{"id":47345,"date":"2021-08-19T21:22:02","date_gmt":"2021-08-19T19:22:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=47345"},"modified":"2021-08-19T22:03:25","modified_gmt":"2021-08-19T20:03:25","slug":"p9-les-indefectibles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p9-les-indefectibles\/","title":{"rendered":"#P9 | Les ind\u00e9fectibles"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est une photo de l\u2019album. Une petite photo en noir et blanc qu\u2019on a eu la bizarrerie de glisser dans un cadre, un cadre qui la bouffe, qui la rend comique. Le cadre a une forme inhabituelle, qui donne des impressions de retour \u00e0 la petite \u00e9cole. Il s\u2019agit d\u2019un cadre d\u00e9coup\u00e9 comme un soleil ovale. On dirait une explosion dans laquelle est enferm\u00e9e la photographie. Et puis le papier dans lequel on a d\u00e9coup\u00e9 l\u2019\u00e9toile-explosion n\u2019est pas propre, d\u2019un rose poussi\u00e9reux qui a mal vieilli avec le temps. Des petites taches brunes, caf\u00e9 ou sang, terminent de le rendre tout \u00e0 fait d\u00e9goutant. A l\u2019int\u00e9rieur, la photo. Son noir et blanc est presque jaune. Lumi\u00e8re satur\u00e9e. Une femme tient dans ses bras une petite fille. Elle ne la tient pas vraiment, ses mains sont pos\u00e9es sur la taille minuscule, aussi la fillette doit se tenir debout sur une chaise ou un banc. L\u2019enfant a entour\u00e9 de ses bras les \u00e9paules de la femme. Toutes deux portent des robes blanches tr\u00e8s larges, on ne distingue que peu leurs corps. La robe de la femme a quelques pois. Autrement, elle porte un bracelet et deux bagues. Ses cheveux sont tir\u00e9s en arri\u00e8re. Son visage est serein. Il a quelque chose de maladif. Une figure pr\u00e9matur\u00e9ment vieillie. La petite fille n\u2019a pas plus de six ans. Ses cheveux sont tr\u00e8s raides, une frange coup\u00e9e r\u00e9cemment couronne un visage rond, avec de grosses joues. Elle fait une petite moue. Si la femme regarde l\u2019objectif, elle, elle semble regarder le cadre \u00e9trange qui d\u00e9coupe un peu de leurs corps. On sent que la femme ne va pas tarder \u00e0 se s\u00e9parer de l\u2019enfant. Que la pose ne va durer qu\u2019un temps. Au dos, il y a \u00e9crit \u00ab&nbsp;<em>ma m\u00e8re<\/em> \u00bb en b\u00e2tons, \u00e9criture anonyme.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une photo retrouv\u00e9e entre deux pages d\u2019un livre que personne ne lit plus depuis longtemps, une photo qui semble sombre, comme si elle avait pris froid. Il s\u2019agit d\u2019un polaro\u00efd en couleur, \u00e7a veut tout et rien dire, sur celui-ci les couleurs ont des dominantes de vert et de bleu. Et on n\u2019y distingue pas grand-chose. Une falaise, \u00e0 gauche, avec des arbres. Ou peut-\u00eatre seulement des arbres. Ce n\u2019est qu\u2019une masse sombre, entre le gris-bleu et l\u2019\u00e9meraude, \u00e0 droite un arbre immense dont les branches font un arc de cercle sur le c\u00f4t\u00e9 sup\u00e9rieur de la photographie. Au loin, encore des arbres. Tout le reste de la photo est de ce bleu-gris ou de cette \u00e9meraude, ces teintes qui s\u2019\u00e9talent comme des taches d\u2019encre. Il y a un coin de ciel au centre, vers le fond du paysage, des nuages. Un d\u00e9but de ciel bleu. Tout est tr\u00e8s humide. La photo semble presque couler. Et il y a cette silhouette, probablement de dos. Une silhouette en contrejour dans ce matin qui se l\u00e8ve, une silhouette comme une figurine d\u2019ombre. On dirait bien qu\u2019il y a un chien, sur sa gauche, mais ce n\u2019est peut-\u00eatre qu\u2019une illusion de cette masse incompr\u00e9hensible. La silhouette ne coule pas, elle se tient droite. C\u2019est une silhouette sans genre. Tout est en fait tr\u00e8s brumeux. L\u2019image d\u2019un r\u00eave qui s\u2019efface alors qu\u2019on lutte pour retrouver les d\u00e9tails qui font ce que nous sommes.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une photo en noir et blanc, avec une bordure inf\u00e9rieure grise. Sur cette bordure, les initiales (\u00e0 gauche) sont pleines de fioritures, un peu effac\u00e9es, comme sur une enluminure. Au centre de la bordure, un blason compl\u00e8tement effac\u00e9, on ne devine la forme que par association. Et \u00e0 droite, \u00ab\u00a0PARIS\u00a0\u00bb \u00e9crit en capitales gothiques. Les deux mod\u00e8les sont des jeunes femmes (\u00a0?) et \u00a0posent devant un fond peint. Peut-\u00eatre la repr\u00e9sentation d\u2019un ciel, un ciel d\u2019orage. C\u2019est du moins ce que les nuances transpirent. Elles ont l\u2019air de cr\u00e9atures venues d\u2019ailleurs, posant sur leur plan\u00e8te avec des objets de notre pass\u00e9 terrestre. Mettons que ce sont deux jeunes filles qui n\u2019ont pas plus de vingt ans. L\u2019une d\u2019entre elle est assise sur une m\u00e9ridienne Directoire. La deuxi\u00e8me fille se tient \u00e0 gauche, debout, une main sur le bord de la m\u00e9ridienne, l\u2019autre main sur sa hanche. Elles se sont d\u00e9guis\u00e9es pour l\u2019occasion. La silhouette qui se tient debout est en cavali\u00e8re d\u2019un autre temps, la jeune fille assise porte une robe de femme du monde. Celle qui est debout ressemble \u00e0 un chevalier, ses cheveux semblent clairs, la lumi\u00e8re lui tombe sur le visage et rend ses traits plus androgynes encore. Elle est plate, sans formes. Ses cheveux tombent sur ses \u00e9paules. Sa pose a quelque chose de m\u00e9di\u00e9val, comme sur un vitrail. Elle regarde la jeune fille assise avec un air qui balance entre domination et protection \u00e0 son \u00e9gard. La jeune assise se tient l\u00e9g\u00e8rement courb\u00e9e en avant. Sa jambe gauche passe par-dessus sa jambe droite. Son coude pos\u00e9 sur son genou, sa main droite tient son visage. L\u2019autre bras, baign\u00e9 de lumi\u00e8re, est v\u00e9ritablement un bras de statue, il para\u00eet fig\u00e9, n\u2019appartenant pas \u00e0 la jeune fille. Il est tr\u00e8s blanc. Etincelant. Elle ressemble \u00e0 une nymphe. Sa robe baille un peu sur sa gorge blanche. Ses cheveux sont relev\u00e9s dans un chignon qui lui conf\u00e8re une allure de Gibson Girl. Son expression est \u00e0 la fois douce, po\u00e9tique, un peu confuse. Ses yeux regardent l\u2019objectif. Elle ne sourit pas. Visage pos\u00e9. Quelque chose d\u2019absent. Tout est adouci, le grain de l\u2019image est \u00e9pais. Ses cheveux clairs, en mousse, comme un nuage au-dessus de son joli visage. Elles sont amoureuses, ou l\u2019ont \u00e9t\u00e9. Elles prennent la pose pour l\u2019oncle de la jeune fille assise. Elles font un peu semblant, sans doute. Ou peut-\u00eatre n&rsquo;ont-elles jamais \u00e9t\u00e9 aussi honn\u00eates que sur ce clich\u00e9 : une plan\u00e8te orageuse, un chevalier m\u00e9di\u00e9val montant la garde aupr\u00e8s de l&rsquo;\u00eatre aim\u00e9, une nymphe coiff\u00e9e \u00e0 la Gibson Girl assise sur le Directoire. C\u2019est une photo rare, intime, \u00e9mouvante, d\u2019\u00eatres qui brouillent le temps. <br>C\u2019est une photo en noir et blanc avec un tr\u00e8s joli grain. Les contrastes sont affirm\u00e9s. Il y a des nuances de gris. Le bord gauche de la photographie est noir, il y a eu un petit souci de d\u00e9veloppement, rien de grave. Ou peut-\u00eatre a-t-on a d\u00e9coup\u00e9 cette photo sur une planche et qu\u2019on a laiss\u00e9 un peu de la bordure. Les nuances de l\u2019image rendent perceptible le fait que ce jour-l\u00e0, il y avait du soleil. La sc\u00e8ne a lieu dans un jardin. En haut de la photographie, on voit des branches d\u2019arbres qui tombent, d\u00e9coupant le ciel blanc de feuilles d\u2019arbre noires. Il y a deux personnes. Toutes les deux tourn\u00e9es vers la gauche. Elles sont assises. Il y a une femme et une jeune fille. La fille est la ni\u00e8ce de la femme. Cette femme au premier plan, assise sur une chaise de jardin. Ses jambes sont crois\u00e9es. On dirait qu\u2019elle se rel\u00e8ve. Elle a entre quarante et cinquante ans. Le noir et blanc la rajeunit. Elle porte une jupe ou une robe \u00e0 fleurs. Sa longue veste, ou son peignoir, est plus fonc\u00e9. Son bras gauche avanc\u00e9, sa main pos\u00e9e sur son genou. De l\u2019autre main, elle fait un signe de la main. Cette main est parfaitement au centre de la photo. C\u2019est aussi le seul \u00e9l\u00e9ment qui est flou, une main qui se d\u00e9tache \u00e0 peine du ciel, qui n\u2019est visible que par les petites touches de gris d\u00fb au flou. La femme porte un chapeau de paille qui ressemble \u00e0 une soucoupe volante. Tout son visage est dans une ombre grise, mais on distingue son nez droit, comme un petit bec d\u2019oiseau, ses sourcils fronc\u00e9s et ses yeux qui regardent au loin, quelque chose ou quelqu\u2019un. Peut-\u00eatre le signe est adress\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019elle regarde. Sa bouche est blanche de soleil, l\u00e9g\u00e8rement entrouverte, peut-\u00eatre dit-elle quelque chose. Ses cheveux sont une ombre. La jeune fille a entre quatorze et seize ans. C\u2019est une adolescente assise \u00e0 gauche de la photo, \u00e0 droite de sa tante. Elle para\u00eet grande, \u00e9lanc\u00e9e. Elle se tient s\u00fbrement \u00e0 genoux. Elle semble veiller. Sa robe est \u00e0 carreaux vichy, avec la manche un peu large de laquelle s\u2019\u00e9chappe son bras droit, plut\u00f4t maigre. Le genou de sa tante, en cachant son \u00e9paule, fait office de son \u00e9paule droite. Elle est tr\u00e8s jolie. Un visage long, bien proportionn\u00e9, avec un nez qui s\u2019arr\u00eate quand il faut, rattrap\u00e9 par l\u2019arc d\u2019une bouche sensuelle qui fait la moue, peut-\u00eatre, tout semble si naturel. Ses sourcils ne sont fronc\u00e9s que par le soleil. Elle doit avoir de beaux yeux dont on per\u00e7oit un peu de leur brillant. Elle a un cou mince. Ses cheveux noirs sont longs, une petite tresse qui cache l\u2019oreille, le reste tombe dans son dos, quelques m\u00e8ches rebelles sont souffl\u00e9es par un peu de vent sur le c\u00f4t\u00e9. Il y a quelque chose d\u2019inquiet, dans les regards, dans l\u2019attente. Quelque chose d\u2019inachev\u00e9. Qui ne sera pas fait. Mais ce n\u2019est s\u00fbrement pas tr\u00e8s grave. Un lien les unis contre le temps. On sent l\u2019ind\u00e9fectible.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est une photo de l\u2019album. Une petite photo en noir et blanc qu\u2019on a eu la bizarrerie de glisser dans un cadre, un cadre qui la bouffe, qui la rend comique. Le cadre a une forme inhabituelle, qui donne des impressions de retour \u00e0 la petite \u00e9cole. Il s\u2019agit d\u2019un cadre d\u00e9coup\u00e9 comme un soleil ovale. On dirait une explosion <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p9-les-indefectibles\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#P9 | Les ind\u00e9fectibles<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":286,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2070,2706],"tags":[2729,1016,482,2042],"class_list":["post-47345","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-pete-2021-progression","category-progression-9-ernaux","tag-amoureuses","tag-famille","tag-photographie","tag-trouble"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/47345","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/286"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=47345"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/47345\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=47345"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=47345"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=47345"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}