{"id":46560,"date":"2021-08-16T09:22:01","date_gmt":"2021-08-16T07:22:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=46560"},"modified":"2021-08-16T09:22:03","modified_gmt":"2021-08-16T07:22:03","slug":"l8-chausey","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l8-chausey\/","title":{"rendered":"#L8 Chausey"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-style-default\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"860\" height=\"610\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/CarteChausey.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-46564\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/CarteChausey.jpg 860w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/CarteChausey-420x298.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/CarteChausey-768x545.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 860px) 100vw, 860px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Les r\u00e9flexions du matin ont d\u00e9cid\u00e9 du sort de la journ\u00e9e de B\u00e9. Balade, et plong\u00e9e dans le journal. Balade et repas en m\u00eame temps. Hu\u00eetres sur place. Le couteau sera bon pour repasser sur la pierre. Mais les hu\u00eetres, elle n\u2019en mange que comme \u00e7a : sur place, avec une moiti\u00e9 de la coquille qui reste coll\u00e9e sur le caillou. Ensuite elle cherchera dans ses vieux carnets ce texte qu\u2019elle avait \u00e9crit \u00e0 Chausey il y a une \u00e9ternit\u00e9, peut \u00eatre huit, dix ans. Un peu grandiloquent, un peu d\u00e9finitif. Un texte de jeunesse, mais elle l\u2019avait gard\u00e9. C\u00e9 venait de partir apr\u00e8s une semaine \u00e0 tourner entre les cailloux de l\u2019archipel, de mouillage en \u00e9chouage, p\u00eache \u00e0 la ligne, p\u00eache \u00e0 pied et bavardages puis discussions, \u00e9change de choses denses et profondes. Leurs vies, celles d\u2019avant, celles qu\u2019elles voudraient apr\u00e8s, maintenant qu\u2019elles en avaient fini avec l\u2019\u00e9cole de la marine marchande. Ce texte elle voudrait le relire avant de monter le petit chemin, de revoir la maison et, peut-\u00eatre, de frapper \u00e0 la porte.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Jeudi 9 septembre<\/p>\n\n\n\n<p>C\u00e9 vient de partir. Elle m\u2019a laiss\u00e9 le pain qu\u2019elle venait juste de cuire. Ef est venu la chercher avec le bateau de ses parents. Un vieux muscadet fra\u00eechement repeint en blanc et bleu, parfaitement entretenu, discret et \u00e9l\u00e9gant. Il est mont\u00e9 \u00e0 bord pour boire un caf\u00e9 et aider C\u00e9 \u00e0 changer ses deux sacs de bateau. On a papot\u00e9 cinq minutes, juste le minimum, juste pour la politesse. Dans la lumi\u00e8re de leurs yeux et dans les envies de leurs gestes, j\u2019ai bien senti qu\u2019ils se suffiraient l\u2019un de l\u2019autre pendant un bon moment. Alors le coucher de soleil aujourd\u2019hui je le vois autrement. J\u2019ai l\u2019impression de ne pas \u00eatre vraiment seule. La solitude, j\u2019en ai l\u2019habitude et sa libert\u00e9 me pla\u00eet. Mais l\u00e0, je suis en compagnie d\u2019un vide, d\u2019un manque, d\u2019une absence. \u00c9videmment je suis contente pour elle, on souriait toutes les deux quand elle m\u2019a prise dans ses bras avant de partir mais mon sourire \u00e0 moi avait le coin des yeux un peu humide. Pas le sien. D\u00e9j\u00e0 tourn\u00e9 vers Ef et leurs retrouvailles. Alors je me suis concentr\u00e9e sur le dehors, pas sur le dedans. Et j\u2019ai pass\u00e9 la soir\u00e9e sur le pont avec un petit verre de la bouteille offerte par Ef qui rentrait tout juste d\u2019\u00c9cosse, c\u2019\u00e9tait une bouteille de coucher de soleil au go\u00fbt de tourbe, j\u2019ai savour\u00e9 chaque gorg\u00e9e de sa douce br\u00fblure et laiss\u00e9 les ar\u00f4mes d\u00e9licats prendre leur place un \u00e0 un dans l\u2019\u00e9tonnement de mes papilles. J\u2019ai profit\u00e9 du paysage, toujours changeant, pas seulement \u00e0 cause de la mar\u00e9e qui emm\u00e8ne l\u2019eau et la ram\u00e8ne pour \u00eatre bien certaine que nous appr\u00e9cierons sa pr\u00e9sence \u00e0 sa juste valeur, mais aussi \u00e0 cause des lumi\u00e8res du soir qui savent se faire douces et tendres apr\u00e8s les rayons autoritaires et inflexibles du milieu de journ\u00e9e. Le soir la lumi\u00e8re est moins rigide, plus compr\u00e9hensive, elle vient enrober tout ce sur quoi elle se pose, souligner les contours, aider l\u2019\u0153il \u00e0 appr\u00e9cier un creux ou une cr\u00eate, une vaguelette, la dentelle d\u2019une ris\u00e9e, tout en laissant \u00e0 chacun sa part d\u2019ombre, elle se fait discr\u00e8te, elle respecte la m\u00e9lancolie des \u00eatres et des choses, elle s\u2019abandonne elle-m\u00eame \u00e0 regretter ce jour dont le temps est compt\u00e9, \u00e0 le dorloter une derni\u00e8re fois en s\u2019allongeant doucement au milieu des ombres qu\u2019elle \u00e9tire, \u00e0 s\u2019effacer pour laisser place aux songes et aller de son c\u00f4t\u00e9 se donner \u00e0 la nuit. La mer est en train de descendre, le septembre des grandes mar\u00e9es est le dernier geste de l\u2019\u00e9t\u00e9 qui sait qu\u2019il doit laisser la place, que tous, feuilles, herbes et branches vont prendre une couleur chaude qui ne sera pas de son fait, coucher de nature qui va quitter les chaleurs de l\u2019\u00e9t\u00e9 et nous offrir les flamboiements de l\u2019automne, s\u2019effacer un moment, reprendre des forces, emmitoufl\u00e9 dans l\u2019hiver, avant le renouveau du printemps. Les oiseaux sont moins actifs, la nuit arrive pour eux aussi qui font un dernier tour de piste, les petits pingouins Torda et les guillemots de Tro\u00efl qui s\u2019\u00e9brouent au milieu des algues ont perdu le blanc de leur smoking pour se d\u00e9couper en silhouettes sombres au milieu des derniers reflets, derniers passages des longues formes effil\u00e9es des fous de Bassan et les cormorans hupp\u00e9s ont repli\u00e9 leurs ailes qui ne s\u00e8cheront plus dans l\u2019humidit\u00e9 du soir. Dans le ciel de plus en plus sombre, seules les sternes dansent encore dans les traces de lumi\u00e8re pour souligner de transparence la finesse de leurs ailes et la d\u00e9licatesse de leurs corps fusel\u00e9s. Les senteurs des algues que la mer abandonne ruisselantes sur les rochers et au bord des plages de sables se m\u00e9langent aux ar\u00f4mes du whisky, l\u2019iode est partout, elle me berce, je m\u2019enroule dans sa douce ti\u00e9deur. Le bateau va bient\u00f4t se poser sur son lit de sable, rien \u00e0 v\u00e9rifier, l\u2019endroit est s\u00fbr, je reste paresseusement install\u00e9e dans le cockpit tandis que l\u2019eau n\u2019arrive m\u00eame plus \u00e0 clapoter sous la coque et que le bruit des vagues se fait de plus en lointain. Le bateau ne bouge plus, il est pos\u00e9 maintenant, j\u2019\u00e9tais en mer et maintenant je suis sur terre, ma vigilance int\u00e9rieure a fini par l\u00e2cher prise avec ce sol devenu immobile et je pense que je me suis endormie sur le pont dans l\u2019air encore doux de la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9. Quand j\u2019ai rouvert les yeux un peu plus tard, la mer s\u2019\u00e9tait retir\u00e9e si loin qu\u2019il ne restait plus \u00e0 la lune pour faire admirer son reflet que quelques flaques entre les cailloux, tandis qu\u2019ailleurs elle se contentait de tracer une carte des \u00eeles de rochers entour\u00e9s de sables et de chemins de vase. Plus haut le noir du ciel luttait contre les clart\u00e9s de la lune pour me laisser admirer les \u00e9toiles, les constellations, une id\u00e9e de voie lact\u00e9e. Et parmi les points lumineux, il y avait surtout les phares, ceux que je voyais et que je reconnaissais, Granville, la pointe du Grouin, le Grand Jardin de Saint-Malo, ceux que je cherchais o\u00f9 ils devaient se trouver, Saint-H\u00e9lier sur Jersey, le cap Fr\u00e9hel, les Roches Douvres, les grands phares sont des lumi\u00e8res lentes, qui se laissent d\u00e9sirer entre deux \u00e9clats. Et juste derri\u00e8re moi, le phare de la Grande \u00cele, dont je pouvais m\u00eame suivre le pinceau qui toutes les cinq secondes, redessinait l\u2019archipel, les rochers et les passes, les rep\u00e8res et les nasses. Toute la nuit, je suis rest\u00e9e l\u00e0, entre veille et sommeil, entre eaux fac\u00e9tieuses et rochers inqui\u00e9tantes, entre m\u00fbres r\u00e9flexions et douces contemplations, pour chercher \u00e0 savoir quoi faire de ma vie et o\u00f9 la diriger, vers quel phare ou quel port, pour enfin d\u00e9cider, au lever du soleil, de ne rien d\u00e9cider. Je me suis faite marin et le vent d\u00e9cidera, mes heures seront toujours celles heures des mar\u00e9es, jamais celles des horloges.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les r\u00e9flexions du matin ont d\u00e9cid\u00e9 du sort de la journ\u00e9e de B\u00e9. Balade, et plong\u00e9e dans le journal. Balade et repas en m\u00eame temps. Hu\u00eetres sur place. Le couteau sera bon pour repasser sur la pierre. 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