{"id":47352,"date":"2021-08-19T21:48:08","date_gmt":"2021-08-19T19:48:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=47352"},"modified":"2021-08-27T18:14:49","modified_gmt":"2021-08-27T16:14:49","slug":"p8-louis-mon-doux-fantome","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p8-louis-mon-doux-fantome\/","title":{"rendered":"#P8 | Louis (mon doux fant\u00f4me 1\/2)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un portrait en noir et blanc. Tu es all\u00e9 chez le photographe ce jour-l\u00e0. Tu es tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gant. Vrai, on dirait un acteur de cin\u00e9ma. Veste, chemise blanche, cravate. Front haut et d\u00e9gag\u00e9. Tu as soigneusement peign\u00e9, liss\u00e9 tes cheveux vers l\u2019arri\u00e8re. Mais ce qui frappe \u00e0 bien te regarder, c\u2019est l\u2019ombre. Tu ne poses pas tout \u00e0 fait de face. L\u2019ombre te mange la partie gauche du visage. Seul un triangle de lumi\u00e8re sur ta pommette saillante en r\u00e9chappe. En voie de disparition d\u00e9j\u00e0. On voit \u00e0 peine tes yeux. On les devine marron dans le creux des orbites sous les sourcils bruns l\u00e9g\u00e8rement fronc\u00e9s. Ton nez trace une fronti\u00e8re fine et r\u00e9guli\u00e8re entre l\u2019ombre et la lumi\u00e8re. Tes l\u00e8vres esquissent un doux sourire. Un sourire qui donne envie de te connaitre. Elle ne te m\u00e9rite pas. Ce portrait, elle le posera parmi le bric-\u00e0-brac sur la commode. Et te voil\u00e0 perdu, l\u00e0 encore, au milieu d\u2019un tas d\u2019objets, entre bonbonni\u00e8re et sainte-Vierge b\u00e9nie \u00e0 Lourdes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Tu aimes l\u2019odeur de pluie et de soleil sur la route chauff\u00e9e \u00e0 blanc apr\u00e8s l\u2019orage. Tu aimes les odeurs de terre les jours de labour. Tu aimes disparaitre dans la fraicheur des chemins creux les apr\u00e8s-midis br\u00fblants d\u2019\u00e9t\u00e9. Tu aimes caresser le flanc des vaches, vie chaude et puissante \u00e0 fleur de main.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On sait si peu de chose de toi. Une figure absente dont on se souvient peu. Un fant\u00f4me. Une existence somme toute filiale. Un fils, un fr\u00e8re, un demi-fr\u00e8re, un p\u00e8re, et puis post-mortem un grand-p\u00e8re, un arri\u00e8re-grand-p\u00e8re\u2026Mais pour le reste, un homme de silences et de m\u00e9moires trou\u00e9es. Tu as pourtant v\u00e9cu ta vie d\u2019enfant et d\u2019adolescent, puis ta vie d\u2019homme. Sans toi nous ne serions pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Tu fais des ricochets sur l\u2019eau verte et tremblante de la mare aux F\u00e9es. Ce jour-l\u00e0 ta pierre fait trois bonds sur l\u2019eau avant de se poser sur un n\u00e9nuphar. Tu souris. Tu y vois un pr\u00e9sage de bonheur.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu es n\u00e9 en 1915. Tu portes le pr\u00e9nom de ton p\u00e8re, tradition que tu te refuseras de perp\u00e9tuer pour tes propres fils. Un p\u00e8re, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 lourd \u00e0 porter, quand on tente d\u2019exister.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>C\u2019est ta m\u00e8re qui t\u2019initie aux merveilles du jardin. Avec elle tu apprends \u00e0 pr\u00e9parer la terre, \u00e0 faire les semis, \u00e0 planter, arroser. Parfois quand le travail de la ferme le permet, vous vous asseyez sur le petit banc de pierre sous le cerisier, tu poses ta main sur son genou, et vous regardez les plantes pousser. Enfant, tu adores retourner la terre pour y d\u00e9nicher les pommes de terre. Tu as l\u2019impression de d\u00e9terrer des tr\u00e9sors. Tu te surprends \u00e0 parler aux plantes, \u00e0 les encourager. Avec ta m\u00e8re, tu guettes les pluies d\u2019\u00e9t\u00e9, redoutes la gr\u00eale des giboul\u00e9es de mars. C\u2019est le jardin qui vous nourrit. Et l\u2019id\u00e9e de manger ton jardin t\u2019enchante.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ta femme tient \u00e0 rester aupr\u00e8s de sa m\u00e8re. Tu quittes donc ton village, la ferme familiale et tu t\u2019installes dans un c\u0153ur de bourg, rue de l\u2019Eglise. Ta femme est blanchisseuse. Ici, tu es paysan sans terre, alors tu trouves \u00e0 t\u2019employer dans une ferme des environs. Tu sais faire. Ton p\u00e8re est cultivateur. Le couple qui t\u2019emploie t\u2019aime bien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Tu l\u00e8ves la t\u00eate, soul\u00e8ves l\u00e9g\u00e8rement ton b\u00e9ret, humes l\u2019air. Il va pleuvoir ce soir. Tu souris. Pas besoin d\u2019arroser le jardin.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A quarante ans pass\u00e9s, tu trouves de l\u2019embauche dans la ville voisine. Une usine de construction de bateaux cherche de la main d\u2019\u0153uvre. On y fabrique des bateaux \u00e0 moteur et bient\u00f4t des voiliers. Tu y seras ouvrier peintre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Tu n\u2019aimes pas quand les enfants partent en colonies de vacances ou chez les tantes de Nantes. Ils te manquent. Tu aimes qu\u2019ils te racontent la mer et la ville \u00e0 leur retour. En leur absence, tu passes un peu plus de temps dans le jardin avec grand-m\u00e8re. Et avec les copains dans la fraicheur de la cave.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On dit de toi que tu \u00e9tais un homme bon, que tu parlais peu. Faut dire aussi que l\u2019on parlait peu \u00e0 l\u2019\u00e9poque. On taisait volontiers. Homme taiseux dans une \u00e9poque taiseuse. Pas le temps ni la place pour les \u00e9panchements.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Enferm\u00e9 dans l\u2019usine sous les cales des bateaux de plaisance, la terre te manque. Tu as faim de vent, de soleil, de pluie, et de grand air. Tu as h\u00e2te de reprendre le car et de retrouver ton petit jardin, dont s\u2019occupe grand-m\u00e8re en ton absence. &nbsp;Ces trajets en car, tout nouveaux pour toi, tu les affectionnes tout particuli\u00e8rement. A l\u2019aller, tu somnoles un peu dans le ronronnement du moteur, croises les bras, poses ta t\u00eate sur la fraicheur de la vitre et laisses les paysages t\u2019absorber&nbsp;: tu fais le plein avant les cales des bateaux. Tu aimes le paysage que recompose ton \u0153il happ\u00e9 par la vitesse, surtout quand la pluie strie les vitres horizontalement, brouillant les rep\u00e8res et te projetant dans une campagne engloutie. &nbsp;&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un jour, la t\u00eate te tourne. La peinture, les vernis, tu fais un malaise. Et tu t\u2019effondres. Tu meurs, asphyxi\u00e9. Tu as 49 ans. L\u2019usine \u00e9crira une autre version, celle de la crise cardiaque. La famille ne saura jamais vraiment. L\u2019usine confie une somme d\u2019argent \u00e0 la cure, de quoi nourrir les trois enfants pendant un an apr\u00e8s ta mort. Pi\u00e8tre compensation. Le p\u00e9cule est vers\u00e9 chaque mois \u00e0 ta femme par le cur\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu es enterr\u00e9 un 5 mars. &nbsp;Ce jour-l\u00e0, ton dernier fils a 6 ans.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un portrait en noir et blanc. Tu es all\u00e9 chez le photographe ce jour-l\u00e0. Tu es tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gant. Vrai, on dirait un acteur de cin\u00e9ma. Veste, chemise blanche, cravate. Front haut et d\u00e9gag\u00e9. Tu as soigneusement peign\u00e9, liss\u00e9 tes cheveux vers l\u2019arri\u00e8re. Mais ce qui frappe \u00e0 bien te regarder, c\u2019est l\u2019ombre. 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