{"id":46344,"date":"2021-08-15T15:08:01","date_gmt":"2021-08-15T13:08:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=46344"},"modified":"2023-05-22T22:41:08","modified_gmt":"2023-05-22T20:41:08","slug":"p8-tu-nais-tu-vis-tu-meurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p8-tu-nais-tu-vis-tu-meurs\/","title":{"rendered":"#P8 | Tu nais, tu vis, tu meurs"},"content":{"rendered":"\n<p>Tu nais chez toi, au troisi\u00e8me \u00e9tage d\u2019un coin dodu et vert d\u2019Atlantique, pied \u00e0 terre entre mer et rochers; apr\u00e8s chaque virage proche ou lointain tu reviendras ici. Tu mourras ici.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu as cinq ans, quelque chose gronde, tu le sens, \u00e7a ne t\u2019int\u00e9resse pas. Du balcon tu observes le bal des engins dans le port et la gare de triage, ton petit fr\u00e8re veut jouer, tu l\u2019\u00e9cartes en r\u00eavant de d\u00e9parts en robe blanche. Tes parents sont cousins, originaires des terres, du vin, d\u2019une large famille o\u00f9 naissances et syndicalistes jaillissent par paquets. Juste apr\u00e8s la messe, ils retrouvent leurs amis dans les caves. <em>Lutte, camarade, injustice<\/em> sont des mots qui ne t\u2019int\u00e9ressent pas. Ta m\u00e8re blanchit les draps, les nappes, les rideaux, enchaine les ourlets, vous lit des po\u00e8mes du <em>Romancero Gitano<\/em>, t\u2019apprend \u00e0 faire un lit <em>comme il faut<\/em>**, te raconte les mythes grecs, Don Quichotte et Karl Marx. Tu as six ans, la menace est partout, \u00e7a ne t\u2019int\u00e9resse pas. Ton voisin est un riche capitaine, sa femme est bien coiff\u00e9e, tu te faufiles chez eux, tu caresses leur divan, tu lis leurs magazines, luxe, d\u00e9licatesse, dames tranquilles aux ongles peints, maris forts et fiers d\u2019exister. Ton p\u00e8re est un petit homme d\u00e9licat, sentimental, trop doux. Avec lui dans la rue tu as honte des regards, tu as honte de sa peur, c\u2019est un rouge, il est fich\u00e9. \u00c0 J\u00e9sus tu fais des demandes pr\u00e9cises et r\u00e9p\u00e9t\u00e9es: chaussures vernies, vie voluptueuse sans labeur, voyages lointains, tu supplies parfois. C\u2019est une petite s\u0153ur qui arrive, il a d\u00fb mal comprendre. On te force \u00e0 d\u00e9m\u00e9nager tout pr\u00e8s, dans un quartier de la grande ville, San-Sebasti\u00e1n. Du balcon tu ne vois plus de bateaux, plus de trains, mais l\u2019air de l\u2019Atlantique fouette encore tes narines.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu as neuf ans, Federico Garc\u00eda Lorca est fusill\u00e9, \u00e7a ne t\u2019int\u00e9resse pas. Tu as presque dix ans, ton fr\u00e8re est malade il va mourir, \u00e7a ne t\u2019int\u00e9resse pas. Tu as dix ans quand Guernica, ce petit village sans attrait \u2014 il n\u2019y a pas la mer \u2014 est bombard\u00e9 par les avions de la l\u00e9gion <em>Condor<\/em>. Ton p\u00e8re s\u2019affole. \u00c7A NE T\u2019INT\u00c9RESSE PAS.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu enterres ton fr\u00e8re, les bombes frappent \u00e0 la porte, tu ne veux rien entendre. Elles vous suivent \u00e0 Bilbao, Santander, Gij\u00f3n, o\u00f9 \u00e0 peine install\u00e9es vous devez repartir, petit peloton de s\u0153urs, de tantes, de cousines et d\u2019enfants. Les hommes sont ailleurs, ta m\u00e8re ne lit plus, tu prends soin d\u2019elle et de cette s\u0153ur qui t\u2019encombre. Vous sautez dans un cargo pour Bordeaux, dans un train pour Toulouse, Port-Vendres, Cerb\u00e8re puis Barcelone qui r\u00e9siste encore. Vous vivez l\u00e0 un an encercl\u00e9es de garrigue, dans une maison o\u00f9 tu n\u2019as pas le droit d\u2019\u00e9teindre le poste de radio, o\u00f9 tu as faim. Les bombes ne t\u2019oublient pas, Barcelone tombe, vous repartez chez toi o\u00f9 les militaires ont tout rang\u00e9. Tu es la seule soulag\u00e9e, c\u2019est important pour toi que les choses soient bien rang\u00e9es. Ton p\u00e8re, ab\u00eem\u00e9, vous rejoint. Il se rendra en prison \u00e0 chaque visite officielle du G\u00e9n\u00e9ral, sa faiblesse te d\u00e9go\u00fbte. Le c\u0153ur de ta m\u00e8re ne tient plus, elle agonise et meurt. Tu fais ce qu\u2019il faut, reprends son travail, \u00e9l\u00e8ves sa fille, serres les dents. Tu t\u2019accroches \u00e0 tes serments, tu ne seras pas faible, tu ne vivras pas en vaincue. Le m\u00e9pris te r\u00e9serve un avenir sublime. Tu as quinze ans, tu te maquilles un soir pour en avoir dix-sept, au bal il tombe amoureux et, c\u2019\u00e9tait en option, toi aussi, jusqu\u2019\u00e0 ce que la mort vous s\u00e9pare.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est \u00e9tudiant, il sera militaire, comme son p\u00e8re, un proche du G\u00e9n\u00e9ral. Sa m\u00e8re hait tout ce que tu repr\u00e9sentes, lui interdit de te voir, il s\u2019exile chez toi. Ta s\u0153ur enfin autonome, le mariage a lieu, tu te trouves belle, chanceuse, ton fils surgit, l\u2019aventure r\u00eav\u00e9e peut commencer, vous partez \u00e0 Tol\u00e8de. Il est grad\u00e9 lieutenant, vous voil\u00e0 en Navarre, il gagne bien sa vie, tu vas chez le coiffeur tous les deux jours, ach\u00e8tes des magazines remplis de dames distingu\u00e9es, tu accouches encore, vous revenez chez toi, ton mari part se battre dans le d\u00e9sert contre l\u2019arm\u00e9e de lib\u00e9ration marocaine. Tu es confiante, \u00e0 peine inqui\u00e8te, tu te trouves plus belle que ta s\u0153ur. Ton p\u00e8re meurt, la maison est vide. Ton mari revient, droit dans ses bottes, il est mut\u00e9 en Catalogne, tu quittes cet appartement pour de bon, sans regret. Tu as trente ans, tu croises une derni\u00e8re fois ton reflet dans le miroir de l\u2019entr\u00e9e, d\u00e9cid\u00e9ment, ce faux air de Liz Taylor dans <em>Ivanho\u00e9 <\/em>est charmant. Tu te souris. Deux ans plus tard, vous longez les rives de l\u2019Atlantique cap au sud, posez vos valises \u00e0 La\u00e2youne, un bout d\u2019Espagne en plein Sahara marocain. La blancheur des lieux \u00e9clabousse ton visage.<\/p>\n\n\n\n<p>La petite sur son balcon te remercie. Tu tiens la vie dont elle r\u00eavait, m\u00eames sofas, m\u00eames ongles polis, avec en prime deux <em>petites arabes<\/em>* rien que pour toi. Un troisi\u00e8me fils nait, ton mari sillonne la r\u00e9gion, organise la r\u00e9partition des vivres, lie de fid\u00e8les amiti\u00e9s dans le d\u00e9sert, est grad\u00e9 capitaine, plonge dans sa mission qui ne t\u2019int\u00e9resse pas. Le temps est long. Chaque matin, tu bois le caf\u00e9 avec tes voisines en critiquant les bonnes, tu rentres et les observes b\u00e2cler leur travail, tu nettoies derri\u00e8re elles, tu refais les lits <em>comme il faut<\/em>**, tu polis l\u2019argenterie, tu vas chez le coiffeur m\u00eame s\u2019il est arabe, tu bois encore un caf\u00e9 devant la mer en fumant des gitanes. Tes fils t\u2019int\u00e9ressent peu, enchainent les conneries. Quand ils rentrent de l\u2019\u00e9cole, tu les brutalises, un jour tu brises une bouteille sur la t\u00eate du cadet. Il l&rsquo;a m\u00e9rit\u00e9. Tes col\u00e8res sont aveugles, spectaculaires, impr\u00e9vues, boyaux de fiel qui percutent tout ce qui vit. Tu ne casses rien puisque tu viens de tout ranger, de tout nettoyer pour la cinqui\u00e8me fois cette semaine, mais tu hurles \u00e0 la mort. Quand ton mari rentre, tu lui racontes ce que tes fils ont fait, l\u2019ain\u00e9 prend \u00e0 nouveau. Plus tard dans la soir\u00e9e, apr\u00e8s avoir graiss\u00e9 ton visage et parfum\u00e9 ton corps, tu te chiffonnes, tu remues, tu reproches \u00e0 ce mari fuyant son int\u00e9r\u00eat trop grand pour ces arabes de merde, il ne s&rsquo;occupe pas assez de vous \u2014 de toi. Il se d\u00e9fend, te reproche \u00e0 son tour la fa\u00e7on dont tu traites les bonnes, ne voit pas pourquoi elles font ce que tu fais toi-m\u00eame, apr\u00e8s elles. Tu lui assures qu\u2019elles sont n\u00e9cessaires, le nettoyage c\u2019est ton domaine, il ne peut pas comprendre puisqu&rsquo;il n&rsquo;est jamais l\u00e0&#8230; et vous criez. Le lendemain, il te couvre d\u2019artisanat berb\u00e8re, bagues, colliers d\u2019argent, meubles en bois d\u2019olivier qu\u2019il te faudra cirer tous les jours. Huit ann\u00e9es passent, la hi\u00e9rarchie de ton mari s\u2019agace de son rapport avec les communaut\u00e9s locales, il est trop proche des gens, trop impliqu\u00e9. Tu es d\u2019accord, il est mis au placard, vous rentrez chez vous, \u00e0 San-Sebasti\u00e1n.<\/p>\n\n\n\n<p>Vingt ans plus tard, ton fils cadet, qui tient de toi son sens du drame, d\u00e9clarera sur son lit de mort qu\u2019un fils ill\u00e9gitime est n\u00e9 dans l\u2019enclave, et que sa m\u00e8re, tu la connais, c&rsquo;est Khadija, celle que vous surnommez tous <em>la bougnoule<\/em>***.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu as quarante ans, quelque chose gronde, tu connais cette sensation, tu voudrais qu\u2019elle ne t\u2019int\u00e9resse pas. Les partisans du G\u00e9n\u00e9ral et du roi tombent comme des mouches sous les feux terroristes, ton mari doit pour l\u2019instant sa survie au nom de sa m\u00e8re, <em>de souche<\/em> basque. Tu nettoies ta maison, te remplis d\u2019obsessions, cherches une \u00e9pouse pour l\u2019ain\u00e9 qui te quitte en silence, le cadet plonge dans les drogues. Heureusement qu\u2019il te reste le petit. Tu te disputes avec ta s\u0153ur, tes cousins et la presque totalit\u00e9 de tes proches que tu m\u00e9prises. Ton mari, chef de bataillon et adjoint du gouverneur, manque d\u2019occupations, espionne le fils ain\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du pays. \u00c0 son retour il te raconte avec d\u00e9go\u00fbt qu\u2019il porte une barbe, qu\u2019il est serveur dans une discoth\u00e8que et qu\u2019il fr\u00e9quente une fran\u00e7aise qui ne ressemble \u00e0 rien. Tu la trouves d\u00e9j\u00e0 idiote et laide, cette histoire ne durera pas, il te reviendra, tu en es s\u00fbre. Le G\u00e9n\u00e9ral meurt, les hippies sortent de leurs tani\u00e8res, les rouges gouvernent, ils vont tout te reprendre, ton r\u00eave, tes richesses, ta beaut\u00e9. On te suit dans la rue, tu en es persuad\u00e9e, on te pointe du doigt comme jadis ton p\u00e8re, la peur te p\u00e9n\u00e8tre, \u00e9paisse coul\u00e9e de lave qui ne te quittera plus, qui a peut-\u00eatre toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0. La vie de ton mari est menac\u00e9e, on vous cloitre dans une maison cossue au c\u0153ur de la base militaire, vous gagnez au loto, tu ne le dis \u00e0 personne. Ton ain\u00e9 s\u2019installe en France, il va se marier. Tu craches sur le carton d\u2019invitation, plut\u00f4t mourir. Cet ingrat t\u2019a \u00e9crit en fran\u00e7ais, \u00e0 toi, sa propre m\u00e8re. Le monde n\u2019a aucun sens, vous \u00eates entour\u00e9s de voleurs, de traitres et de meurtriers. Tu as le luxe, les voyages, le sofa, les ongles peints dans un d\u00e9cor lustr\u00e9 mais les pages du magazine sont froiss\u00e9es. Paniqu\u00e9e, tu essayes de les lisser, en vain.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu as cinquante ans. Soup\u00e7onn\u00e9 de dissidence, on anticipe la retraite de ton mari. Il s\u2019ennuie, espionne le cadet maintenant, ne te raconte pas qu\u2019il fr\u00e9quente l\u2019h\u00e9ro\u00efne et vole ses amis. Le petit est majeur, vit encore avec vous, c\u2019est le meilleur de tous. L\u2019ain\u00e9 habite Paris, il vient d\u2019avoir une fille, elle ne t\u2019int\u00e9resse pas. Il insiste pour te pr\u00e9senter sa famille. Ton mari te convainc d\u2019accepter. La petite te convient, elle te ressemble un peu, mais elle a le regard de sa m\u00e8re, troublant, des yeux qui t\u2019attaquent et bousculent la lave. La col\u00e8re monte. Qui sont ces fran\u00e7ais qui parlent catalan, qui t&rsquo;ont pris ton fils, l\u2019ont aid\u00e9 \u00e0 passer son bac, \u00e0 trouver un m\u00e9tier? Tout \u00e7a tu l&rsquo;aurais fait. Pour qui se prennent-ils? Tu ne veux pas savoir, tu exploses, tu les jettes dehors, qu\u2019ils aillent au diable, chez ces connards qui apparemment font tout mieux que toi. Vous d\u00e9m\u00e9nagez de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du pays, sur une c\u00f4te b\u00e9tonn\u00e9e \u00e0 fleur de M\u00e9diterran\u00e9e, au quinzi\u00e8me \u00e9tage d\u2019une tour avec vue sur l\u2019horizon.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu as soixante ans. Chaque matin, apr\u00e8s ton m\u00e9nage, tu t\u2019installes sur un fauteuil en rotin, tu plonges dans l\u2019\u00e9tendue offerte derri\u00e8re la baie vitr\u00e9e, mer et ciel baign\u00e9s par le levant. Ici le temps coule inerte, sans le rythme des mar\u00e9es, ton c\u0153ur ne s\u2019apaise pas. Ton mari reconstitue son arbre g\u00e9n\u00e9alogique, se d\u00e9couvre un arri\u00e8re grand-p\u00e8re cuisinier du roi. Le petit part vivre en Su\u00e8de, tu ne comprends pas pourquoi. Ton mari engage un d\u00e9tective pour espionner le cadet \u2014 le meilleur des trois. Il fr\u00e9quente d\u00e9sormais une secte apocalyptique sur une \u00eele des Canaries. Un matin la radio annonce que ses adeptes se sont donn\u00e9s la mort, tu hurles de douleur, tu appelles l\u2019ain\u00e9 qui te rassure. Il n\u2019y \u00e9tait pas. Quelques ann\u00e9es plus tard ce fils merveilleux t\u2019annonce qu\u2019il a le SIDA, il meurt, tu deviens sourde.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu as soixante-dix ans, tu as deux petits enfants su\u00e9dois que tu ne vois presque jamais, la fran\u00e7aise te d\u00e9teste, tu les m\u00e9prises tous et ne comprends plus rien, pleures ton fils mort devant l\u2019horizon rose et bleu. Ta s\u0153ur et tes cousines te rendent parfois visite, si peu. Tu refais les lits d\u00e8s que tes h\u00f4tes se l\u00e8vent, tu laves le sol derri\u00e8re leurs pas, tu cuisines lourd et gras. Il n\u2019y a que ton mari pour t\u2019aimer, et voil\u00e0 qu\u2019une nuit d\u2019hiver, sans crier gare, la mort le surprend sur les toilettes. \u00c0 son enterrement tes fils te tiennent la main, la fille de l&rsquo;ain\u00e9 t\u2019observe en \u00e9crivant: <\/p>\n\n\n\n<p><em>Maquill\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019os, ton \u00e9poux repose dans un aquarium couleur pastel, tu montes le volume de tes sanglots hurleurs d\u00e8s que quelqu\u2019un s\u2019approche. Tu es seule d\u00e9sormais, m\u00eame dans ce fun\u00e9rarium plein \u00e0 craquer.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Tu as quatre-vingts ans et tu rentres chez toi, \u00e0 San-Sebasti\u00e1n. Ta s\u0153ur, vaillante, encaisse tes coups, elle n\u2019a que ce qu\u2019elle m\u00e9rite cette idiote. Depuis tes fen\u00eatres on voit l\u2019Atlantique. Le large, c\u2019est la seule chose qui t\u2019int\u00e9resse. Tu sais que ta vie est pass\u00e9e. Tu r\u00e9duis ton quotidien au minimum, te nourris exclusivement d\u2019oignons, tes chaussures sont trou\u00e9es et tu as trois culottes. Tu pr\u00e9pares soigneusement ton dernier d\u00e9part \u2014 tu as gard\u00e9 ce go\u00fbt des choses nettes et bien rang\u00e9es. Tu jettes les affaires de ton mari, les arbres g\u00e9n\u00e9alogiques, les comptes-rendus d\u2019enqu\u00eate, les documents militaires, tu te d\u00e9barrasses de tout ce qui ne t\u2019int\u00e9resse plus, c\u2019est \u00e0 dire la presque totalit\u00e9 de tes biens mat\u00e9riels, vaisselles, argenterie, bibelots, meubles, \u00e9toffes, tapis, habits\u2026 pendant que ta fortune dort intacte \u00e0 la banque. Apr\u00e8s quelques chutes, quelques vagues trop hautes, tu appelles l\u2019ain\u00e9 qui vous accompagne, toi et ta petite valise, dans une r\u00e9sidence sp\u00e9cialis\u00e9e face \u00e0 l\u2019oc\u00e9an. Tu le renvoies violemment, cet ingrat. Tu ne sais pas qu\u2019il pleure \u00e0 chaque fois qu\u2019il te quitte, il ne sait pas que tu ne lui donneras jamais ce qu\u2019il cherche.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu as quatre-vingt dix ans quand tu rencontres un psychiatre pour la premi\u00e8re fois. Ton sonotone fonctionne mal, tu t\u2019en fiche et n\u2019entends pas le mot qu\u2019il t\u2019offre: bipolaire. Cet \u00e9clairage soulage tes proches mais il est trop tard pour r\u00e9parer. Les m\u00e9dicaments installent en toi une paix in\u00e9dite. Un jour, tu sens, tu sais, car tout est pr\u00eat, propre et bien rang\u00e9. Tu te douches, tu te coiffes, tu remplis ta valise, tu t\u2019assois sur le lit. Un infirmier passe, s\u2019\u00e9tonne de te voir en v\u00eatements de ville. Tu lui expliques tranquillement que tu pars en voyage. Il l\u00e8ve les yeux au ciel, te recommande vaguement d\u2019\u00e9teindre. Le lendemain, il frappe \u00e0 la porte, le petit d\u00e9jeuner est pr\u00eat. Sans r\u00e9ponse, il ouvre, tu es habill\u00e9e comme la veille, serrant dans ta main la petite valise, allong\u00e9e sur ton lit, morte.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, ta petite fille, la fran\u00e7aise qui te d\u00e9teste, s\u2019installera, gr\u00e2ce \u00e0 une partie de ta fortune, dans un appartement duquel on voit la mer, le bal des engins dans le port industriel, et le large.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"400\" height=\"295\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/co\u0302te.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-46354\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Lisa Diez, croquis, 2000<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:100%\">\n<p class=\"has-small-font-size\">* moritas<br>** como Dios manda<br>*** la morej\u00fa<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu nais chez toi, au troisi\u00e8me \u00e9tage d\u2019un coin dodu et vert d\u2019Atlantique, pied \u00e0 terre entre mer et rochers; apr\u00e8s chaque virage proche ou lointain tu reviendras ici. 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