e9es, dans son attitude une maladresse jeune fille, penaude. \u00c7a y est, elle est compl\u00e8tement seule, sans lui. Avant de s\u2019engager dans l\u2019angle de la rue elle marque un arr\u00eat, h\u00e9site \u00e0 se retourner pour jeter un dernier regard. Elle mord ses l\u00e8vres et reprend sa marche sans se retourner. Elle fouille son sac \u00e0 main \u00e0 la recherche d\u2019un objet indispensable \u00e0 l\u2019enfant qui y aurait \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9, une brosse \u00e0 dents, un jouet, et ne trouve que le d\u00e9sert de sa propre vie, un t\u00e9l\u00e9phone portable, une trousse de maquillage, un carnet de notes, un portefeuille rempli de cartes et de tickets de caisse. Ce qu\u2019elle aime chez cet enfant, autant que lui, c\u2019est l\u2019oubli d\u2019elle-m\u00eame auquel il la force, ce brouhaha qui fait taire tout le reste dans sa t\u00eate. L\u2019apr\u00e8s-midi ne fait que commencer, rien ne l\u2019oblige \u00e0 prendre le prochain train, il y en a toutes les demi-heures jusqu\u2019\u00e0 la fin de journ\u00e9e. L\u2019id\u00e9e de boire un verre de ros\u00e9 \u00e0 l\u2019une des terrasses du port s\u2019installe de plus en plus fermement \u00e0 mesure qu\u2019elle marche, jusqu\u2019\u00e0 devenir une certitude. Voil\u00e0 un but, enfin, et cela l\u2019emplit d\u2019une hardiesse nouvelle. Elle peut bien boire maintenant, m\u00eame en pleine journ\u00e9e, maintenant que le devoir ne la retient plus, ni le souci de para\u00eetre une m\u00e8re aussi parfaite que forte aupr\u00e8s de son fils. Oui, elle peut boire, comme si elle n\u2019avait plus d\u2019\u00e2ge ni de nom, juste pour elle. Et puis un verre, juste un, peut-\u00eatre deux si l\u2019atmosph\u00e8re est agr\u00e9able ce n\u2019est pas m\u00e9chant. Elle arrive \u00e0 la patte d\u2019oie qui s\u00e9pare la rue de la gare \u00e0 celle qui m\u00e8ne au port et s\u2019engage dans la deuxi\u00e8me d\u2019un pas vif et d\u00e9cid\u00e9. Une torsion aigu\u00eb \u00e9treint son ventre, comme si des mains puissantes essoraient ses organes pour en extraire tout le jus, le sang, \u00e0 en rompre les visc\u00e8res. De cette douleur se d\u00e9gage une chaleur \u00e9trangement agr\u00e9able dans tout son \u00eatre, une f\u00e9brilit\u00e9 qui fait trembler ses mains et saccade son souffle. Elle porte une main \u00e0 son visage, le bout des doigts est glac\u00e9. Devant ses yeux le liquide rose et givr\u00e9, du sang dilu\u00e9 dans une eau froide se r\u00e9pand comme une tache, colore le ciel bleu et lourd, coule entre les murs, jaillit de la bouche des passants. Un effroi soudain la traverse au milieu de ce d\u00e9but de transe cadenc\u00e9 par ses pas, lui coupe la respiration, peut-\u00eatre n\u2019attendait-elle que cela.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019agitation des occupants de la chambre du dessus l\u2019a r\u00e9veill\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t ce matin, les premi\u00e8res lumi\u00e8res&nbsp; &nbsp; d\u00e9coloraient encore \u00e0 peine la nuit du ciel. Elle s\u2019est habill\u00e9e, a pris l\u2019urne, avant de monter dans l\u2019un des premiers bus de la journ\u00e9e dont l\u2019arr\u00eat se trouve en contrebas de la rue de l\u2019h\u00f4tel. \u00c0 travers la vitre d\u00e9filait les maisons en sommeil, la lente mise en marche du matin dans les commerces encore ferm\u00e9s dont la lumi\u00e8re \u00e9tait allum\u00e9e. La plage \u00e9tait vide et cela ne l\u2019a pas \u00e9tonn\u00e9e. C\u2019est ce qu\u2019elle voulait, une plage vide. Elle a travers\u00e9 \u00e0 pas lent la large bande de sable jusqu\u2019au commencement de l\u2019eau d\u00e9limit\u00e9e par un ruban d\u2019\u00e9cume. Le vent soufflait alors assez fort pour la dissuader de disperser les cendres en les jetant, comme elle avait vu faire dans des films, comme elle se l\u2019\u00e9tait imagin\u00e9. Pour s\u00fbr elles lui reviendraient au visage o\u00f9 n\u2019iraient pas o\u00f9 il faut. Par ce matin gris\u00e2tre la mer lui inspire une crainte sans nom, effray\u00e9e par cette \u00e9tendue insupportable pour l\u2019\u00e9chelle du corps, la violence de ces vagues aux cr\u00eates ac\u00e9r\u00e9es qui se brisent avec fracas, et avec cela, le vent, comme un dernier bras \u00e0 cette hostilit\u00e9 qui la repousse, une derni\u00e8re gifle pour la ramener \u00e0 sa propre fragilit\u00e9, \u00e0 l\u2019inutilit\u00e9 de son \u00eatre face aux \u00e9ternit\u00e9s de la mer et de la mort. La jeune fille ne donne pas plus cher \u00e0 son corps qu\u2019\u00e0 une brindille, le consid\u00e8re avec le m\u00eame d\u00e9go\u00fbt. Elle ne sait pas pourquoi elle ne voudrait \u00eatre autrement que seule \u00e0 cet instant pr\u00e9cis et pourtant le d\u00e9sir d\u2019\u00eatre vue la tenaille, que quelqu\u2019un la regarde en t\u00e9moin silencieux. Il n\u2019y a que les personnages des films et des livres qui ont droit \u00e0 cette compagnie, cette fausse solitude, solitude accompagn\u00e9e. Elle est la seule \u00e0 pouvoir se voir et cela lui est encore plus douloureux que l\u2019acte qu\u2019elle est en train d\u2019accomplir, que ce long deuil v\u00e9cu \u00e9galement seule. Elle s\u2019en veut d\u2019avoir attendu un miracle impossible, de l\u2019attendre encore. D\u2019une main elle d\u00e9visse le couvercle, en tenant fermement l\u2019urne dans l\u2019autre. Elle fait un pas en avant, le bout de ses orteils rencontre la sensation r\u00e9pulsive de l\u2019eau froide, puis un deuxi\u00e8me, et ainsi de suite jusqu\u2019\u00e0 se retrouver immerg\u00e9e jusqu\u2019au niveau des hanches, tremblante. Le vagues les plus hautes l\u00e8chent le temps d\u2019un instant le fond ext\u00e9rieur de l\u2019urne, elle regarde \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, dans le noir opaque. Un bateau de croisi\u00e8re passe au loin, elle suit du regard la travers\u00e9e lente de cette silhouette blanche, fixe le point derri\u00e8re lequel il vient de dispara\u00eetre \u00e0 l\u2019Ouest, en direction de Marseille. \u00c0 nouveau seule, cette immensit\u00e9 rien que pour elle, de ses pieds \u00e0 la ligne d\u2019horizon. L\u2019envie d\u2019uriner lui vient, elle ne sait pas si c\u2019est le contact avec l\u2019eau, l\u2019\u00e9motion, ou un simple r\u00e9flexe du corps pour se r\u00e9chauffer. Elle se laisse aller, triste de cette attitude, avec le d\u00e9sespoir et la r\u00e9volte silencieuse des personnes \u00e2g\u00e9es lors de leurs premi\u00e8res fuites nocturnes. Une profonde d\u00e9ception de soi, de ses limites, enfin, personne n\u2019est l\u00e0 pour la voir ni la juger, sauf elle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>De retour chez lui, son premier geste est celui d\u2019allumer la t\u00e9l\u00e9vision. Quand le capteur marche mal il peste et se venge de l\u2019objet d\u00e9faillant en jetant le bo\u00eetier sur canap\u00e9. Parfois celui-ci rebondit et finit sa chute sur le sol, entra\u00eenant l\u2019ouverture du clapet qui retient les piles et la fuite de celles-ci sur le carrelage. C\u2019est ce qui vient d\u2019arriver, encore une fois. \u00c0 force une petite pi\u00e8ce de plastique s\u2019est bris\u00e9e et rendrait n\u00e9cessaire un \u00e9lastique, voir m\u00eame un bout de ruban adh\u00e9sif pour maintenir le tout. Il est assis sur l\u2019une des chaises de la table de la cuisine. Le son de la t\u00e9l\u00e9vision lui arrive par des \u00e9clats de voix et bribes de musique. Il se laisse aller \u00e0 des errances int\u00e9rieures, immobile, le regard flottant sans ne rien voir en particulier. Puis le ciel se colore peu \u00e0 peu de nuances plus sombres dans le carr\u00e9 que d\u00e9limite la fen\u00eatre face \u00e0 lui, il se r\u00e9veille de cette somnolence aux yeux ouverts. Sa bouche est p\u00e2teuse, sa posture sur la chaise en Formica r\u00e9veille des douleurs dans ses lombaires, il se l\u00e8ve. Il saisit une petite casserole qui reposait sur l\u2019\u00e9gouttoir \u00e0 vaisselle et la remplit d\u2019eau, avec des gestes mesur\u00e9s, concentr\u00e9 \u00e0 ne pas perturber son silence. La t\u00e9l\u00e9vision est encore en marche dans le salon, d\u00e9versant des cascades de rires et d\u2019applaudissements dans la pi\u00e8ce vide. La petite casserole est sur le feu, de retour \u00e0 sa chaise il se laisser bercer par le fr\u00e9missement des flammes bleut\u00e9es. Pas plus grande qu\u2019un jouet de d\u00eenette pour enfant cette casserole. <em>El solter\u00f3n<\/em>. Sa m\u00e8re l\u2019appelle ainsi, il pense \u00e0 l\u2019exasp\u00e9ration de ce fait qui ronge la pauvre femme. Un petit sourire lui monte aux l\u00e8vres, l\u00e9ger, venu se loger dans un coin avant de p\u00e2lir \u00e0 nouveau dans cette expression qu\u2019il porte quand il s\u2019abandonne \u00e0 la contemplation abyssale de ses pens\u00e9es. <em>El solter\u00f3n<\/em>. Quand est-ce que tu nous pr\u00e9sentes une fille? M\u00eame un gar\u00e7on, tu sais moi j\u2019accepterai, j\u2019accepterai tout tant que tu es heureux. Si tu savais comme je prie pour toi, tous les jours, que tu trouves la personne qui fera ton bonheur. Hier encore j\u2019ai allum\u00e9 un cierge et j\u2019ai fais une pri\u00e8re rien que pour toi, <em>hijo mio<\/em>. Elle pense qu\u2019il n\u2019a jamais aim\u00e9. Elle le lui a reproch\u00e9. Coeur de pierre, comment ai-je pu t\u2019enfanter, moi qui pleure et aime autant. Fils cruel. Plus d\u2019une fois elle a tent\u00e9 de lui soustraire quelques informations, un pr\u00e9nom au moins, de quelqu\u2019un qu\u2019il aimait bien. Jamais il n\u2019a parl\u00e9 de Mathilde par peur qu\u2019elle se fasse des espoirs. Elle ne comprendrait pas qu\u2019il puisse aimer en secret, rien que pour lui, sans rien ni jamais n\u2019en laisser para\u00eetre \u00e0 l\u2019int\u00e9ress\u00e9e. Il vit dans ce d\u00e9sert laiss\u00e9 par elle, il l\u2019arpente, dans le vide de cet amour seulement connu de lui, imagin\u00e9 par lui, v\u00e9cu pendant de longues heures de vagabondages de l\u2019esprit. Ils ont fait tant de choses, vus, et v\u00e9cus, plus que la vie des faits et des gestes ne leur en aurait laiss\u00e9 la possibilit\u00e9. Pour s\u00fbr ils se seraient d\u00e9chir\u00e9s, auraient connu les affres de l\u2019ennui, de la d\u00e9ception, voir pire de l\u2019indiff\u00e9rence qui succ\u00e8de parfois \u00e0 la passion. Cela n\u2019existe pas dans les fantasmes, ce sont des contr\u00e9es o\u00f9 seule l\u2019aventure peut-\u00eatre v\u00e9cue, sous toutes les formes et tous les ciels possibles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ils lui ont embrass\u00e9 le front, puis ferm\u00e9 la porte doucement derri\u00e8re eux. De leur pr\u00e9sence, de leur vie qui continue reste un rai de lumi\u00e8re qui semble \u00eatre la lisi\u00e8re d\u2019un monde rassurant et interdit. \u00c0 lui de se d\u00e9brouiller seul avec la nuit et les ombres jusqu\u2019\u00e0 ce que le sommeil vienne et l\u2019emm\u00e8ne ailleurs. Ensuite ce sera le matin et la lumi\u00e8re sera partout, \u00e0 porter de main, il n\u2019y aura plus de raisons d\u2019avoir peur. Bien s\u00fbr il y a ce profil de chien qui se tient immobile, assis dans le coin de la chambre. De jour c\u2019\u00e9tait une chaise sur laquelle reposaient ses v\u00eatements, mais dans cette faible obscurit\u00e9 celle-ci a pris une forme de chien. Il a l\u2019air plut\u00f4t tranquille, ne semble pas mena\u00e7ant. Peut-\u00eatre m\u00eame a-t-il \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 de le prot\u00e9ger lui, dans cette chambre noire. Le prot\u00e9ger du m\u00f4me. Le m\u00f4me que ses parents disaient ne pas vouloir r\u00e9veiller quand ils se disputaient \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 ils \u00e9taient encore ensemble. Ils disaient cela avec beaucoup de crainte, attention tu vas r\u00e9veiller le m\u00f4me, et l\u2019autre se taisait face \u00e0 cette menace. Il avait entendu cela \u00e0 travers la porte. Et depuis le m\u00f4me lui procurait une peur immense, ricanant dans le coeur de ses nuits d\u2019inqui\u00e9tude. Le m\u00f4me. Quel affreux visage pouvait-il bien avoir. Parfois celui d\u2019un lutin mal\u00e9fique et perfide, un g\u00e9ant, un gnome, un assassin masqu\u00e9, cela d\u00e9pendait. Le m\u00f4me est tr\u00e8s impressionnant pour avoir cet effet sur des adultes grands comme ses parents. Le m\u00f4me dort quelque part, c\u2019est s\u00fbr, o\u00f9 on ne sait pas, il ne faut pas le r\u00e9veiller. C\u2019est un dragon invisible, peut-\u00eatre m\u00eame sans tr\u00e9sor. C\u2019est pourquoi l\u2019enfant prend soin de faire le moins de mouvement possible pendant la nuit, il se tient blottit couch\u00e9 sur le c\u00f4t\u00e9 en surveillant sa respiration pour qu\u2019elle ne le trahisse pas. La pr\u00e9sence immobile du chien qu\u2019il sait dans son dos le rassure, quelqu\u2019un monte la garde pour lui, il peut se laisser aller \u00e0 r\u00eaver sur le rai de lumi\u00e8re. La petite plage chaude qui grignote la moquette est un dernier halo dans un monde de t\u00e9n\u00e8bres, celui de tous les possibles. Les derniers humains de la terre s\u2019y sont r\u00e9fugi\u00e9s apr\u00e8s un long exil dans l\u2019espace, c\u2019est ici que la derni\u00e8re partie de la fus\u00e9e dans laquelle ils se trouvaient l\u2019a \u00e9ject\u00e9. \u00c0 la fois fatigu\u00e9s et excit\u00e9s par la d\u00e9couverte de cette plan\u00e8te si semblable \u00e0 la Terre, ils ont march\u00e9 longtemps jusqu\u2019ici, l\u00e0 o\u00f9 un repos salvateur \u00e9tait possible. Ils ont m\u00eame allum\u00e9 un feu sur ce bout de terre dor\u00e9, leurs lourdes combinaisons mises en boule \u00e0 leurs pieds. L\u2019air est doux, il y a m\u00eame une brise. Ils discutent avec animation de cet endroit qu\u2019ils ont h\u00e2te de d\u00e9couvrir quand viendra le matin. Pour l\u2019instant elle leur est secr\u00e8te, accueillante mais encore dissimul\u00e9e de leur connaissance, ils ne savent pas quel type de climat, de v\u00e9g\u00e9tation, ni m\u00eame de vie peut bien exister ici. Leurs derni\u00e8res forces sont consum\u00e9es par l\u2019exaltation d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 les premiers \u00e0 d\u00e9couvrir une plan\u00e8te sur laquelle on pouvait respirer, s\u2019ils reviennent un jour sur Terre ils seront les rois, accumuleront les distinctions, les r\u00e9compenses, devront refuser nombre d\u2019interviews et \u00e9criront s\u00fbrement des livres pour expliquer tout cela une bonne fois pour toutes, \u00e0 condition bien s\u00fbr que l\u2019on veuille bien les croire.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne trouve pas le sommeil. En ce moment les nuits sont chaudes, la temp\u00e9rature ne tombe qu\u2019\u00e0 peine, pas une once de vent pour rafra\u00eechir l\u2019air. Notre chambre est une fournaise. Et m\u00eame s\u2019il faisait frais, les moustiques rendent impossible l\u2019ouverture des fen\u00eatres qui restent ferm\u00e9es toute la journ\u00e9e&nbsp; ainsi que les volets. Je suffoque. Marco est plong\u00e9 dans un sommeil profond, je l\u2019entends \u00e0 sa respiration, \u00e0 son ronflement comme un ronronnement de chat. Il s\u2019est endormi avec ses chaussures, habill\u00e9, sans avoir pris de douche. Des parties de football avec les petits du coin l\u2019ont tenu en haleine jusque tard dans la soir\u00e9e, il est rentr\u00e9 en titubant puis s\u2019est affal\u00e9 sur le lit, depuis il n\u2019a pas chang\u00e9 de position. Papa n\u2019a rien dit, papa ne dit jamais rien quand c\u2019est Marco qui rentre tard. Papa est un con. Il doit \u00eatre encore en train de somnoler devant la t\u00e9l\u00e9vision allum\u00e9e, un bout de cigarette coinc\u00e9 dans la bouche. Quand il est encore r\u00e9veill\u00e9, on l\u2019entend m\u00eame de la chambre, p\u00e9ter, roter, aboyer sur l\u2019\u00e9cran. Un con. Le sommeil ne veut pas de moi, et plus j\u2019essaie plus il me repousse dans un tourbillon de pens\u00e9es ent\u00eatantes. J\u2019ai chaud. Je m\u2019agite. J\u2019appelle Marco en chuchotant, assez fort pour le r\u00e9veiller. Pas de r\u00e9ponse. Avec mes ongles je tapote doucement sur l\u2019un des tubes m\u00e9talliques du lit superpos\u00e9. Il marmonne dans son sommeil, j\u2019entends qu\u2019il d\u00e9glutit, racle sa gorge, se d\u00e9bat en gestes mous puis retombe dans une monotonie de ronflements. Je descends l\u2019\u00e9chelle \u00e0 pas de loup, fr\u00f4le l\u2019une de ses baskets qui d\u00e9passe de son matelas, il redresse sa t\u00eate, prononce quelques mots inaudibles les yeux clos et se retourne, me tournant le dos. Je cherche \u00e0 t\u00e2tons mes chaussures, les enfile debout maladroitement et me dirige vers la fen\u00eatre que j\u2019ouvre avec la pr\u00e9caution d\u2019un cambrioleur. Les volets grincent l\u00e9g\u00e8rement en s\u2019ouvrant, les bruits des rues alentours et la lumi\u00e8re des r\u00e9verb\u00e8res entrent dans la pi\u00e8ce. Je me retourne une derni\u00e8re fois vers Marco avant d\u2019enjamber la fen\u00eatre. Je saute en retenant mon souffle et atterrit sur le petit talus qui borde les rails. Une canette oubli\u00e9e l\u00e0 se froisse bruyamment quand l\u2019un de mes pieds se pose dessus, je me raidis, la nuque parcourue de frissons et balaye les fen\u00eatres de l\u2019immeuble. Presque toutes sont \u00e9teintes ou ferm\u00e9es. Je me glisse jusqu\u2019aux rails et marche assez pour \u00eatre hors de vue de la maison et des voisins, accompagn\u00e9e par le bruissement des herbes hautes contre mes mollets. La peur d\u2019\u00eatre surprise en train de faire le mur s\u2019\u00e9vanouit devant une autre, plus forte encore et excitante, celle du fant\u00f4me d\u00e9chiquet\u00e9. Il y a quelques mois un homme est venu \u00e0 l\u2019aube ici pour se jeter sous un TGV. Marco et les petits l\u2019ont appel\u00e9 comme \u00e7a, le fant\u00f4me d\u00e9chiquet\u00e9. Du coup ils ont invent\u00e9 tout un tas de nouveaux jeux depuis. L\u2019un d\u2019eux est la-chasse-aux-bouts-du-mort. Parce que quelques semaines plus tard l\u2019un d\u2019eux a trouv\u00e9 une main derri\u00e8re un buisson. Donc ils cherchent, \u00e0 la recherche d\u2019une oreille, d\u2019un doigt ou d\u2019autre chose qui aurait appartenu au mort mais la plupart du temps ils trouvent surtout des bouteilles abandonn\u00e9es et des pr\u00e9servatifs usag\u00e9s. Un autre des jeux consiste \u00e0 faire comme l\u2019homme, \u00e0 s\u2019allonger sur les rails sauf qu\u2019il faut se relever au dernier moment quand le train arrive. M\u00eame-pas-mort, c\u2019est le nom du jeu. Les adultes leur ont pourtant  interdit d\u2019y retourner et se sont inqui\u00e9t\u00e9s du traumatisme que cela aurait pu leur causer d\u2019avoir trouv\u00e9 ce corps en charpie. L\u2019effet fut totalement inverse, l\u2019endroit exerce sur eux encore plus d\u2019attrait et ils passent autant de temps ici que sur le terrain de foot. Il m\u2019arrive de jouer avec eux, et m\u00eame d\u2019occuper le r\u00f4le du mort vivant quand on joue au revenant, un m\u00e9lange de chat et de cache-cache. Je regarde l\u2019endroit o\u00f9 il est mort, il n\u2019y a pas de rond fait \u00e0 la bombe a\u00e9rosol, on aurait bien voulu, pour se souvenir. La police ne fait pas d\u2019enqu\u00eate pour les suicides comme \u00e7a.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La porte s\u2019est referm\u00e9e en un claquement s\u00e9v\u00e8re et d\u00e9finitif. Excuse-moi.. \u2018ferme mal, s\u2019excuse t-il \u00e0 travers, la voix \u00e9touff\u00e9e par l\u2019\u00e9paisseur du bois. Elle reste interdite quelques instants, puis fait quelques pas en arri\u00e8re pour atteindre du regard l\u2019une des fen\u00eatres au premier \u00e9tage, celle o\u00f9 dormira l\u2019enfant ce soir. Elle n\u2019y trouve pas de silhouette agitant la main, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/seul-e-s\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L6 | Seul.e.s<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":367,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2523],"tags":[],"class_list":["post-45656","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-6"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/45656","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/367"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=45656"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/45656\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=45656"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=45656"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=45656"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}