{"id":45746,"date":"2021-08-13T11:13:52","date_gmt":"2021-08-13T09:13:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=45746"},"modified":"2021-08-13T11:13:53","modified_gmt":"2021-08-13T09:13:53","slug":"l8-la-forme-que-prennent-les-choses-oubliees","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l8-la-forme-que-prennent-les-choses-oubliees\/","title":{"rendered":"#L8 | La forme que prennent les choses oubli\u00e9es"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans une vaste maison qui n&rsquo;est pas la sienne, qu&rsquo;elle a investie et dans laquelle elle vit depuis peu de mani\u00e8re illicite, en intruse, essayant de faire le moins de bruits possible pour ne pas attirer l&rsquo;attention des voisins, ce qui oblige discr\u00e9tion et chuchotement alors qu&rsquo;il arrive au couple de plus en plus fr\u00e9quemment de ne pas \u00eatre d&rsquo;accord, rien de plus difficile que de se disputer \u00e0 voix basse, en murmurant piques ou invectives d&rsquo;un air retenu, cherchant \u00e0 ma\u00eetriser le volume sonore de sa voix quant tout pousse au d\u00e9bordement et \u00e0 l&rsquo;exc\u00e8s, aux cris intempestifs, il n&rsquo;est pas ais\u00e9 d&rsquo;y circuler discr\u00e8tement, en \u00e9vitant par exemple de jour les longues pauses devant les larges fen\u00eatres, qui pourtant attirent le regard admiratif, la maison est ainsi \u00e9labor\u00e9e, sur un promontoire qui surplombe toute la ville, et qui incite \u00e0 rester de longs moments \u00e0 observer le paysage sans cesse changeant, sous l&rsquo;influence de la lumi\u00e8re, du jeu des nuages et des variations de son temp\u00e9rament, ce qui modifie consid\u00e9rablement l&rsquo;attitude et l&rsquo;envie de se d\u00e9placer dans les diff\u00e9rentes pi\u00e8ces de la maison, d&rsquo;y vivre au quotidien, m\u00eame pour des gens comme eux qui, par la force des choses, ont pris l&rsquo;habitude de vivre en reclus comme des clandestins, le paradoxe \u00e9tant qu&rsquo;ici, si celle demeure leur appartenait, ils pourraient y couler des jours heureux c&rsquo;est certain, car c&rsquo;est une tr\u00e8s agr\u00e9able b\u00e2tisse. Il y a des personnes peu dou\u00e9es pour le bonheur, est-il possible qu&rsquo;il en soit de m\u00eame pour certaines maisons ? Elle se pose la question en arpentant m\u00e9ticuleusement toutes les pi\u00e8ces. La t\u00e2che d&rsquo;en faire le tour complet et d&rsquo;en mesurer l&rsquo;ampleur est longue et fastidieuse, saisir sa forme intime, appr\u00e9hender sa matrice, en un mot s&rsquo;y sentir chez soi. Il y a des maisons qui vous accueille imm\u00e9diatement et d&rsquo;autres qui exigent du temps pour les amadouer, comprendre leur circulation interne, leur harmonie secr\u00e8te. Cet \u00e9difice est construit sur le mod\u00e8le d&rsquo;une tour ancienne, s&rsquo;\u00e9levant sur le point le plus haut de la Butte, tel un phare prot\u00e9geant les navires et les orientant au large, avec un ample socle au sol, qui s&rsquo;ouvre sur un petit jardin aux massifs d&rsquo;arbustes si denses qu&rsquo;on ne peut l&rsquo;apercevoir depuis l&rsquo;ext\u00e9rieur, ni deviner sa forme ou sa taille, depuis la rue qui fait le tour de la Butte. Au rez-de-chauss\u00e9e les principales pi\u00e8ces \u00e0 vivre, une entr\u00e9e minuscule conduit au salon et \u00e0 la salle \u00e0 manger, les deux sont contigus, une cloison qui existait \u00e0 l&rsquo;origine a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite il y a quelques ann\u00e9es, cela se devine \u00e0 la ligne de d\u00e9marcation encore visible au plafond. Cette r\u00e9unification des deux espaces permet de faire entrer un peu plus de lumi\u00e8re, le jardin avec ses nombreux bosquets d&rsquo;arbustes qui ceinturent la barri\u00e8re jusqu&rsquo;\u00e0 la recouvrir compl\u00e8tement au point de la faire dispara\u00eetre derri\u00e8re une masse v\u00e9g\u00e9tale compacte, a consid\u00e9rablement \u00e9t\u00e9 r\u00e9duit avec les ann\u00e9es, limitant l&rsquo;entr\u00e9e de la lumi\u00e8re \u00e0 cet \u00e9tage. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;ils vivent la plupart du temps \u00e0 l&rsquo;abri des regards, m\u00eame si la tentation est grande de monter dans les \u00e9tages sup\u00e9rieures. Ils r\u00e9servent ce temps pour le soir. La ville est si belle de nuit depuis la baie vitr\u00e9e du dernier \u00e9tage. En bas, les espaces y sont beaucoup plus \u00e9troits mais \u00e0 cet endroit la lumi\u00e8re et la vue sont tout \u00e0 fait remarquables. Dans le salon, le seul meuble encore pr\u00e9sent est un large canap\u00e9 \u00e0 l&rsquo;assise avachie en cuir us\u00e9 par le temps. Il y a quelque chose d&rsquo;\u00e9trange dans cet endroit, d&rsquo;ind\u00e9finissable, bien s\u00fbr la maison a \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9e, vid\u00e9e de la plupart de ses meubles, \u00e0 part ce couple, personne n&rsquo;y vit, si on peut appeler cela vivre en se cachant comme ils doivent le faire, terr\u00e9s \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur depuis plusieurs mois, limitant leurs sorties. Une \u00e9paisse couche de poussi\u00e8re recouvre les rares meubles qui n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9m\u00e9nag\u00e9s. Des lits dans chacune des deux chambres, une toute petite au rez-de-chauss\u00e9e, o\u00f9 dort leur fille, une seconde un peu plus spacieuse au second, mais ni draps ni couverture. Une table et des chaises dans la cuisine au rez-de-chauss\u00e9e, le n\u00e9cessaire pour cuisiner, couverts, assiettes et verres. L&rsquo;impression que l&rsquo;appartement a \u00e9t\u00e9 vid\u00e9 de l&rsquo;essentiel de ses meubles personnels en vue d&rsquo;\u00eatre lou\u00e9 en meubl\u00e9. Le charme de la maison est ind\u00e9niable et quelle situation sur la Butte. Au premier \u00e9tage, la chambre o\u00f9 couche le couple, une salle de bain et un dressing. Le volume entier de cet \u00e9tage est un peu plus r\u00e9duit que celui du rez-de-chauss\u00e9e. Au-dessus, le troisi\u00e8me, chaque \u00e9tage de forme diff\u00e9rente, comme un cube pos\u00e9 sur un autre, laissant l&rsquo;impression que chaque \u00e9tage a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9 ind\u00e9pendamment, par \u00e9tapes successives, \u00e9poques diff\u00e9rentes, les unes apr\u00e8s les autres, en r\u00e9duisant progressivement le volume de sa structure, ce qui a produit cette forme de tour vue de l&rsquo;ext\u00e9rieur, quand on observe attentivement le b\u00e2timent. C&rsquo;est au dernier \u00e9tage qu&rsquo;est situ\u00e9 le poste d&rsquo;observation, la partie baroque de la maison, une pi\u00e8ce sans fonction particuli\u00e8re, ni vraiment un bureau, en tout cas aujourd&rsquo;hui ni table ni chaise ne laissent penser \u00e0 cet usage potentiel, ni une terrasse, mais c&rsquo;est le meilleur panorama sur Paris. Le soir la femme y monte discr\u00e8tement y fumer une cigarette, elle n&rsquo;aime pas trop l&rsquo;id\u00e9e que sa fille la voit fumer m\u00eame si elle se doute qu&rsquo;elle est au courant. La maison a \u00e9t\u00e9 rang\u00e9e apr\u00e8s le d\u00e9m\u00e9nagement en vue sans doute de la louer, peut-\u00eatre m\u00eame de la vendre, mais dans l&rsquo;attente de cette vente, certains meubles ont \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9, c&rsquo;est ce confort spartiate amplement suffisant pour des fugitifs comme eux, qui leur permet de vivre dans cette maison. Ce qui \u00e9tonne c&rsquo;est qu&rsquo;il demeure, en plus de ces meubles et ustensiles n\u00e9cessaires laiss\u00e9s sur place, quelques vestiges d&rsquo;un temps plus ancien, dont on peine \u00e0 deviner pourquoi ils n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9 avec le reste, n\u00e9gligence ? manque de temps ? aveu d&rsquo;impuissance ? difficile \u00e0 dire. \u00c0 certains endroits, dans le salon par exemple, on peut trouver dispos\u00e9es contre l&rsquo;un des pans de mur, plusieurs piles de journaux les unes \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres, lorsqu&rsquo;on les compulse, on se rend compte qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une s\u00e9rie du quotidien <em>Le monde<\/em>, sur une p\u00e9riode de plusieurs mois, l&rsquo;automne de l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re. La s\u00e9rie compl\u00e8te de tous les num\u00e9ros, il n&rsquo;en manque aucun. Le m\u00e9nage n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 fait depuis plusieurs semaines, mais il a d\u00fb \u00eatre pris en charge juste apr\u00e8s le d\u00e9m\u00e9nagement du propri\u00e9taire, cette maison a \u00e9t\u00e9 emplie de meubles, de bibelots, dans un d\u00e9sordre qu&rsquo;on devine \u00e0 certains menus d\u00e9tails, cette pile de journaux en trahit notamment l&rsquo;ancienne pr\u00e9sence. Elle ne sait pas pourquoi, elle imagine toute la pi\u00e8ce remplie de ces journaux entass\u00e9s jusqu&rsquo;au plafond, chaque jour le journal qui s&#8217;empile, peut-\u00eatre est-il lu ? peut-\u00eatre achet\u00e9 en plusieurs exemplaires ? un pour sa lecture quotidienne, l&rsquo;autre pour \u00eatre mis en r\u00e9serve, une id\u00e9e qui lui vient devant l\u2019entassement de ces journaux. Elle les parcourt en les feuilletant distraitement, c&rsquo;est curieux de lire en diagonale les nouvelles du jour, d&rsquo;un jour pass\u00e9, de l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re, dont on peine soi-m\u00eame \u00e0 se souvenir, et que ces informations, sur cette guerre lointaine, cette famine, ce naufrage, cet accident d&rsquo;avion, cette crise diplomatique, cette inondation, ce sommet du G7, ce scandale financier, ce match de football, ce film qu&rsquo;on n&rsquo;a pas vu, ce livre dont tout le monde parle, on est pass\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de tout cela, comme si on vivait une vie parall\u00e8le, en dehors du monde qui se lit entre les lignes de ces vieux journaux, comme si tout cela n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une fiction dans laquelle notre vie n&rsquo;avait pas vraiment sa place. Dans toutes les pi\u00e8ces on d\u00e9niche les vestiges d&rsquo;anciennes biblioth\u00e8ques dont les \u00e9tag\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 vid\u00e9es de leurs ouvrages pesants, elles montrent en effet un net affaissement, une courbure molle qui trahit qu&rsquo;avant d&rsquo;\u00eatre vid\u00e9e, elles \u00e9taient surcharg\u00e9es de milliers de livres de tailles diverses, comme il est rare d&rsquo;en trouver en telles quantit\u00e9s dans la plupart des int\u00e9rieurs, sauf chez un auteur, un \u00e9diteur ou un collectionneur de livres. Dans la chambre \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage, elle a trouv\u00e9 par hasard au fond du tiroir un peu coinc\u00e9 de la commode, semblant avoir \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9e l\u00e0, une tr\u00e8s belle s\u00e9rie de vieilles montres avec leurs bracelets en cuir d&rsquo;origine, montres pour homme et pour femme. Elles marquent toutes la m\u00eame heure : 11h20. Elle ne parvient pas \u00e0 comprendre le sens de l&rsquo;uniformit\u00e9 de ce brusque arr\u00eat du temps sur les cadrans des montres, ni pourquoi celles-ci, certaines de valeur, d&rsquo;autres de pacotilles, indiff\u00e9remment rang\u00e9es les unes \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres, ont \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9es l\u00e0, \u00e0 moins qu&rsquo;on les y ait cach\u00e9 volontairement, au fond de ce tiroir. Un oubli ? Un signe ? Mais de quoi ? Dans la cuisine, elle a remarqu\u00e9 une s\u00e9rie de bouteilles d&rsquo;alcool, \u00e0 priori rien d&rsquo;incongru dans cet endroit de l&rsquo;appartement, mais lorsqu&rsquo;elle les a regard\u00e9 de plus pr\u00e8s elle a remarqu\u00e9 qu&rsquo;aucune d&rsquo;entre elles n&rsquo;avaient \u00e9t\u00e9 ouvertes. Des bouteilles de collection pr\u00e9sentant tous types d&rsquo;alcool : Whisky, Gin, Cura\u00e7ao, Vodka, Sak\u00e9, T\u00e9quila, Rhum, Arak, Cognac, Soju. Qui collectionne des bouteilles pour ne pas les boire ? Certains les pr\u00e9servent en souvenir une fois bues, comme les bouchons de Champagne, avec les noms de ces passions qui paraissent toujours insolites \u00e0 ceux qui ne les pratiquent pas. Tappabotuphile pour les collectionneurs de bouchons de bouteilles ou buticulamicrophile pour les collectionneurs de bouteilles d&rsquo;alcool miniatures, celles qu&rsquo;on peut boire dans les mini-bars des chambres d&rsquo;h\u00f4tel. Il n&rsquo;existe pas de nom pour ce collectionneur qui ne gardait chez lui que des bouteilles pleines. Que pouvait-il collectionner d&rsquo;autres dont il ne reste plus la trace dans cette maison, qui a sans doute \u00e9t\u00e9 vendu avec les journaux et les livres, les montres et les horloges ? Les ouvres-bo\u00eetes ? Les poissons d\u2019aquarium ? Les autographes et les d\u00e9dicaces ? Les poissons d\u2019avril ? Les billets de banque ? Les briquets ? Les chaussures ? Les images pieuses ? Les chapeaux ? Les capsules ? Les caricatures ? Les cartes postales ? Les cartes \u00e0 puce ? Les chromos ? Les clous ? Les cafeti\u00e8res ? Les coquillages ? Les porte-cl\u00e9s ? Les coquetiers ? Les \u00e9tiquettes de melon ? Les allumettes ? Les daguerr\u00e9otypes ? Les disques ? Les titres de transport ? Les billets de spectacle ? Les boutons ? Les jetons ? Les repr\u00e9sentations de la Joconde ou de Marilyn Monroe ? Les flacons de parfum ? Les \u00e9tiquettes de fruits et de l\u00e9gumes ? Les papillons ? Les cerfs-volants ? Les jeux et les jouets ? Les \u00e9tiquettes d\u2019h\u00f4tel, ? Les m\u00e9dailles ? Les min\u00e9raux ? Les moulins \u00e0 caf\u00e9 ? Les tailles-crayons ? Les paquets de cigarettes ? Les factures ? Les monnaies et les m\u00e9dailles ? Les \u00e9tiquettes de parfums ? Les pierres pr\u00e9cieuses ? Les timbres-poste ? Les moulins \u00e0 caf\u00e9 ? Les poup\u00e9es ? Les boules de rampes d\u2019escaliers ? Les cordes de pendus ? Les \u00e9cussons ? Les sifflets ? Les autocollants ? Les sous-verres de bi\u00e8res ? Les cartes t\u00e9l\u00e9phoniques ? Les \u00e9tiquettes de fromages ? Les bagues de cigares ? Elle continue son inspection en faisant tourner la liste des noms de ces collections dans sa t\u00eate, essayant d&rsquo;imaginer les plus probables dans cet espace, tout en se promenant dans l&rsquo;appartement vide. Sa fille est sortie, son mari doit rencontrer un de leurs anciens amis pour essayer de trouver une solution afin d&rsquo;obtenir de nouveaux papiers qui pourraient leur permettre de quitter Paris et se r\u00e9fugier en Sicile. Elle voudrait comprendre qui a habit\u00e9 ici ? Pourquoi cette personne a-t-elle d\u00e9m\u00e9nag\u00e9e ? Leur fille a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s peu loquace \u00e0 ce sujet. Son ami lui a parl\u00e9 de cette maison que son p\u00e8re devait abandonner. Mais pourquoi n&rsquo;y vit-il plus ? Pourquoi laisse-t-il cette maison \u00e0 moiti\u00e9 vide perdre de sa valeur ? Pour combien de temps encore ? Dans la pi\u00e8ce du dernier \u00e9tage, la baie vitr\u00e9e offre une impressionnante vue sur l&rsquo;Est Parisien. C&rsquo;est le seul endroit de la maison sans biblioth\u00e8que. Des traces au mur sur la peinture blanche indiquent la pr\u00e9sence ancienne de tableaux dont le contour a \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9 par le soleil, laissant leurs formes \u00e9vasives r\u00e9duit en un halo brun qui laisse m\u00e9lancolique. L&rsquo;absence de ces images renforc\u00e9e par la trace en n\u00e9gatif de leur ancien cadre. Une partie du mur pr\u00e8s de l&rsquo;entr\u00e9e est recouverte d&rsquo;un vieux papier peint aux motifs stylis\u00e9s de fleurs, d&rsquo;un gris argent\u00e9, iris\u00e9 sur les feuilles qui d\u00e9corent le fond. Elle passe sa main dessus pour en \u00e9prouver l&rsquo;usure du temps. Dans le mouvement de son geste, son doigt accroche au niveau d&rsquo;un raccord entre deux lais qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas remarqu\u00e9 au premier abord. Elle s&rsquo;approche, observe de plus pr\u00e8s la marque infime entre les deux morceaux de papier peint. Une l\u00e9g\u00e8re \u00e9paisseur qu&rsquo;elle sent affleurer sous la pulpe de ses doigts. Machinalement, sans r\u00e9fl\u00e9chir, apr\u00e8s tout elle n&rsquo;est pas chez elle, on pourrait remarquer son geste, elle tire sur ce petit morceau du papier d\u00e9coll\u00e9, il s&rsquo;enl\u00e8ve si facilement qu&rsquo;elle poursuit son geste. Il est d\u00e9j\u00e0 trop tard lorsqu&rsquo;elle se rend compte qu&rsquo;elle est en train d&rsquo;arracher le papier peint de la pi\u00e8ce. Derri\u00e8re le papier, elle d\u00e9couvre un mur de photographies. Le visage d&rsquo;une femme photographi\u00e9e de tr\u00e8s nombreuses fois, dans des positions distinctes, \u00e0 des \u00e2ges vari\u00e9s, en des saisons, des lumi\u00e8res et des lieux diff\u00e9rents. Elle est \u00e9mue par cette trouvaille. Elle pourrait presque pleurer. Elle \u00e9prouve int\u00e9rieurement ce qu&rsquo;un inventeur doit ressentir face \u00e0 sa d\u00e9couverte, subjugu\u00e9e par la beaut\u00e9 de cette femme et le myst\u00e8re de cette cachette. Cette maison rec\u00e8le un tr\u00e9sor enfoui, elle vient de le r\u00e9v\u00e9ler. Une pi\u00e8ce qu&rsquo;on ne connaissait pas dans une maison dans laquelle on vit, pareille \u00e0 la d\u00e9couverte d&rsquo;un membre de sa famille qu&rsquo;on nous avait cach\u00e9. Ce qu&rsquo;elle ressent \u00e0 ce moment pr\u00e9cis devant le visage de cette femme qui la regarde, de face, de profil, qui lui fait un clin d\u2019\u0153il, qui coiffe ses cheveux en chignon pour lib\u00e9rer sa nuque, qui rel\u00e8ve \u00e0 la h\u00e2te ses bras au-dessus de sa t\u00eate, qui soupire, qui met sa main devant sa bouche pour contenir un fou rire, qui fait la moue pour plaisanter, qui rit en ouvrant la bouche, qui lui sourit, avec cette tendresse infinie, tout son amour. Dans la beaut\u00e9 de son regard, le secret de cette maison.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans une vaste maison qui n&rsquo;est pas la sienne, qu&rsquo;elle a investie et dans laquelle elle vit depuis peu de mani\u00e8re illicite, en intruse, essayant de faire le moins de bruits possible pour ne pas attirer l&rsquo;attention des voisins, ce qui oblige discr\u00e9tion et chuchotement alors qu&rsquo;il arrive au couple de plus en plus fr\u00e9quemment de ne pas \u00eatre d&rsquo;accord, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l8-la-forme-que-prennent-les-choses-oubliees\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L8 | La forme que prennent les choses oubli\u00e9es<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":242,"featured_media":45757,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2678],"tags":[378,1044,79,47],"class_list":["post-45746","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-8-goux","tag-architecture","tag-maison","tag-memoire","tag-ville"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/45746","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/242"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=45746"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/45746\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/45757"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=45746"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=45746"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=45746"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}