{"id":46975,"date":"2021-08-18T08:55:36","date_gmt":"2021-08-18T06:55:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=46975"},"modified":"2021-08-19T13:02:13","modified_gmt":"2021-08-19T11:02:13","slug":"lichen-encore","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lichen-encore\/","title":{"rendered":"#L8 Lichen, encore"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle est d\u00e9sormais dans cette for\u00eat rude, \u00e2pre et drue, un lambeau de lichen entre les doigts qu\u2019elle contemple, comme un enfant regarde un tr\u00e9sor, ou ce qu\u2019il nomme tel, quelque chose qui brille et cela lui suffit \u00e0 nommer la pacotille dans la paume, tr\u00e9sor. Tenir le lichen entre les doigts, cette guenille chevelue abandonn\u00e9e sur le sol, elle h\u00e9site entre le nommer fruticuleux ou foliac\u00e9 et peu importe puisque les deux mots suffisent \u00e0 la faire r\u00eaver, caresser cette peau, sentir ce qu\u2019on dit r\u00eache se frotter \u00e0 son \u00e9piderme, penser soudain \u00e0 la main de sa grand-m\u00e8re qu\u2019elle effleurait avec crainte puis dont elle suivait les rides avec l\u2019index lentement \u00e0 la recherche d\u2019un secret ou d\u2019une source peut-\u00eatre, s\u2019\u00e9tourdir de ses ombres et de ses replis, on dirait des volets \u00e0 moiti\u00e9 clos pour se prot\u00e9ger de la chaleur mais qui laissent malgr\u00e9 tout filtrer quelques lueurs, sentir cette s\u00e9nescence toute relative, puisque si lente et invisible \u00e0 l\u2019\u0153il nu, scruter ce lichen comme parfois, dans le doute insistant de la jeunesse, on se d\u00e9visage dans un miroir o\u00f9 l\u2019on craint de voir les premi\u00e8res rides se dessiner et annoncer la lente d\u00e9cr\u00e9pitude de ce que l\u2019on croit \u00eatre, alors oui le scruter avec toute la mansu\u00e9tude possible et savoir par le biais de lectures r\u00e9centes qu\u2019il n\u2019est pas <em>un<\/em>, ni plante, ni v\u00e9g\u00e9tal mais une symbiose, un champignon mari\u00e9 \u00e0 une algue, un organisme tenace qui n\u2019arr\u00eate pas de faire signe, \u00e0 peine, comme un regard qui chercherait le sien, bien cach\u00e9 pas si loin du tiroir des larmes, et qui finit par d\u00e9nicher la connivence n\u00e9cessaire, pour que le pas s\u2019alentisse, que les yeux se d\u00e9tachent des coul\u00e9es de lumi\u00e8re o\u00f9 ils se noient, entre les verts foisonnants de cette nature expansive et la texture d\u2019un sol dont il faut bien scruter les asp\u00e9rit\u00e9s afin de ne pas tr\u00e9bucher, et soudain cette reconnaissance, ce clin d\u2019\u0153il au sein des mousses et des \u00e9corces, qui interrompt la marche et accroche la pens\u00e9e, l\u2019entra\u00eene dans des circonvolutions improbables \u2014 pourquoi ne pas cr\u00e9er des chapeaux avec des lichens incrust\u00e9s, ou des robes et des manteaux, se coiffer s\u2019habiller et se prendre pour un renne ou un caribou \u00e0 courir dans une toundra , ah oui se retrouver en plein c\u0153ur d\u2019une \u00e9tendue sauvage tapiss\u00e9e de lichens \u2014 puis ce morceau de lichen en forme d\u2019arbre entre les doigts , poursuivre l\u2019errance qu\u2019elle a d\u00e9cid\u00e9 de vivre au sein de cette nature inconnue.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Avec ces arbres comme compagnons, elle se croirait dans un conte, sans v\u00e9ritablement affirmer qu\u2019il serait pour les enfants. Ils lui donnent cet \u00e9lan, qu\u2019on pourrait dire spirituel ou tout au moins le lui laissent imaginer tel. Ils agissent comme un guide pour l\u2019\u00e9gar\u00e9e qu\u2019elle se sent devenir. L\u00e0, dans cette for\u00eat inconnue, elle se sent \u00e0 l\u2019endroit appropri\u00e9. Elle a l\u2019\u00e9trange sensation de n\u2019\u00eatre qu\u2019une virgule dans cette \u00e9tendue sauvage et dont elle ne sait rien, et de penser qu\u2019une virgule a malgr\u00e9 tout son importance dans une phrase, que sans elle, la lecture et la fluidit\u00e9 d\u2019un texte seraient plus ardues. Cette pens\u00e9e lui dessine un sourire. Entre f\u00fbts et feuillages, mais surtout \u00e9corces et racines, odeur d\u2019humus et bruissements incessants, jeux d\u2019ombres et de lumi\u00e8res, chants d\u2019oiseaux et vie souterraine, tout se passe comme si le lieu \u2014 cette for\u00eat \u2014 allait \u00eatre celui d\u2019une exp\u00e9rience de vie pr\u00e9cieuse, une sorte d\u2019au-del\u00e0 d\u00e9j\u00e0 advenu avec les troncs aux incertitudes de lierre et de lichen, un ciel qui ne se laisse gu\u00e8re deviner, des corbeaux qui croaillent sans r\u00e9pit, les ombres des ombres, tout ce qui agit comme une pierre ponce sur l\u2019esprit et lave de tout ce qui encombre ou p\u00e8se, et laisse la place aux interrogations nouvelles, aux solutions susceptibles de monter \u00e0 la surface de soi. Une brise l\u00e9g\u00e8re agite le feuillage et s\u2019entend alors comme un bruit de pluie dont on n\u2019arriverait pas \u00e0 d\u00e9terminer o\u00f9 elle s\u2019\u00e9choue, si le bruit est vraiment r\u00e9el et non le fruit des brouillards de l\u2019esprit, se suspendre \u00e0 ces murmures de vent, et puis le vacillement face \u00e0 cette b\u00e9ance soudaine, en plein c\u0153ur de la for\u00eat: un trou creus\u00e9 avec le monticule de terre tout \u00e0 c\u00f4t\u00e9, bien en \u00e9vidence et c\u2019est d\u2019abord cette terre amoncel\u00e9e qu\u2019elle a remarqu\u00e9 avant m\u00eame qu\u2019elle ne risque de chuter dans le trou ainsi creus\u00e9, un trou circulaire et assez profond pour susciter une curiosit\u00e9 l\u00e9gitime, car ce n\u2019est pas un trou creus\u00e9 par un animal mais bien une v\u00e9ritable fosse, o\u00f9 un corps pourrait \u00eatre jet\u00e9 puis recouvert avec le monticule de terre toute pr\u00eate \u00e0 le cacher au monde ext\u00e9rieur, o\u00f9 nul ne viendrait chercher quoi que ce soit, elle se croit encore seule dans cette for\u00eat mais l\u00e0 il est bien \u00e9vident qu\u2019il n\u2019en est rien, que quelqu\u2019un d\u2019autre s\u2019est \u00e9chou\u00e9 ici, peut-\u00eatre m\u00eame l\u2019observe-t-il \u00e0 cet instant et que le murmure du feuillage n\u2019\u00e9tait pas ce qu\u2019elle croyait, mais bien plut\u00f4t celui d\u2019une pr\u00e9sence, et l\u00e0 soudainement elle est en proie \u00e0 l\u2019immobile.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Quand la crainte ne fait que sommeiller, et qu\u2019insidieusement se greffent \u00e0 un pr\u00e9sent improbable, des souvenirs de r\u00e9cits qu\u2019elle n\u2019aurait sans doute pas d\u00fb conna\u00eetre, mais dont elle a malgr\u00e9 tout entendu des bribes, alors la vision qui se d\u00e9ploie devant elle n\u2019est pas le r\u00e9el mais une vision fantasm\u00e9e nourrie au r\u00e9cit qui a laiss\u00e9 des s\u00e9diments entre ses tempes, et cette sc\u00e8ne forg\u00e9e par un imaginaire d\u2019enfant se d\u00e9roule l\u00e0 maintenant sous ses yeux, dans toute l\u2019horreur d\u2019une guerre, au sein d\u2019une for\u00eat, mais loz\u00e9rienne celle-l\u00e0, un combat entre un maquisard r\u00e9fugi\u00e9 dans la for\u00eat apr\u00e8s les terribles combats qui eurent pour effet de mettre \u00e0 feu tout un village et de pr\u00e9cipiter sur les petites routes de cette campagne qui lui tient tant \u00e0 c\u0153ur des familles et des troupeaux de b\u00eates jusqu\u2019\u00e0 des abris provisoires, un maquisard donc et un soldat allemand qui n\u2019eut pas gain de cause et dont le corps fut jet\u00e9 dans un trou creus\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te, au milieu de n\u2019importe o\u00f9, dans un lieu dont on ne sait plus rien, un lieu de presque rien, mais soudain densifi\u00e9 par la pr\u00e9sence d\u2019un corps, \u00e9paissi du sang des uns et des autres, signifiant \u00e0 ce lieu un surcro\u00eet d\u2019existence, cr\u00e9ant une soudaine \u00e9paisseur, liant \u00e0 tout jamais un homme avec un territoire, un bout de terre, qui a, dans l\u2019imaginaire de l\u2019enfant qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 une b\u00e9ance devant laquelle elle se retrouve soudain confront\u00e9e et qu\u2019elle ne pourra surmonter. Et l\u00e0 dans cette for\u00eat de buis et de ch\u00eanes, o\u00f9 elle n\u2019est jamais venue, elle s\u2019affaisse sur un sol humide et boueux, l\u00e2chant le morceau de lichen qu\u2019elle tenait entre ses doigts, qui lui, va au devant dans la b\u00e9ance du trou, alors qu\u2019elle, dans un sursaut ou dans une sorte de d\u00e9liance reste au bord inanim\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p> L\u2019attente au bout des doigts. <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"588\" height=\"784\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/canvas-2.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-46976\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/canvas-2.png 588w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/canvas-2-315x420.png 315w\" sizes=\"auto, (max-width: 588px) 100vw, 588px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle est d\u00e9sormais dans cette for\u00eat rude, \u00e2pre et drue, un lambeau de lichen entre les doigts qu\u2019elle contemple, comme un enfant regarde un tr\u00e9sor, ou ce qu\u2019il nomme tel, quelque chose qui brille et cela lui suffit \u00e0 nommer la pacotille dans la paume, tr\u00e9sor. 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