{"id":46032,"date":"2021-08-14T16:22:53","date_gmt":"2021-08-14T14:22:53","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=46032"},"modified":"2021-08-14T16:22:54","modified_gmt":"2021-08-14T14:22:54","slug":"progression-1-lieux-ou-jai-dormi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/progression-1-lieux-ou-jai-dormi\/","title":{"rendered":"Progression #1 \u2014 Lieux o\u00f9 j\u2019ai dormi"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">\u2026<br>un lit de cent-trente sur cent-quatre-vingt-dix, \u00e0 la fois un peu trop large et un peu trop court. Tout de suite \u00e0 gauche de la porte de la chambre, une des deux tables de nuit, encombr\u00e9e, accol\u00e9e \u00e0 la t\u00eate de ce lit b\u00e2tard. L\u2019autre table de nuit, portant la lampe, identique \u00e0 la premi\u00e8re, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Pas de livre ni de journaux. Le plafond, tr\u00e8s haut \u2014\u00a0comme dans toutes les pi\u00e8ces de la maison\u00a0\u2014, donne une impression de volume \u00e0 la limite du d\u00e9rangeant. Cette chambre est pourtant la plus petite des quatre chambres du premier \u00e9tage. Ces trois autres pi\u00e8ces sont des chambres vraiment d\u00e9mesur\u00e9es. En face du lit, un grand placard mural toujours les portes grandes ouvertes et contenant du linge. Dans le mur de gauche, la fen\u00eatre. Elle donne sur la rue. On voit le grand mur en pierres de la maison d\u2019en face, orn\u00e9 de deux magnifiques rosiers grimpants paliss\u00e9s. Le plafond est tellement haut qu\u2019on a plac\u00e9 une imposte au-dessus de la porte. Par les vitres de cette imposte incongrue, entre le jour d\u00e8s qu\u2019il se l\u00e8ve. L\u2019interrupteur du plafonnier est situ\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la pi\u00e8ce, qui n\u2019a pas du \u00eatre une chambre dans le temps, mais un bureau dans cette vieille fonderie d\u2019or.<\/p>\n\n\n\n<p><br>\u2026<br>l\u2019alc\u00f4ve est au d\u00e9tour d\u2019un demi-palier, creus\u00e9e comme dans l\u2019\u00e9paisseur d\u2019un tr\u00e8s gros mur. L\u2019entr\u00e9e est une ouverture vo\u00fbt\u00e9e, ferm\u00e9e par un rideau pas trop lourd. Une petite fen\u00eatre est perc\u00e9e au fond, par laquelle entre la lune ou la lumi\u00e8re de la nuit. On tombe sur le matelas par terre qui prend toute la place ou presque. On attend de faire l\u2019amour. Une de ces nuits, on s\u2019est consol\u00e9s, on avait un chagrin \u00e0 se raconter ici. Les autres membres de la petite bande dorment tous ensemble dans la grande salle du rez-de-chauss\u00e9e. La Bastide de Ch\u00e2teauneuf est une grande b\u00e2tisse en Provence. Nous, on passe du temps tous les deux dans l\u2019\u00e9troite alc\u00f4ve. Pendant des nuits. Dans le mur.<\/p>\n\n\n\n<p><br>\u2026<br>un tr\u00e8s long ch\u00e2lit de bois brut mais patin\u00e9 par des g\u00e9n\u00e9rations de dormeurs sportifs, fatigu\u00e9s, rompus, exalt\u00e9s par l\u2019altitude et la vie en groupe. Il s\u2019\u00e9tend \u00e0 droite de la porte d\u2019entr\u00e9e et comporte un \u00e9tage. Je me suis d\u00e9fait de mes grosses chaussures de marche, un peu d\u00e9shabill\u00e9, et je me suis plac\u00e9 sur les planches du bas et au plus pr\u00e8s de la porte. Dans mon duvet, je cherche et je trouve le sommeil, malgr\u00e9 des pr\u00e9sences nombreuses et envahissantes \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s. Nous sommes revenus au refuge \u00e9puis\u00e9s apr\u00e8s avoir pass\u00e9 une fort longue journ\u00e9e de douze heures sur la t\u00eate d\u2019un glacier \u00e0 2600&nbsp;m\u00e8tres pour le tournage d\u2019un film documentaire dont on jouait la musique en direct. Mais, vers quatre heures du matin, je suis pris d\u2019une tr\u00e8s violente crise de tremblements pas contr\u00f4lables. J\u2019ai la sensation que mes membres et tous mes os battent le bois sans pouvoir s\u2019arr\u00eater. J\u2019ai peur de r\u00e9veiller tout le monde. Je sors pr\u00e9cipitamment, n\u00e9gociant tant bien que mal avec ma tarentelle inopportune. Une fois dehors, je me tiens comme je peux sur mes deux jambes et je voudrais fumer. Plus de tabac. Il me reste des feuilles et un briquet. Je roule les m\u00e9gots que je d\u00e9niche \u00e9pars dans les cendriers de la terrasse. Je fume lentement en attendant le jour, regardant fixement l\u2019\u00e0-pic de la vall\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><br>\u2026<br>ce grand placard contient un matelas \u00e0 deux places, une planche \u00e0 repasser, quelques produits de m\u00e9nage sur une \u00e9tag\u00e8re en U. Voil\u00e0 un r\u00e9duit o\u00f9 se glisser pour deux amis, maximum. Dans un logement social en banlieue d\u2019une grande ville moyenne, Grenoble. Occuper ce placard est une grande chance ce soir. Nous n\u2019aurions pas su o\u00f9 coucher sans cette chambre d\u2019amis de la s\u0153ur d\u2019une amie. Demain, nous prendrons le petit d\u00e9jeuner avec nos anciens et nouveaux amis et nous repartirons au festival.<\/p>\n\n\n\n<p><br>\u2026<br>il n\u2019y a plus de place pour coucher sur le divan. Plus un lit de disponible dans ce pavillon de la banlieue ouest. Reste la moquette rase, vert fan\u00e9, r\u00eache et un tapis dans les rouges et bruns du bureau au dernier \u00e9tage. Les murs sont tapiss\u00e9s de livres. Un vieux m\u00e9got imputrescible sur l\u2019appui de la fen\u00eatre a commenc\u00e9 sa longue agonie. Vite, redescendre et r\u00e9cup\u00e9rer au moins un coussin pour la t\u00eate&nbsp;! C\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9, pas besoin de couverture. Tout le vin de la soir\u00e9e va aider au sommeil. Demain, il sera difficile de bouger pour se mettre debout. Je m\u2019allonge et fais l\u2019\u00e9preuve du dur et du sec. Je me tourne souvent. Pas un c\u00f4t\u00e9 meilleur que l\u2019autre. Les livres veillent sur mon mauvais sommeil. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 \u00e7a. Je sens tous mes os.<\/p>\n\n\n\n<p><br>\u2026<br>tant de fissures dessin\u00e9es sur les quatre murs de la vaste chambre qu\u2019on renonce facilement \u00e0 les d\u00e9nombrer. Parfois on en longe une ou plusieurs pour s\u2019en faire avec l\u2019\u0153il un fragment de paysage. Tant\u00f4t quelques centim\u00e8tres carr\u00e9s d\u2019enduit tomb\u00e9s donnent l\u2019illusion d\u2019un gros insecte dont on ne sait pas s\u2019il est en train de ramper ou s\u2019il est immobile. Entre deux micro-saign\u00e9es, un clou qui a d\u00fb supporter quelque tableau n\u00e9o-sulpicien dans le temps. Le grand miroir est fix\u00e9 sur le mur face \u00e0 la porte et surplombe une coiffeuse avec son broc et sa bassine d\u2019\u00e9mail. Le trumeau entre les deux fen\u00eatres est particuli\u00e8rement \u00e9caill\u00e9. Les ouvertures donnent sur le bocage normand autour de la noble mais pass\u00e9e propri\u00e9t\u00e9. Brume alentour. Le froid de l\u2019automne. Le sol en tommettes rouges, lui aussi fissur\u00e9, fait des vagues sous les pas. Au centre de la pi\u00e8ce, le grand lit aux draps bleus s\u2019appuie la t\u00eate au mur de droite. Nous dormons l\u00e0 pour quelques soirs. Sous l\u2019\u00e9dredon mordor\u00e9 et trou\u00e9 par endroits, vient se loger un peu de chaleur, presque tout de suite. Aurons-nous, les jours prochains, un peu de soleil&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><br>\u2026<br>comment me souvenir de la chambre que j\u2019occupais au Select H\u00f4tel, rue Pierre-S\u00e9mard \u00e0 Maisons-Alfort, pendant un long mois de l\u2019hiver 1999&nbsp;? Plus rien ne ram\u00e8ne de m\u00e9moire pr\u00e9cise quant \u00e0 ce petit bout de lieu sur la Terre. Les murs devaient \u00eatre tapiss\u00e9s de jaune p\u00e2le ou de bleu d\u00e9lav\u00e9. Portaient-ils un ou plusieurs motifs&nbsp;? Tout de suite, ayant pass\u00e9 la porte munie du r\u00e8glement de l\u2019h\u00f4tel, cette reproduction de chasse \u00e0 courre \u00e9tait-elle accroch\u00e9e \u00e0 la va-vite&nbsp;? La moquette, bleu roi, ou le lino, gris perle&nbsp;; allez savoir. Je crois entrevoir un rideau de plastique neutre servant \u00e0 s\u00e9parer le coin lavabo du reste de la chambre. Mais n\u2019\u00e9tait-ce pas plut\u00f4t un mini coin douche&nbsp;? Un plafonnier, s\u00fbrement, mais y avait-il des appliques, un n\u00e9on&nbsp;? Une ou deux tables de chevet&nbsp;? Je ne me rappelle pas si j\u2019ai bien dormi en g\u00e9n\u00e9ral, ou pas&nbsp;; si j\u2019ai fait de sulfureux cauchemars, ou pas. Je ne me rappelle pas si le sommier \u00e9tait \u00e0 ressorts. La fen\u00eatre donnait-elle sur la triste rue de banlieue ou bien sur une mis\u00e9rable et sombre cour&nbsp;? Avais-je vid\u00e9 ma valise dans l\u2019armoire faux rustique&nbsp;? De tout \u00e7a, je n\u2019ai plus la m\u00e9moire, je vous dis. Le changement de mill\u00e9naire a d\u00fb laisser ce tout-\u00e7a derri\u00e8re lui.<\/p>\n\n\n\n<p><br>\u2026<br>pour un prix d\u00e9risoire, nous avions lou\u00e9 pr\u00e8s de S\u00e8te une tr\u00e8s petite maison de deux pi\u00e8ces b\u00e2tie \u00e0 la h\u00e2te dans le recoin d\u2019une cour gravillonn\u00e9e. La fen\u00eatre de la chambre \u00e9tait munie de barreaux torsad\u00e9s. Le lit qui accueillait nos nuits de vacances, les premi\u00e8res, n\u2019\u00e9tait qu\u2019un clic-clac de cent-quarante. Juste suffisant, mais nous n\u2019en demandions pas trop. Dans un d\u00e9nuement relatif, nous passions du temps heureux mais sans rien de superflu ni de d\u00e9coratif. Une chambre o\u00f9 se promener de fa\u00e7on limit\u00e9e, mais \u00e0 moiti\u00e9 nus, voire compl\u00e8tement. Nous nous sentions comme dans une maison sur une \u00eele grecque, mais faite pour des prol\u00e9taires.<\/p>\n\n\n\n<p><br>\u2026<br>les voyages en train-couchette ont form\u00e9 ma jeunesse. J\u2019ai le souvenir du Phoc\u00e9en, qui reliait en une assez courte nuit Paris et Marseille. Et puis d\u2019un autre train Strasbourg-Paris, en une nuit encore plus courte, je crois bien que c\u2019\u00e9tait l\u2019Orient-Express. L\u2019installation \u00e9tant malais\u00e9e et presque p\u00e9rilleuse, je choisissais de r\u00e9server toujours une des deux couchettes du bas, afin de pouvoir sortir plus facilement en cours de voyage. Apr\u00e8s avoir plac\u00e9 mes bagages&nbsp;; apr\u00e8s avoir d\u00e9ball\u00e9 le drap portefeuille de son emballage plastique, l\u2019avoir \u00e9tendu tant bien que mal, bien que je ne m\u2019en sois jamais servi&nbsp;; apr\u00e8s avoir \u00e9tal\u00e9 la couverture, je me glissais dessous une fois mes chaussures enlev\u00e9es. Il restait \u00e0 \u00e9teindre la veilleuse, \u00e0 enlever mes lunettes et \u00e0 les placer dans le petit filet \u00e9lastique de la cloison. L\u2019odeur du ska\u00ef, des corps d\u00e9faits, contraints et rel\u00e2ch\u00e9s&nbsp;; le bruit hallucinant des boggies et des roues&nbsp;; les arr\u00eats prolong\u00e9s dans des gares d\u00e9sertes sectionnaient mes nuits en s\u00e9quences empreintes de plus-que-r\u00e9el.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u2026un lit de cent-trente sur cent-quatre-vingt-dix, \u00e0 la fois un peu trop large et un peu trop court. 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