{"id":45995,"date":"2021-08-14T13:01:14","date_gmt":"2021-08-14T11:01:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=45995"},"modified":"2021-08-14T13:01:54","modified_gmt":"2021-08-14T11:01:54","slug":"l8-miroir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l8-miroir\/","title":{"rendered":"#L8 Miroir"},"content":{"rendered":"\n<p>L\u2019amour est amertume, voil\u00e0 ce que m\u2019apprennent les hommes de si\u00e8cles en si\u00e8cles. On se trouve, on se quitte, on se blesse, on s\u2019\u00e9carte, on se rapproche. On souffre du trop ou pas assez (des deux parfois) : on enfante, on cajole, on c\u00e2line, on repousse, on est repouss\u00e9, on donne tout, on sature, on s\u2019\u00e9puise. On veut de la reconnaissance ? on obtient de l\u2019exigence ! On veut fuir, on veut rire, on veut louvoyer, on ment, on se ment, on n\u2019ose pas ce que pourtant les autres osent. On se permet et on nous le reproche.<br>Voil\u00e0 tout ce que j\u2019entends de si\u00e8cles en si\u00e8cles, de proches en proches. Les plaintes sont comme des liens entre les hommes. Il faut toujours un plus malheureux que soi, question de survie : \u00e7a rassure. \u00c7a \u00e9vite la jalousie mais pas la complaisance. On s\u2019y retrouve finalement. Bien s\u00fbr certains trouvent qu\u2019on ne les plaint pas assez : les aigris, les petits esprits, les racornis de la soci\u00e9t\u00e9. Eux aussi ont une fonction. On les tol\u00e8re parce qu\u2019ils servent de contre-exemples. Tout \u00e7a se tient.<br>Je les entends ces voix qui n\u2019ont pas conscience de former une seule et m\u00eame chorale. Je les vois ne pas se voir, ne pas s\u2019entendre, alors qu\u2019ils ne font que se r\u00e9pondre dans un ballet incessant. Chacun son espace, chacun sa vie, quelle illusoire vision du monde ! De quoi se sentent-ils propri\u00e9taires ? De ma terre ? De mon endroit ? Ils ne sont que l\u2019envers de ma propre existence.<br>Vous vous demandez si je les aime, n\u2019est-ce pas ? Je m\u2019y suis laiss\u00e9 prendre, oui. Je ressens leurs \u00e9motions comme ils ressentent le souffle du vent certains soirs d\u2019\u00e9t\u00e9 sur leurs terrasses. Parfois cela devient bourrasque furieuse et \u00e7a me pla\u00eet. Les hommes sont dou\u00e9s pour la passion \u2014 je devrais m\u00eame dire les passions. Autant de nuances dans de si petits corps est une gageure et pourtant \u00e7a marche. \u00c7a m\u2019alimente \u00e0 chaque moment sans qu\u2019ils le sachent. Ma terre compense leurs glissements mentaux, absorbe leurs crues \u00e9motionnelles, accueille leurs c\u0153urs compos\u00e9s, leurs corps accoupl\u00e9s, acharn\u00e9s, d\u00e9charn\u00e9s.<br>Je suis leur origine comme les racines des arbres sont la t\u00eate et non les pieds. Je les nourris de mon histoire qui est pourtant la leur et qu\u2019ils font jour apr\u00e8s jour. Comprendront-ils un jour ce qui les d\u00e9passe tant ? Comme on dit maintenant, voil\u00e0 l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me. L\u2019\u00e9cho \u00e0 mon tempo, l\u2019emphase de ma voix. Ils s\u00e9dimentent ma prose, je tisse leurs entrelacs. Je souffle savamment, ils m\u2019inspirent et ils m\u2019aiment.<br>Qui parle ? Moi \u00e0 travers eux ou eux \u00e0 travers moi ? Peu importe. Et ceux qui sont partis reviendront bien un jour, comme tant d\u2019autres avant eux. Quand bien m\u00eame ils s\u2019\u00e9loignent, leurs vibrations d\u00e9form\u00e9es me parviennent et me hantent. Mes fr\u00e8res villes et villages se font le relai de mes ouailles \u00e9gar\u00e9es. Je les embouteille en souvenirs vifs et actifs jusqu\u2019\u00e0 leur retour. Leur odeur affleure encore dans les rues sans qu\u2019ils le sachent. On croit les oublier, on veut les effacer ? Je les garde tenaces. On ne peut se d\u00e9tacher de son essence. On ne peut se d\u00e9faire de mon appel. Oui je les aime ! Comme on aime ce qui nous appartient.<\/p>\n\n\n\n<p>Me voil\u00e0 proph\u00e8te maintenant ! Qu\u2019en penserait le cur\u00e9 qui court chaque jour entre mes fr\u00e8res et moi pour communier tout le monde ? Sait-il seulement que les p\u00e9ch\u00e9s qu\u2019il confesse sont vieux comme moi et que tous les pardons de tous les cieux n\u2019emp\u00eacheront pas leur \u00e9ternel recommencement ? Tiens donc, et si c\u2019\u00e9taient les p\u00e9ch\u00e9s les plus immortels dans cette histoire ?<br>On dirait que je leur veux du mal \u00e0 mes rejetons, mais il en est tout autrement. Simplement je m\u2019ennuie, je veux de l\u2019animation, de la joute, des d\u00e9fis ! Je me souviens encore des apprentis m\u00e9nestrels qui se tiraient la bourre \u00e0 chaque calembour, voulaient \u00eatre celui qui marquerait les esprits, resterait dans l\u2019histoire, ou encore celui dont les mots passeraient dans toutes les bouches. Ai-je moi aussi r\u00eav\u00e9 de gloire ? Ma renomm\u00e9e est loin, je ne suis plus qu\u2019un petit point sur une carte perdue\u2026 mais je ne regrette rien. Le temps du repos est venu avant qu\u2019un nouveau cycle commence. Si seulement je pouvais conna\u00eetre l\u2019avenir, je pourrais savoir que ma retraite prendrait un jour fin. Car c\u2019est cela qui m\u2019assombrit : ne pas savoir ce qu\u2019il me reste \u00e0 vivre et si \u00e7a me plaira. L\u2019ennui est le pire des ennemis, celui qui endort et d\u00e9p\u00e9rit les plus vivantes carcasses, amoindrit les r\u00e9ussites pass\u00e9es, d\u00e9plie les incertitudes et met en doute les moindres nouveaut\u00e9s. C\u2019est pour cela que je ne veux pas c\u00e9der. Je m\u2019accrocherai vaillamment \u00e0 chaque petit indice, \u00e0 chaque picotement qui me fera trouver pourquoi le nouveau venu est si particulier. Il fait partie de moi, il le faut, c\u2019est un fait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-gray-background-color has-background\"><em>Codicille : La voix en-dessous, dans mon r\u00e9cit, c\u2019est celle du village, un peu \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un inconscient collectif. Et comme tous les inconscients, il s\u2019exempte de tout Surmoi, de toute bride sociale pour dire ce qui lui passe par la t\u00eate et les tripes. \u00c7a coule sans interruption, \u00e7a explose \u00e0 tout instant. Peut-\u00eatre est-ce le reste du r\u00e9cit qui permettra de le contenir dans quelque chose d\u2019articulable.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\"> Les \u00eelots de narration pr\u00e9c\u00e9dents:  <a href=\"http:\/\/tierslivre.net\/ateliers\/nouvelle-impression\/\">#L1 Nouvelle impression<\/a>   <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/seconde-impression\/\"> #L2 Premi\u00e8re impression<\/a>    <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l3-ce-quils-se-disent\/\">#L3 Ce qu&rsquo;ils se disent   <\/a> <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/renaissance\/\">#L5 Renaissance<\/a>    <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l6-trois-solos\/\">#L6 Trois solos<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019amour est amertume, voil\u00e0 ce que m\u2019apprennent les hommes de si\u00e8cles en si\u00e8cles. On se trouve, on se quitte, on se blesse, on s\u2019\u00e9carte, on se rapproche. 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