{"id":46816,"date":"2021-08-17T09:47:05","date_gmt":"2021-08-17T07:47:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=46816"},"modified":"2021-08-29T16:54:04","modified_gmt":"2021-08-29T14:54:04","slug":"roman-photo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/roman-photo\/","title":{"rendered":"#P9 Roman photo"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"606\" height=\"375\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/image.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-46817\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/image.png 606w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/image-420x260.png 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 606px) 100vw, 606px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Une photo couleur s\u00e9pia dans sa forme num\u00e9ris\u00e9e. La composition en est soign\u00e9e. L\u2019objectif plac\u00e9 en contre bas de la sc\u00e8ne permet un \u00e9tagement rigoureux des plans r\u00e9partissant ainsi les degr\u00e9s d\u2019importance et la coh\u00e9sion de l\u2019ensemble. C\u2019est l\u2019\u00e9poque de la recolte. Peut \u00eatre que le moment du battage est termin\u00e9 et l&rsquo;on s&#8217;emploie d\u00e9sormais a ramasser la paille. A l\u2019avant sur le sol jonch\u00e9 de tiges de bl\u00e9 coup\u00e9es, une femme allong\u00e9e la t\u00eate reposant sur sa main gauche \u00e0 proximit\u00e9 de celle d\u2019une enfant, le regard tourn\u00e9 vers l\u2019objectif. Elles sont au pied d\u2019une meule de foin dont on ne voit qu\u2019une partie. On les imagine complices&nbsp;; la petite fille&nbsp; semble rire de la situation, le mouvement des mains, le chapeau \u00ab&nbsp;cloche&nbsp;\u00bb, effacent son visage qu\u2019on devine travers\u00e9 par un \u00e9clair de bonheur qu\u2019elle voudrait pr\u00e9server du clich\u00e9. Au second plan, un gar\u00e7on qui s\u2019ing\u00e9nie \u00e0 attirer l\u2019attention&nbsp;: il est au \u00ab&nbsp;garde \u00e0 vous&nbsp;\u00bb, un outil qui ressemble \u00e0 un r\u00e2teau sans dents lui tient lieu d\u2019arme, et sur sa t\u00eate un chapeau qui rappelle celui qu\u2019on d\u00e9couvrira un peu plus tard sur la t\u00eate des marins am\u00e9ricains venus lib\u00e9rer le pays. Il occupe la position centrale du tableau. Sa posture, l\u00e9g\u00e8rement de biais, reprend la diagonale initi\u00e9e par les corps de la femme et de l\u2019enfant conduisant le regard tout doucement&nbsp; vers le fond de la repr\u00e9sentation. A l\u2019arri\u00e8re, spectateurs bienveillants, un couple de paysans. Le geste immobilis\u00e9 de l\u2019homme (il tient \u00e0&nbsp; deux mains un instrument en bois dont le manche recourb\u00e9  a peut-\u00eatre pour fonction de faciliter le regroupement des tiges de paille ) dit le poids d\u2019une tradition, ancr\u00e9e dans le terroir. Derri\u00e8re lui, les mains sur les hanches sous un chapeau de paille plat qui masque son regard fix\u00e9 sur l\u2019objectif, une femme qui pourrait \u00eatre la grand-m\u00e8re des enfants surveille la sc\u00e8ne comme pour lui conf\u00e9rer toute sa stabilit\u00e9. Un glacis de collines s\u2019\u00e9l\u00e8ve doucement sur la gauche. Cette cl\u00f4ture de l\u2019horizon donne aux personnages leur dimension paisible&nbsp;; elle les prot\u00e8ge et les berce \u00e0 la fois, loin dans le temps et dans l\u2019espace. Le clich\u00e9 semble avoir \u00e9t\u00e9 con\u00e7u par les soins d\u2019un photographe impr\u00e9gn\u00e9 de la peinture de genre telle qu\u2019on en faisait depuis le milieu du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, C\u2019est le poncif d\u2019un monde disparu d\u00e9sormais dont se nourrit longtemps apr\u00e8s un fantasme collectif du terroir, alors que &nbsp;de cette campagne, il ne reste plus rien. Elle est un sol o\u00f9 s\u2019enracine ce qui pourrait tenir lieu d\u2019identit\u00e9, m\u00eame lorsqu\u2019on n\u2019a plus aucune certitude de la raison qui est \u00e0 l\u2019origine de l\u2019image. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">&nbsp;Dans un noir et blanc plus franc il reste deux clich\u00e9s d\u2019une promenade aux jardins public. Dans la premi\u00e8re on voit un jeune homme et une fillette entr\u00e9e dans l\u2019adolescence. Leur pose, frontale, plaide pour une photo de famille&nbsp;. C\u2019est un \u00ab&nbsp;instantan\u00e9&nbsp;\u00bb, la capture d\u2019un moment, plut\u00f4t heureux si l\u2019on en juge par le sourire de la petite fille ou par l\u2019attitude \u00ab&nbsp;idiote&nbsp;\u00bb de celui qui sait bien que m\u00eame ainsi d\u00e9form\u00e9 il ne parviendra pas \u00e0 enlaidir une allure non d\u00e9nu\u00e9e de charme et m\u00eame d\u2019une certaine beaut\u00e9. M\u00e9lange de certitude de soi et de fragilit\u00e9&nbsp;: ce qu\u2019il met ainsi en sc\u00e8ne c\u2019est aussi bien son \u00e9l\u00e9gance que souligne la position d\u00e9hanch\u00e9e, naturellement adopt\u00e9e, que l\u2019appel (d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9&nbsp;?) \u00e0 une attention fuyante, de celui qui sait qu\u2019en somme il n\u2019est pas suffisamment \u00ab&nbsp;l\u00e9gitime&nbsp;\u00bb. La lumi\u00e8re vient \u00e9clairer le visage de la jeune fille, tandis que celui du gar\u00e7on reste dans l\u2019ombre port\u00e9e des arbres qui les entourent. Le costume dans les tons gris du jeune homme renforce l\u2019impression d\u2019effacement tandis que le chemisier blanc de sa s\u0153ur (car c\u2019est bien la seule certitude qu\u2019on a au fond devant cette photo venue d\u2019un autre \u00e2ge) vient rehausser l\u2019effet de la lumi\u00e8re. Est-ce pour cela qu\u2019elle semble plus naturelle, insouciante de l\u2019effet produit, tout enti\u00e8re au plaisir d\u2019\u00eatre regard\u00e9e sans se soucier de savoir si encore de longues ann\u00e9es on pourra la voir ainsi \u00ab&nbsp;telle qu\u2019en elle-m\u00eame enfin\u2026&nbsp;\u00bb. D\u2019ailleurs on voit bien que pour elle le temps n\u2019a pas d\u2019importance, occup\u00e9e qu\u2019elle est \u00e0 vivre le pr\u00e9sent dans sa pl\u00e9nitude compl\u00e8te. Ce qui frappe chez elle c\u2019est une innocence absolue, un bonheur rayonnant comme une aura dont on per\u00e7oit qu\u2019elle l\u2019accompagne et l\u2019accompagnera pour toujours. Il n\u2019en est pas de m\u00eame du gar\u00e7on, ne serait-ce que parce qu\u2019il a pris soin d\u2019\u00e9crire, au dos du carton glac\u00e9, ces mots projet\u00e9s vers l\u2019avenir d\u2019une lecture&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ne faites pas attention \u00e0 moi je fais toujours l\u2019idiot car ce sont mes habitudes.&nbsp;\u00bb La phrase s\u2019\u00e9tale en travers du coin gauche au revers de la photo. Onse plait \u00e0 penser que l\u2019avertissement n\u2019a d\u2019autre but que d\u2019attirer le regard sur la petite fille. \u00ab&nbsp;Ce n\u2019est pas moi qu\u2019il faut regarder mais elle&nbsp;; moi l\u2019idiot, je m\u2019incline devant cette gr\u00e2ce, cette luminosit\u00e9 qui \u00e0 elle seule rend la prise de vue possible.&nbsp;\u00bb Pourtant, son besoin d\u2019attrer l\u2019attention se lit aussi dans sa grimace (on devine \u00e0 peine un l\u00e9ger strabisme contrefait, mais surtout il y a le d\u00e9fi \u00e0 la convention qui voudrait qu\u2019on regarde l\u2019objectif en face) peut \u00eatre tout autant un mauvais tour jou\u00e9 au photographe, d\u00e9jouement dont on rira bien au d\u00e9veloppement pour saluer la pitrerie qui d\u00e9cid\u00e9ment le caract\u00e9rise (on croit entendre les commentaires&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ah&nbsp;! Celui-l\u00e0 il faut toujours qu\u2019il se fasse remarquer avec ses singeries \u00bb, quand la petite phrase au dos affirme tout le contraire), n\u00e9gation du moment pr\u00e9sent pour produire une trace visible de l\u2019existence qu\u2019on red\u00e9ploiera dans le futur. Tout se passe comme si les deux personnages n\u2019appartenaient pas \u00e0 la m\u00eame temporalit\u00e9, comme si l\u2019aisance de la fillette \u00e0 \u00ab&nbsp;\u00eatre&nbsp;\u00bb tout simplement relevait de la gr\u00e2ce, tandis que la mimique surjou\u00e9e du gar\u00e7on soulignait l\u2019effort qu\u2019il faudra d\u00e9ployer pour exister. On ne reconnait dans les deux protagonistes les deux enfants de la photo pr\u00e9c\u00e9dente que parce que elle appartient \u00e0 une s\u00e9rie qui demeure pourtant opaque puisqu\u2019aucun commentaire ne les accompagne, aucune explication. Accompagn\u00e9e d\u2019un clich\u00e9 o\u00f9 le jeune homme est assis sur un banc de pierre aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019une jeune femme, sans doute prise le m\u00eame jour, la photo semble dessiner l\u2019histoire d\u2019une journ\u00e9e o\u00f9 le couple et la toute jeune fille \u00e9taient partis se promener, la s\u0153ur servant sans doute de \u00ab&nbsp;chaperon&nbsp;\u00bb comme on disait alors et chacune leur tour les deux jeunes femmes avaient occup\u00e9 la place du photographe. Dans ce clich\u00e9 les deux protagonistes se pr\u00eatent d\u2019autant plus volontiers \u00e0 la mise en sc\u00e8ne que cette fois&nbsp; l\u2019image devra t\u00e9moigner en m\u00eame temps de l\u2019honn\u00eatet\u00e9 des sentiments et de leur authenticit\u00e9. Tous les codes sont respect\u00e9s&nbsp;: regards centr\u00e9s et convergents vers l\u2019objectif comme si on le prenait \u00e0 t\u00e9moin, pose chaste qui n\u2019exclut pas le rapprochement (le bras droit du jeune homme masqu\u00e9 par le buste de la jeune femme enlace vraisemblablement la taille plut\u00f4t que l\u2019\u00e9paule), jambes sagement crois\u00e9es de la jeune femme. Pas de place ici pour l\u2019improvisation&nbsp;: il s\u2019agit bien de figer pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 ce sentiment fugitif qu\u2019on entretiendra plus tard par un \u00e9change \u00e9pistolaire aussi br\u00fblant que convenu dans sa r\u00e9p\u00e9tition \u00e0 l\u2019infini des m\u00eames serments amoureux. Comme si le mensonge du langage pouvait fonder une vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Sur la photo aux bords dentel\u00e9s un couple nonchalamment appuy\u00e9 sur le garde-corps en fer forg\u00e9 d\u2019un balcon baign\u00e9 par la lumi\u00e8re d\u2019un milieu de journ\u00e9e. Ce sont les m\u00eames personnages que dans la photo pr\u00e9c\u00e9dente. Leurs corps imbriqu\u00e9s \u00e9pousent  une position en \u00ab\u00a0contra-posto\u00a0\u00bb soulign\u00e9e par leurs bras qui forment un harmonieux parall\u00e8le sur la rambarde o\u00f9 ils prennent appui. Derri\u00e8re eux la trou\u00e9e de clart\u00e9 un peu \u00ab&nbsp;brul\u00e9e&nbsp;\u00bb donne un aspect fantomatique au b\u00e2timent situ\u00e9 \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan en partie masqu\u00e9 par un parasol comme ceux qui fleurissaient sur les plages du midi dans les ann\u00e9es trente-quarante du si\u00e8cle pass\u00e9. Le parasol est l\u00e9g\u00e8rement en arri\u00e8re et surplombe une haie v\u00e9g\u00e9tale dont l\u2019ombre vient faire contraste avec la robe claire de la jeune femme. Elle a cette coiffure qu\u2019on voit sur les photos des femmes \u00e0 la lib\u00e9ration&nbsp;: une sorte de raie sur le c\u00f4t\u00e9 gauche s\u00e9pare la chevelure en deux masses \u00e9quilibr\u00e9es qui tombent en vague de chaque c\u00f4t\u00e9 du visage, recouvrant ainsi les oreilles. Le col marin du jeune homme (il porte en effet l\u2019uniforme des mousses) accompagne le mouvement du haut du bras de la jeune femme \u00e0 son c\u00f4t\u00e9. Leurs deux t\u00eates son inclin\u00e9es dans un m\u00eame mouvement. Au dos du clich\u00e9 la jeune femme a \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;En souvenir d\u2019un bon dimanche pass\u00e9 avec mon fianc\u00e9 que j\u2019aime avec ferveur 15\/09\/1942&nbsp;\u00bb. L\u2019image a \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue comme un viatique destin\u00e9 \u00e0 \u00e9carter le \u00ab&nbsp;cafard&nbsp;\u00bb auquel le jeune mousse pourrait succomber, avec la complicit\u00e9 du photographe qui s\u2019est post\u00e9 sur le balcon voisin dont la balustrade coupe le clich\u00e9 dans son premier quart. Tout signifie l\u2019harmonie et la stabilit\u00e9. Pourtant on ne peut s\u2019emp\u00eacher de remarquer la divergence des regards&nbsp;: le jeune homme fixe l\u2019objectif d&rsquo;un air rendu \u00ab&nbsp;t\u00e9n\u00e9breux&nbsp;\u00bb par l\u2019ombre que font ses arcades sourcili\u00e8res, tandis que la jeune femme a d\u00e9tourn\u00e9 les yeux juste au moment du d\u00e9clenchement de l\u2019obturateur comme si quelque chose avait attir\u00e9 son attention \u00e0 ce moment-l\u00e0, d\u00e9truisant ainsi l\u2019illusion de sym\u00e9trie qui devait pr\u00e9sider \u00e0 ce moment.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une photo couleur s\u00e9pia dans sa forme num\u00e9ris\u00e9e. La composition en est soign\u00e9e. L\u2019objectif plac\u00e9 en contre bas de la sc\u00e8ne permet un \u00e9tagement rigoureux des plans r\u00e9partissant ainsi les degr\u00e9s d\u2019importance et la coh\u00e9sion de l\u2019ensemble. C\u2019est l\u2019\u00e9poque de la recolte. 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