{"id":46934,"date":"2021-08-18T11:43:49","date_gmt":"2021-08-18T09:43:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=46934"},"modified":"2021-08-18T22:47:31","modified_gmt":"2021-08-18T20:47:31","slug":"p9-lenigme-des-visages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p9-lenigme-des-visages\/","title":{"rendered":"#P9 | L\u2019\u00e9nigme des visages"},"content":{"rendered":"\n<p>C&rsquo;est une ancienne photographie en couleur, dont les teintes ont vir\u00e9es s\u00e9pia avec le temps, elle a \u00e9t\u00e9 d\u00e9coup\u00e9e en minuscules morceaux, si on les compte on peut en d\u00e9nombrer vingt-cinq, aux formes vari\u00e9es, d\u00e9chiquet\u00e9s en petits fragments tels des confettis de carnaval mais recompos\u00e9s comme on le ferait avec les pi\u00e8ces d&rsquo;un puzzle, sans doute parce que la photographie a \u00e9t\u00e9 d\u00e9chir\u00e9e dans un moment d&rsquo;\u00e9nervement, d&rsquo;agacement, avec une rage vivace que trahissent les fines d\u00e9chirures blanches aux bords cisel\u00e9s de chacun de ces morceaux, sous la col\u00e8re d&rsquo;un geste incontr\u00f4l\u00e9, disproportionn\u00e9, d\u00e9coup\u00e9es d&rsquo;abord en deux parties, \u00e0 peu pr\u00e8s au centre, puis plus m\u00e9thodiquement, avec un acharnement et une d\u00e9termination qui ont permis \u00e0 leur auteur de passer ses nerfs sur cette photographie dont il ne voulait plus voir l&rsquo;image, qu&rsquo;il a d\u00e9chir\u00e9 en bandes r\u00e9p\u00e9t\u00e9es d&rsquo;\u00e9gales largeurs afin d&rsquo;obtenir des bouts suffisamment petits pour qu&rsquo;on n&rsquo;identifie pas la personne qui posait sur l&rsquo;image, pour qu&rsquo;elle disparaisse tout simplement de cette image (comme il arrive parfois qu&rsquo;on esp\u00e8re voir une personne sortir de notre vue pour qu&rsquo;elle finisse par sortir de notre vie) que cette photographie impose \u00e0 notre esprit, le souvenir de ce moment d&rsquo;\u00e9garement, celui de cette jeune femme nue, couch\u00e9e sur une natte en raphia dispos\u00e9e sur le sable uniforme d&rsquo;une plage, qui s&rsquo;offre sans pudeur au regard du photographe qui la prend, image qu&rsquo;on a essay\u00e9 de recoller tant bien que mal apr\u00e8s coup, avec du scotch qui a jauni avec le temps au dos de la photographie, sans qu&rsquo;on sache qui, du photographe, du mod\u00e8le ou d&rsquo;une tierce personne, pris de remords ou de curiosit\u00e9 pour le myst\u00e8re de cette image dont on restitue ainsi l&rsquo;ensemble apr\u00e8s en avoir retrouv\u00e9 les d\u00e9bris disparates au fond d&rsquo;une poubelle, pour tenter de restituer ce qui aura pu pousser \u00e0 bout le photographe \u00e0 d\u00e9chirer sa photo, \u00e0 moins qu&rsquo;il s&rsquo;agisse du mod\u00e8le qui ne voulait pas que l&rsquo;on garde cette image d&rsquo;elle, ou bien encore un mari jaloux, un amant \u00e9conduit, un fr\u00e8re pudibond et ne parvenant pas \u00e0 en retrouver tous les morceaux, laissant des vides au niveau du visage, des blancs, fragments perdus \u00e0 tout jamais, qui renforcent l&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 de cette image anonyme et la violence de sa nudit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un vieil album photo transmis par son p\u00e8re, qu&rsquo;il n&rsquo;ouvre qu&rsquo;en de tr\u00e8s rares occasions depuis son d\u00e9c\u00e8s, un de ces albums \u00e0 la couverture rigide en simili cuir de couleur sombre, dont les \u00e9paisses pages cartonn\u00e9es au format \u00e0 l&rsquo;italienne sont prot\u00e9g\u00e9es par un intercalaire en papier cristal emboss\u00e9 parcouru de motifs g\u00e9om\u00e9triques japonais, on devine la photographie noir et blanc d&rsquo;un visage, le portrait d&rsquo;un vieil homme dont on ne per\u00e7oit pas distinctement les traits, juste la forme g\u00e9n\u00e9rale, visage ovale, nez pro\u00e9minent, les yeux creus\u00e9s, sans doute ferm\u00e9s, le cr\u00e2ne ras\u00e9, de face, la crainte de soulever l&rsquo;intercalaire qui couvre ce visage comme un voile qui rappelle le linceul enveloppant le visage d&rsquo;un mort \u00e0 la morgue, quand on doit authentifier son corps, certifier qu&rsquo;il s&rsquo;agit bien de lui, <em>c&rsquo;est lui, c&rsquo;est bien lui<\/em>, et dans ce geste de tourner la page, coinc\u00e9e entre le pouce et l&rsquo;index, du bout des doigts, ce mouvement lent, pr\u00e9cautionneux, proche du c\u00e9r\u00e9monial, avec le bruit qui l&rsquo;accompagne, la rigidit\u00e9 du papier cristal qui crisse sous les doigts avant de retomber sur la page de gauche, dans un froissement de feuille fragile dans lequel on pourrait entendre m\u00eal\u00e9s le souffle du vent dans les arbres du cimeti\u00e8re, leur tronc qui se crispent en grin\u00e7ant, la terre par pellet\u00e9es r\u00e9guli\u00e8res projet\u00e9e sur le socle en bois verni du cercueil profond\u00e9ment enfoui sous terre, et les pleurs retenus de l&rsquo;assistance, la r\u00e9v\u00e9lation de ce visage qui nous appara\u00eet soudain, dans le mouvement contraire de celui qui c\u00e9l\u00e8bre la mise en terre du corps, apparition au lieu de disparition, <em>c&rsquo;est lui, c&rsquo;est bien lui<\/em>, l&rsquo;admirable visage endormi du grand-p\u00e8re sur son lit de mort, les yeux creus\u00e9s dans un visage diaphane, un homme qui donnait vraiment l&rsquo;impression d&rsquo;un d\u00e9pouillement total, c&rsquo;est sans doute ce qui explique le d\u00e9nuement de la d\u00e9coration de la chambre fun\u00e9raire, il est fr\u00e9quent de placer des objets symboliques \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du corps pour sugg\u00e9rer l\u2019id\u00e9e de la mort, une pendule, un livre ouvert ou, le plus souvent, une fleur coup\u00e9e dans les mains de la personne d\u00e9c\u00e9d\u00e9e, ici c&rsquo;est un simple bouquet de fleurs des champs s\u00e9ch\u00e9s qui a \u00e9t\u00e9 dispos\u00e9 sur le draps blanc et qui recouvre le corps du d\u00e9funt.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur cette photographie, on voit un jeune homme aux traits tir\u00e9s, l&rsquo;air fatigu\u00e9, ailleurs. Ses yeux noirs, l&rsquo;un plus ferm\u00e9 que l&rsquo;autre. Il porte une chemise \u00e0 fleurs, il est assis de biais sur un banc en bois inconfortable, le dos coll\u00e9 contre un mur blanc macul\u00e9 de traces de frottements, de passages r\u00e9guliers dans cet espace r\u00e9duit, le couloir \u00e9troit de la Brigade de R\u00e9pression du Banditisme, situ\u00e9 au 36 Quai des Orf\u00e8vres. Il a \u00e9t\u00e9 photographi\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises, de face tout d&rsquo;abord, puis de profil. On lui a demand\u00e9 ensuite d&rsquo;attendre l\u00e0 quelques instants, dans ce lieu tr\u00e8s passant, bruyant, qu&rsquo;on vienne prendre ses empreintes. Il est h\u00e9b\u00e9t\u00e9, il ne distingue pas, dans l&rsquo;agitation du lieu, les policiers qui s&rsquo;affairent en tous sens et ce photographe de l&rsquo;agence Sygma qui s&rsquo;est introduit avec la complicit\u00e9 de l&rsquo;un des policiers, le prendre en photo \u00e0 plusieurs reprises. De face et de profil. Il semble impassible, la t\u00eate l\u00e9g\u00e8rement baiss\u00e9e, mettant en avant son front bomb\u00e9, le regard droit semble d\u00e9fier celui qui s&rsquo;y oppose, qui s&rsquo;y confronte en l&rsquo;observant, ses cheveux bruns ondul\u00e9s, en bataille, il garde les bras crois\u00e9s, avec une l\u00e9g\u00e8re \u00e9corchure sur la joue. Retrouver le lendemain cette photographie d&rsquo;Alain Leblanc, photographe de l&rsquo;Agence Sygma, dans le journal <em>Aujourd&rsquo;hui<\/em>, l&rsquo;\u00e9dition parisienne du quotidien <em>Le Parisien<\/em>, la reproduction de cette photographie de Tervel Kalev qui vient d&rsquo;\u00eatre arr\u00eat\u00e9 suite au cambriolage de la succursale de la Banque de France \u00e0 Pantin qui s&rsquo;est achev\u00e9e par une fusillade avec des policiers qui patrouillaient aux abords de la station de m\u00e9tro \u00c9glise de Pantin, une fusillade qui a fait trois morts, la complice du braqueur, un vigile et un gardien de la paix. L&rsquo;image originale du braqueur arr\u00eat\u00e9 a \u00e9t\u00e9 recadr\u00e9e pour sa diffusion \u00e0 la une du journal, accompagn\u00e9 d&rsquo;une manchette \u00e0 large titraille : <em>Arrestation du tireur fou<\/em> <em>de Pantin<\/em>. Derri\u00e8re le visage fatigu\u00e9 de cet homme \u00e0 l&rsquo;air d\u00e9tach\u00e9, les traits marqu\u00e9s, le regard dans le vide, on aper\u00e7oit le fragment d&rsquo;un mur blanc ray\u00e9 qui sert habituellement \u00e0 mesurer la taille des personnes arr\u00eat\u00e9es. Le visage est photographi\u00e9 de face mais il nous appara\u00eet resserr\u00e9 par le cadre de la photographie qui le montre en tr\u00e8s gros plan comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;une photographie d&rsquo;identit\u00e9 judiciaire. Les couleurs de la reproduction de l&rsquo;image sur le papier journal sont satur\u00e9es. Le visage intentionnellement agrandi, transform\u00e9 par le cadrage resserr\u00e9, modifie son allure. L&rsquo;\u00e9corchure sur la joue de cet homme para\u00eet disproportionn\u00e9e. Ses l\u00e8vres rouge sang comme sa blessure renforcent la dramaturgie de l&rsquo;image.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est une ancienne photographie en couleur, dont les teintes ont vir\u00e9es s\u00e9pia avec le temps, elle a \u00e9t\u00e9 d\u00e9coup\u00e9e en minuscules morceaux, si on les compte on peut en d\u00e9nombrer vingt-cinq, aux formes vari\u00e9es, d\u00e9chiquet\u00e9s en petits fragments tels des confettis de carnaval mais recompos\u00e9s comme on le ferait avec les pi\u00e8ces d&rsquo;un puzzle, sans doute parce que la photographie <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p9-lenigme-des-visages\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#P9 | L\u2019\u00e9nigme des visages<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":242,"featured_media":47042,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2070,2706],"tags":[298,79,277,482],"class_list":["post-46934","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-pete-2021-progression","category-progression-9-ernaux","tag-corps","tag-memoire","tag-mort","tag-photographie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/46934","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/242"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=46934"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/46934\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/47042"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=46934"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=46934"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=46934"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}