{"id":46027,"date":"2021-08-14T15:38:15","date_gmt":"2021-08-14T13:38:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=46027"},"modified":"2021-08-15T12:21:53","modified_gmt":"2021-08-15T10:21:53","slug":"l5-4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l5-4\/","title":{"rendered":"#L5"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Absorb\u00e9e dans ses pens\u00e9e, elle n\u2019entend pas le gardien lui rappeler que la fermeture approche et qu\u2019elle doit se pr\u00e9parer \u00e0 quitter les lieux. Elle ne voit plus vraiment non plus le d\u00e9cor qui l\u2019entoure&nbsp;: cet alignement monotone de tombes entre les all\u00e9es bord\u00e9es d\u2019arbres. Elle remarque \u00e0 peine le murmure du vent dans les feuilles, comme un chant fun\u00e8bre envo\u00fbtant, dont la m\u00e9lodie la transporte imperceptiblement vers un autre monde. Un monde o\u00f9 ses pens\u00e9es prennent vie, un monde ou la fronti\u00e8re d\u00e9j\u00e0 floue entre le r\u00eave et la r\u00e9alit\u00e9 n\u2019existe plus. Elle se revoit, ou plut\u00f4t elle revit des sc\u00e8nes de son enfance qui surgissent avec une intensit\u00e9 bouleversante. Paul \u00e0 onze ans qui passe dans la rue devant chez elle. C\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9, il fait chaud, elle le rejoint pour aller jouer pr\u00e8s du ruisseau. Il a fabriqu\u00e9 un petit bateau qu\u2019il fait flotter, le courant l\u2019emporte et ils s\u2019amusent \u00e0 le suivre le long de la berge. \u00c9blouis par les reflets du soleil sur l\u2019eau, ils perdent de vue le bateau qui s\u2019\u00e9loigne de plus en plus. Ils courent pour le rattraper l\u00e0 o\u00f9 le ruisseau s\u2019\u00e9largit avant d\u2019arriver \u00e0 une petite cascade. Paul se pr\u00e9cipite dans l\u2019eau et le r\u00e9cup\u00e8re juste \u00e0 temps, juste avant qu\u2019il ne soit pr\u00e9cipit\u00e9 pour se briser au bas de la chute. En revenant vers la berge, il l\u2019\u00e9clabousse, elle sautille et s\u2019\u00e9loigne en riant. Ils sont seuls au monde dans ce moment de jeux joyeux et elle se sent si bien qu\u2019elle voudrait que cet instant dure toujours. Mais la voix d\u2019un adulte r\u00e9sonne qui les gronde et les appelle. Il faut rentrer, la f\u00eate est finie. En grandissant Paul s\u2019est \u00e9loign\u00e9 d\u2019elle, il est devenu plus renferm\u00e9, plus solitaire, fini les jeux dans les pr\u00e8s ou au bord du ruisseau. Bien des ann\u00e9es plus tard, ils se sont crois\u00e9s par hasard \u00e0 Paris, dans le treizi\u00e8me arrondissement o\u00f9 ils habitaient. Elle l\u2019avait reconnu tout de suite, boulevers\u00e9e par une \u00e9motion intense, lui avait \u00e9t\u00e9 plus lent \u00e0 la reconna\u00eetre. Il semblait fatigu\u00e9, plus vraiment l\u00e0, elle s\u2019est dit qu\u2019il \u00e9tait trop tard, qu\u2019il avait abandonn\u00e9. Sa malice, sa vivacit\u00e9, le regard tendre qu\u2019il avait parfois pos\u00e9 sur elle dans le pass\u00e9 avaient disparu. S\u2019ils r\u00e9apparaissaient parfois pendant un instant \u00e0 l\u2019\u00e9vocation de leurs souvenirs communs, s\u2019\u00e9taient pour dispara\u00eetre ensuite et laisser place \u00e0 un regard vide, sans \u00e9tincelle. La d\u00e9ception fut profonde pour elle et elle se laissait parfois aller \u00e0 imaginer d\u2019autres destins possibles, en faisant varier certains \u00e9l\u00e9ments de leur vie, en se posant des questions sur ce qui forge un destin. Par exemple \u00e0 cette noce au printemps 1890, elle avait seize ans, lui dix-sept, elle sentait qu\u2019il la regardait, mais n\u2019osait pas l\u2019inviter \u00e0 danser. Il \u00e9tait rest\u00e9 dans son coin, un peu \u00e0 l\u2019\u00e9cart, tandis qu\u2019elle avait dans\u00e9 avec son cousin Henri qui lui faisait du gringue. Que se serait-il pass\u00e9 si elle avait laiss\u00e9 Henri pour aller vers Paul&nbsp;? Elle imagine une autre histoire, elle se serait approch\u00e9 de lui ce soir-l\u00e0, il l\u2019aurait invit\u00e9e \u00e0 danser et le reste de leur vie aurait d\u00e9coul\u00e9 de ce tourbillon joyeux&nbsp;: ils se seraient mari\u00e9s, Paul aurait repris la boucherie de son p\u00e8re, elle l\u2019aurait aid\u00e9, ils seraient rest\u00e9 dans leur village o\u00f9 leurs enfants auraient grandi. Mais elle \u00e9tait rest\u00e9e \u00e0 danser avec Henri, ignorant Paul. Paul le timide, Paul, le sensible qu\u2019elle avait parfois vu pleurer quand son p\u00e8re le grondait et qui avait quitt\u00e9 le bal l\u2019air triste et d\u00e9pit\u00e9. Ils s\u2019\u00e9taient peu revus ensuite, il semblait m\u00eame l\u2019\u00e9viter. Vex\u00e9e, elle se laissa courtiser pas d\u2019autres gar\u00e7ons du village, mais aucun ne lui plaisait et elle finit par rejeter leurs propositions de mariage. Comme ses parents la pressait de s\u2019\u00e9tablir, elle s\u2019arrangea pour rejoindre un de ses fr\u00e8res install\u00e9 \u00e0 Paris o\u00f9 elle pourrait plus facilement trouver un emploi et peut-\u00eatre un mari. L\u00e9on, le fr\u00e8re de Paul, Blanche et Mathilde, ses s\u0153urs, vivaient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 Paris. Elle les croisait parfois \u00e0 la messe, ce qui lui permettait d\u2019avoir des nouvelles de Paul rest\u00e9 au pays. Plus elle avan\u00e7ait dans la vie, plus il lui semblait que sa chance \u00e9tait pass\u00e9e, que rien ne se d\u00e9roulait comme elle l\u2019aurait voulu et elle repensait \u00e0 Paul et \u00e0 leurs moments de complicit\u00e9 avec nostalgie. Malgr\u00e9 tous ses efforts elle n\u2019avait toujours pas compris comment survivre en milieu hostile et se retrouvait aujourd\u2019hui \u00e0 venir se recueillir sur une tombe pour pleurer sur les occasions perdues et sa vie rat\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Absorb\u00e9e dans ses pens\u00e9e, elle n\u2019entend pas le gardien lui rappeler que la fermeture approche et qu\u2019elle doit se pr\u00e9parer \u00e0 quitter les lieux. Elle ne voit plus vraiment non plus le d\u00e9cor qui l\u2019entoure&nbsp;: cet alignement monotone de tombes entre les all\u00e9es bord\u00e9es d\u2019arbres. 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