{"id":46856,"date":"2021-08-17T15:08:48","date_gmt":"2021-08-17T13:08:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=46856"},"modified":"2021-08-17T15:21:28","modified_gmt":"2021-08-17T13:21:28","slug":"l5-details-de-quelque-corps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l5-details-de-quelque-corps\/","title":{"rendered":"L5 d\u00e9tails de quelque corps"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Les regards, les yeux, les corps, l\u2019alcool, c\u2019est tout<\/em>. Elle ne voit personne sur le quai. Elle n\u2019a vu personne dans le train. Elle ne veut voir personne. Elle laisse filer son regard sur les lieux autour comme un animal qui l\u2019air de rien ne cesse de prendre ses rep\u00e8res tout en trottinant dans la for\u00eat. Sauf qu\u2019elle ne trottine pas. La fatigue concentr\u00e9e dans ses yeux gris le lui interdit. L\u2019\u00e2ge aussi et sans doute quelque chose de plus profond qui leste sa marche. Mais d\u00e8s qu\u2019elle charge son sac \u00e0 dos, son corps se tend et elle se meut avec l\u2019\u00e9nergie puissante et douce d\u2019une rivi\u00e8re souterraine. Elle a le corps d\u2019une femme qui a bu, longtemps et beaucoup. Peut-\u00eatre boit-elle encore. Quand elle a quitt\u00e9 la place de la gare, elle n\u2019a pas cherch\u00e9 de bar, ni de sup\u00e9rette o\u00f9 acheter ou voler une canette ou une bouteille. Elle a avanc\u00e9, lentement, n\u2019accrochant son regard qu\u2019\u00e0 la g\u00e9om\u00e9trie de la ville qu\u2019elle tente de reconstruire. M\u00eame dans l\u2019avenue principale, aucun corps ne la fr\u00f4le. Dans ses journaux, Kafka \u00e9crit son \u00ab&nbsp;d\u00e9sir affirm\u00e9 d&rsquo;imiter les d\u00e9tails de ce qui est grossier, j&rsquo;ai tr\u00e8s envie, dit-il, d&rsquo;imiter les manipulations que font certaines personnes avec leurs cannes de promenade, la fa\u00e7on dont ils se tiennent les mains, leurs mouvements de doigts et j&rsquo;y arrive sans efforts&nbsp;\u00bb. Cette femme pourrait \u00eatre imit\u00e9e, la mani\u00e8re de regarder loin, d\u2019avancer puissamment lentement, de glisser ses pouces sous les bretelles du sac \u00e0 dos, cette sorte de bloc qu\u2019elle est. Ce serait facile. Ce ne serait qu\u2019une imitation. Son regard, qui pourrait l\u2019imiter?<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00c9crire le corps jusqu\u2019aux moindres d\u00e9tails<\/em> Elle porte un tatouage \u00e0 la base du pouce, qu\u2019elle a fait elle-m\u00eame, handpoke, DIY, avec une aiguille pass\u00e9e dans la bague m\u00e9tallique qui cercle la gomme \u00e0 la base d\u2019un crayon de papier. C&rsquo;est son tout premier tatouage, fait dans sa chambre. Elle avait aim\u00e9 sentir la l\u00e9g\u00e8re r\u00e9sistance de la peau avant que l\u2019aiguille la p\u00e9n\u00e8tre, ce tr\u00e8s l\u00e9ger et silencieux craquement ressenti au moment de l\u2019effraction de la peau. Elle a longtemps jou\u00e9 avec ce fade grain de beaut\u00e9 d\u2019un millim\u00e8tre carr\u00e9 et demi environ, aux contours impr\u00e9cis, \u00e0 le faire appara\u00eetre, dispara\u00eetre, ouvrant le pouce puis le collant \u00e0 la paume. Aujourd\u2019hui, elle ne le regarde plus, il est pass\u00e9 du gris anthracite au gris-souris, p\u00e2le et bleut\u00e9. Elle ne regarde pas plus les autres points qu\u2019elle, ou ses amies, avaient piqu\u00e9 un peu partout, les lettres aussi, un s, un n, un i, initiales secr\u00e8tes d\u2019amours adolescentes, alt\u00e9r\u00e9s par le temps, comme ce point qu\u2019elle porte au coin de l\u2019oeil et qui attire le regard. C\u2019est un tatouage, une tache, une ombre, un bouton? On se demande quand on lui parle, regardant \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9, laissant \u00e0 peine glisser le regard au coin de l\u2019oeil, donnant l\u2019impression qu\u2019on la regarde dans les yeux, ce que si peu de personnes font encore. Ce point presque-rien, pris dans les rides, rigoles o\u00f9 coulent les larmes, s\u2019est estomp\u00e9 \u00e9galement. Mais il est l\u00e0, suffisamment l\u00e0 pour qu\u2019on s\u2019y accroche.<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019\u00e9tirement du presque-rien<\/em>. Ce premier tatouage, fait \u00e0 la main, c\u2019\u00e9tait pour rien. Pour voir. C\u2019\u00e9tait une exp\u00e9rience. Il fallait le faire pour savoir ce que \u00e7a faisait. Il fallait en laisser la trace pour montrer qu\u2019elle l\u2019avait fait. Elle a demand\u00e9 comment on faisait au punk de la classe. Il le lui a dit. Elle a fait bouillir l\u2019aiguille dans l\u2019eau, dix minutes. Elle l\u2019a pass\u00e9e \u00e0 la flamme du briquet. Elle l\u2019a l\u00e2ch\u00e9e. Elle n\u2019avait pas pens\u00e9 qu\u2019en chauffant la pointe de l\u2019aiguille qui allait rougir et noircir, toute l\u2019aiguille allait devenir br\u00fblante. Quand elle s\u2019est br\u00fbl\u00e9e, qu\u2019elle a l\u00e2ch\u00e9 l\u2019aiguille, elle s\u2019est souvenue des cours de physique, la conduction, l\u2019agitation mol\u00e9culaire qui varie selon les mat\u00e9riaux, les \u00e9lectrons libres, la formule de la chaleur, la loi de Fourier. A\u00efe, putain, \u00e7a br\u00fble. Elle secoue la main comme si elle voulait se d\u00e9barrasser de ses doigts. Elle met sa langue entre la pulpe du pouce et de l\u2019index. \u00c7a cr\u00e9e un mini apaisement. Vraiment mini. Elle fait couler de l\u2019eau froide sur les deux doigts, qu\u2019elle frotte, presse l\u2019un sur l\u2019autre pour \u00e9prouver la br\u00fblure. Elle ramasse l\u2019aiguille. Elle ne la st\u00e9rilise pas \u00e0 nouveau, ce qui est fait est fait. Elle la fixe \u00e0 la base du crayon. Elle l\u2019encre et commence \u00e0 piquer. Le premier point, elle a h\u00e9sit\u00e9 un peu puis elle a pos\u00e9 la pointe de l\u2019aiguille \u00e0 la base du pouce, l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a fait une sorte de membrane quand tu l\u2019\u00e9cartes de la main, et elle a appuy\u00e9. L\u2019aiguille a perc\u00e9 la peau. Elle l\u2019a retir\u00e9e et a regard\u00e9. Puis elle a piqu\u00e9 encore et encore. \u00c7a ne faisait pas tr\u00e8s mal. Le point s\u2019\u00e9largissait. \u00c7a ne ressemblait \u00e0 rien. \u00c7a n\u2019\u00e9tait pas fait pour ressembler \u00e0 quoique ce soit. Plus tard, elle en fait d\u2019autres des points, sur elle, et sur les copines. Le second, juste sous le nombril. Le troisi\u00e8me sous la mall\u00e9ole. Des points d\u2019exp\u00e9rimentation. Celui du coin de l\u2019oeil est venu plus tard. Entre ces quatre points, s\u2019\u00e9tire son corps, vieillit sa peau. Quand elle passe les pouces sous les sangles du sac \u00e0 dos, on le voit bien ce premier point, du m\u00eame c\u00f4t\u00e9 que le point de l\u2019oeil. Il semble la soutenir et la tirer vers l\u2019avant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les regards, les yeux, les corps, l\u2019alcool, c\u2019est tout. Elle ne voit personne sur le quai. Elle n\u2019a vu personne dans le train. Elle ne veut voir personne. Elle laisse filer son regard sur les lieux autour comme un animal qui l\u2019air de rien ne cesse de prendre ses rep\u00e8res tout en trottinant dans la for\u00eat. 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