{"id":47327,"date":"2021-08-19T18:34:14","date_gmt":"2021-08-19T16:34:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=47327"},"modified":"2021-08-19T18:39:54","modified_gmt":"2021-08-19T16:39:54","slug":"l8-les-cavaliers","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l8-les-cavaliers\/","title":{"rendered":"#L8\/ Les cavaliers"},"content":{"rendered":"\n<p>         \u2026et soudain, alors que l\u2019haleine givrait sur le bord des \u00e9charpes, leur m\u00e8re claironna : <em>\u00ab&nbsp;C\u2019\u00e9tait un soir\u2026&nbsp;\u00bb<\/em> et toute la fratrie se mit en position, joyeuse, une jambe arqu\u00e9e devant, l\u2019autre tendue derri\u00e8re, les feuilles mortes collaient aux semelles, gluantes de terre lourde, et dans les mouffles ramen\u00e9es \u00e0 hauteur de poitrine, dans cette imitation du geste des cavaliers, les doigts \u00e9taient gourds, la laine se confondait avec le froid, et elle fit comme son amie Gabrielle et les fr\u00e8res de celle-ci, elle piaffait de d\u00e9couvrir un amusement nouveau, et toute la fratrie poursuivit le refrain, scanda son rythme binaire et cadenc\u00e9, tout en avan\u00e7ant comme si \u00e0 cheval, une jambe arqu\u00e9e devant, l\u2019autre tendue derri\u00e8re, \u00e0 l\u2019\u00e9poque on ne questionnait pas le genre de la fratrie, il ne serait venu \u00e0 l\u2019id\u00e9e de personne de parler de sororit\u00e9, sauf de sa m\u00e8re \u00e0 elle, peut-\u00eatre, et les mains \u00e0 hauteur de poitrine, comme si tenant les r\u00eanes, ils entonn\u00e8rent \u00e0 l\u2019unisson <em>\u00ab&nbsp;C\u2019\u00e9tait un soir \/ bataille de R\u00e9chauff\u00e8ne \/&nbsp;\u00bb <\/em>et ils marquaient le pas apr\u00e8s chaque scansion, <em>\u00ab&nbsp;Il fallait voir \/ les cavaliers charger \/ Attention \/ Cavaliers\u2026&nbsp;\u00bb<\/em>, et apr\u00e8s un dernier arr\u00eat, suspendus sur un temps qui s\u2019allongeait un peu, sans plus aucune retenue ils hurl\u00e8rent <em>\u00ab&nbsp;Chargeeeeez\u2026&nbsp;\u00bb<\/em> dans l\u2019air glac\u00e9, jetant dehors tout ce que leurs poumons contenaient, courant du plus vite qu\u2019ils pouvaient, bras lev\u00e9, sabre au clair, rattrap\u00e9s presque aussit\u00f4t par le p\u00e8re de Gabrielle qui portait le petit sur son dos, puis plus lentement par la m\u00e8re, qui tenait par la main l\u2019avant-dernier et l\u2019encourageait : <em>\u00ab&nbsp;Chargeez\u2026&nbsp;\u00bb<\/em> d\u2019une voix douce et amus\u00e9e, et ils recommenc\u00e8rent, les deux fr\u00e8res plus grands, et Gabrielle, et elle, \u00e0 chanter, \u00e0 courir, \u00e0 charger, et leur sang \u00e9tait chaud, ils le sentaient battre au-dedans de leurs membres, et les nuages devant leurs bouches s\u2019enflaient, le souffle court, et plusieurs fois encore ils l\u2019emmen\u00e8rent avec eux \u00e0 Rambouillet, \u00e0 Saint-Germain, car ses parents \u00e0 elle ne se promenaient pas en for\u00eat, mais se posaient des questions sur le sens de leurs actions, et m\u00eames les dimanches de printemps, quand l\u2019air se chargeait des pr\u00e9mices de l\u2019\u00e9t\u00e9, gilets d\u00e9boutonn\u00e9s ils chantaient <em>\u00ab&nbsp;La bataille de R\u00e9chauff\u00e8ne&nbsp;\u00bb<\/em> et ils s\u2019\u00e9battaient, les petits grandirent, et parfois l\u2019un ou l\u2019autre des gar\u00e7ons invitait aussi un ami \u00e0 lui, et c\u2019\u00e9tait d\u00e9sormais toute une petite troupe qui hurlait et gesticulait en riant, cavaliers pour de faux, inconscients qu\u2019ils mimaient la derni\u00e8re charge h\u00e9ro\u00efque de l\u2019histoire de France et sa m\u00e8re \u00e0 elle lui faisait toujours remarquer, quand par extraordinaire elles regardaient ensemble un film d\u2019action am\u00e9ricain, que l\u2019un des h\u00e9ros se sacrifiait pour le groupe, immanquablement cela faisait partie du sc\u00e9nario, qu\u2019est-ce qu\u2019ils s\u2019amusaient en for\u00eat, le go\u00fbter aussi \u00e9tait toujours le m\u00eame, et quand le p\u00e8re de Gabrielle annon\u00e7ait qu\u2019il \u00e9tait l\u2019heure de rentrer, personne ne le contestait, m\u00eame lorsqu\u2019on aurait aim\u00e9 que les apr\u00e8s-midis s\u2019allongent autant que les ombres dans la lumi\u00e8re dor\u00e9e d\u2019un soleil d\u00e9clinant, \u00e0 travers les branches, dans l\u2019odeur de l\u2019humus.<\/p>\n\n\n\n<p>       Des ann\u00e9es plus tard, des ann\u00e9es, sur les bancs de la Sorbonne dont le bois sombre et verni grin\u00e7ait au plus petit mouvement et que, pench\u00e9e sur son pupitre, grattant furieusement le papier, elle tentait de noter chaque mot d\u2019un cours sur la guerre franco-prussienne de 1870-1871, \u00e9prouvant \u00e0 la fois de l\u2019admiration et de l\u2019agacement devant la constance de son professeur \u00e0 prononcer tous les noms \u00e0 l\u2019allemande, Bismarck bien s\u00fbr mais aussi Wilhelm der Erste au lieu de Guillaume I<sup>er<\/sup>, en aspirant bien le \u00ab\u00a0h\u00a0\u00bb au milieu de Wilhelm, le premier Kaiser, le fondateur du Reich, elle h\u00e9sitait sur l\u2019orthographe des batailles, Forbach, Froeschwiller, Woerth et Reichshoffen, et le professeur aspirait l\u00e0 encore fortement le \u00ab\u00a0h\u00a0\u00bb au milieu du nom, sans qu\u2019elle sache si les Alsaciens le pronon\u00e7aient de la m\u00eame fa\u00e7on, et v\u00e9rifiant le soir dans sa chambre d\u2019\u00e9tudiante comment ils s\u2019\u00e9crivaient, dans un livre d\u2019histoire ou bien un dictionnaire, elle r\u00e9alisa que les petits cavaliers de ses promenades d\u2019enfants scandaient le nom d\u2019une vraie bataille, et que cette comptine n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 invent\u00e9e pour se r\u00e9chauffer lors de marches en for\u00eat, et \u00e0 l\u2019\u00e9poque personne ne se doutait que quelques ann\u00e9es plus tard, c\u2019est sur internet qu\u2019on v\u00e9rifierait tout et n\u2019importe quoi, la date d&rsquo;une bataille, 6 ao\u00fbt 1870, ou le montant d&rsquo;une transaction entre Alstom et Skoda pour le rachat d&rsquo;une usine \u00e0 Reichschoffen au printemps 2021, et bizarrement elle n\u2019\u00e9prouva aucune nostalgie au souvenir des feuilles mortes et de l\u2019odeur de l\u2019humus. La m\u00eame ann\u00e9e Gabrielle l\u2019avait invit\u00e9e \u00e0 son mariage avec un officier\u2026<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\">Cette proposition s'est \u00e9crite d'un trait, sur une lanc\u00e9e, ce qu'\u00e9voque au profond de moi le nom de Reichshoffen (cf <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l7-ceci-nest-pas-un-roman-daventure\/\">#L7<\/a>), mais, gr\u00e2ce \u00e0 Fran\u00e7ois Bon, en tenant l'autobriographie \u00e0 distance.<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u2026et soudain, alors que l\u2019haleine givrait sur le bord des \u00e9charpes, leur m\u00e8re claironna : \u00ab&nbsp;C\u2019\u00e9tait un soir\u2026&nbsp;\u00bb et toute la fratrie se mit en position, joyeuse, une jambe arqu\u00e9e devant, l\u2019autre tendue derri\u00e8re, les feuilles mortes collaient aux semelles, gluantes de terre lourde, et dans les mouffles ramen\u00e9es \u00e0 hauteur de poitrine, dans cette imitation du geste des cavaliers, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l8-les-cavaliers\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L8\/ Les cavaliers<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":370,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2678],"tags":[2724,2725,2722,1064,204,1163,2723],"class_list":["post-47327","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-8-goux","tag-allemagne","tag-alsace","tag-cavaliers","tag-foret","tag-guerre","tag-histoire","tag-reichshoffen"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/47327","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/370"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=47327"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/47327\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=47327"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=47327"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=47327"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}