{"id":46929,"date":"2021-08-17T22:12:24","date_gmt":"2021-08-17T20:12:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=46929"},"modified":"2021-08-17T22:13:02","modified_gmt":"2021-08-17T20:13:02","slug":"l8-retenir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l8-retenir\/","title":{"rendered":"#L8 \u2013 Retenir"},"content":{"rendered":"\n<p>Il est des heures o\u00f9 j\u2019aurai beau avoir faim, m\u2019\u00e9coutant r\u00e9clamer, les grondements orageux dans le ventre, les \u00e9clairs contre les pores de l\u2019estomac, il m\u2019est impossible d\u2019avaler quoi que ce soit. Un th\u00e9 peut-\u00eatre, pour l\u2019allant qu\u2019il conf\u00e8re pendant les heures de d\u00e9ambulation dans les couloirs, recouvrant les \u00e9paules d\u00e9nud\u00e9es d\u2019une veste tomb\u00e9e \u00e0 terre, repla\u00e7ant une couverture, un fauteuil roulant, confiant un verre d\u2019eau \u00e0 ce jeune qui attend la visite du m\u00e9decin, des voix me parviennent des diff\u00e9rentes chambres, coup\u00e9es par les murs que je longe toute la nuit, le timbre al\u00e9atoire des infirmiers qui tentent de rassurer, le diagnostic finira par arriver, attendre la radio, la calligraphie du corps int\u00e9rieur, et je le vois \u2013 l\u00e0 devant, isol\u00e9 dans le petit cabinet de consultation, \u00ab&nbsp;vous avez vu le m\u00e9decin&nbsp;? on s\u2019occupe de vous&nbsp;?&nbsp;\u00bb IL secoue la t\u00eate, le regard las et effray\u00e9. Je m\u2019approche et d\u00e9cide de lui prendre le pouls, juste pour la compagnie, le serrement du st\u00e9thoscope qui fabrique une prise solide, la sensation du corps pris en charge, bien ancr\u00e9 au port. En relevant sa manche, je d\u00e9couvre une large coupure ancienne qui a d\u00e9moli l\u2019arri\u00e8re du bras, comme s\u2019il avait re\u00e7u un coupe-coupe, la br\u00e8che est \u00e9norme, donnant l\u2019illusion que le bras s\u2019est pli\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, inversant la pliure du coude. \u00ab&nbsp;C\u2019est un accident&nbsp;\u00bb, s\u2019empresse-t-il d\u2019expliquer. Je retiens en mimant l\u2019habitude, \u00ab&nbsp;\u00e7a arrive&nbsp;\u00bb. Et change imm\u00e9diatement d\u2019expression&nbsp;: &nbsp;\u00ab&nbsp;oh 47 battements par minute&nbsp;! c\u2019est fantastique, voil\u00e0 un sportif&nbsp;!&nbsp;\u00bb Il sourit et son visage s\u2019\u00e9merveille. Il remonte l\u2019autre manche pour respirer un peu dans la pi\u00e8ce confin\u00e9e, j\u2019aper\u00e7ois des stries fonc\u00e9es dans la peau noire, des scarifications parall\u00e8les, \u00e9tal\u00e9es dans un ordre d\u00e9croissant. \u00ab&nbsp;Elles ont une signification&nbsp;?&nbsp;\u00bb Il raconte que c\u2019est un embl\u00e8me tribal, un signe d\u2019appartenance qui le relie sans cesse \u00e0 ses douze ans. La rivi\u00e8re glac\u00e9e o\u00f9 il se baignait avec ses fr\u00e8res, les libellules gigantesques qui venaient se poser sur leur front, formant un diad\u00e8me immense sur le visage. La nature \u00e0 port\u00e9e de peau. Il y avait aussi ces arbres avaleurs, qui faisaient dispara\u00eetre de petits enfants, quand on les oubliait \u00e0 l\u2019ombre des feuillages. Peut-\u00eatre avaient-ils \u00e9t\u00e9 saisis au tronc par des hy\u00e8nes, des tigres, des panth\u00e8res. Mais les sorciers n\u2019avaient pu identifier aucune trace dans la terre rouge. \u00ab&nbsp;Des singes auraient pu les emporter pour les \u00e9lever&nbsp;?&nbsp;\u00bb Il sourit et son visage fabrique une fleur g\u00e9ante, on y entend descendre la rivi\u00e8re et son eau froide. \u00ab&nbsp;Madame, j\u2019ai mal au ventre\u2026&nbsp;\u00bb Un doute me prend, je lui demande de s\u2019\u00e9tendre sur le brancard, et commence \u00e0 palper le bas-ventre, il retient un long cri, s\u2019affole \u00ab&nbsp;c\u2019est l\u2019appendicite&nbsp;?&nbsp;\u00bb Oui, sans doute. J\u2019appelle le m\u00e9decin de garde. \u00ab&nbsp;On va vous prendre en charge tout de suite. Je vous retrouverai en salle de r\u00e9veil.&nbsp;\u00bb Les coll\u00e8gues viennent le chercher pour le conduire au bloc. Je me dis qu\u2019\u00e0 force de contenir la douleur, il aurait pu <em>y rester<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu me regardes avec chaleur, me reconnais tout de suite, cette endurance c\u2019est dangereux je te murmure, il faut consulter d\u00e8s que vous avez mal, ne pas attendre. Tu d\u00e9plies le drap qui remonte jusqu\u2019au menton et je revois cette blessure profonde. Je ne sais pas ce qui m\u2019a pris, l\u2019id\u00e9e l\u2019image qui a germ\u00e9 soudain. Un rat\u00e9, un virage brutal qui impurifie ma fa\u00e7on de te regarder. Je te vois alors distinctement sur une embarcation en plein oc\u00e9an, vous \u00eates entass\u00e9s sur le gonflable, les genoux contre le visage, les genoux mordus par la bouche, \u00e0 genoux serr\u00e9s les uns contre les autres, dans une odeur d\u2019essence \u00e0 frapper la t\u00eate, le moteur ne marche plus et vous d\u00e9rivez dans les vagues. L\u2019eau rentre dans le flotteur et arrive \u00e0 hauteur de poitrine, des enfants braillent et mordent le cou en qu\u00eate d\u2019une t\u00e9tine, les vagues vous ballottent et submergent les corps harass\u00e9s de fatigue, les plus faibles ont des yeux pris dans le roulis, tombent sur les plus bas qui les repoussent, qui les poussent, une femme bascule sur toi, tu es tellement sonn\u00e9 par les vapeurs d\u2019essence qui te grillent la peau, gratt\u00e9e jusqu\u2019au sang, accabl\u00e9 de fatigue, tu repousses cette femme \u00e0 bascule, va pour la maintenir au-dessus, loin de ta t\u00eate, c\u2019est l\u00e0 que tu vois l\u2019enfant agripp\u00e9 \u00e0 sa poitrine, la femme n\u2019a plus de pupille, plus de force, s\u2019est \u00e9vanouie dans l\u2019essence et les vagues par-dessus bord, alors d\u2019un coup tu as saisi l\u2019enfant et repouss\u00e9 la m\u00e8re, par-dessus bord la chair surnum\u00e9raire, par-dessus bord les l\u00e8vres bord\u00e9es de salive, le corps envelopp\u00e9 de muscles, les plus d\u2019\u00e2me, les sans-vie, ta peau br\u00fble d\u2019essence, et tu me regardes tout racont\u00e9 d\u2019une seule vision. Avec dans ton \u0153il encore, la femme jet\u00e9e \u00e0 l\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p>Vous vous trompez sur moi. Je suis si p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de terreur et de fatigue, c\u2019est \u00e0 cause de l\u2019\u00e9v\u00e9nement qu\u2019il faut vous raconter. Le seul \u00e0 dire, \u00e0 \u00e9jecter de ma vie. Mon fr\u00e8re madame, mon fr\u00e8re est n\u00e9 avec la peau blanche, de larges taches blanches sur les mains, sur le torse, les cheveux blancs, les yeux inject\u00e9s de miel. Vous ne pouvez pas savoir. La folie des miens sur mon fr\u00e8re. Les coups de b\u00e2ton dans la rue, le souffre-douleur, le non-sens, la hargne de ne pouvoir r\u00e9clamer raison, ce corps qui aurait pu \u00eatre le mien, que j\u2019aurais peut-\u00eatre pu prot\u00e9ger, \u00e0 force de cris de harangues dans la rue. Mais les jeunes se sont acharn\u00e9s sur lui. Et l\u2019essence, oui madame, l\u00e0-dessus vous avez raison. L\u2019essence sur le corps madame. Jet\u00e9 dans l\u2019essence. Et l\u2019odeur du corps br\u00fbl\u00e9, les os rendus, la peau rendue \u00e0 sa noirceur, le corps dans mes bras. Je ne veux plus madame \u00eatre des miens, faire partie d\u2019eux, les bouches gorg\u00e9es de salive, ceux qui s\u2019acharnent, ceux qui roulent des braises sur les yeux effray\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est des heures o\u00f9 j\u2019aurai beau avoir faim, m\u2019\u00e9coutant r\u00e9clamer, les grondements orageux dans le ventre, les \u00e9clairs contre les pores de l\u2019estomac, il m\u2019est impossible d\u2019avaler quoi que ce soit. Un th\u00e9 peut-\u00eatre, pour l\u2019allant qu\u2019il conf\u00e8re pendant les heures de d\u00e9ambulation dans les couloirs, recouvrant les \u00e9paules d\u00e9nud\u00e9es d\u2019une veste tomb\u00e9e \u00e0 terre, repla\u00e7ant une couverture, un <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l8-retenir\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L8 \u2013 Retenir<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":330,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2678],"tags":[],"class_list":["post-46929","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-8-goux"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/46929","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/330"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=46929"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/46929\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=46929"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=46929"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=46929"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}