{"id":47377,"date":"2021-08-20T09:22:59","date_gmt":"2021-08-20T07:22:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=47377"},"modified":"2021-11-02T09:26:16","modified_gmt":"2021-11-02T08:26:16","slug":"au-croisement-des-paliers","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/au-croisement-des-paliers\/","title":{"rendered":"#L8 Au croisement des paliers"},"content":{"rendered":"\n<p>Augustine entra\u00eene Camille vers l\u2019escalier. Le garde-corps \u00e0 la peinture \u00e9caill\u00e9e s\u2019\u00e9branche lorsqu\u2019elle pose la main sur la rampe de bois, il semble tenir par un subtil \u00e9quilibre, libre de tout attachement, une adaptation des rouilles aux fr\u00f4lements d\u00e9licats des doigts d\u2019Augustine plus appuy\u00e9s \u00e0 mesure de la mont\u00e9e, devenu si fragile qu\u2019il ne pourrait parer une chute mais elle n\u2019y pr\u00eate attention, elle regarde le palier enlac\u00e9 de clart\u00e9 poudr\u00e9e que la grande fen\u00eatre magnifie, d\u00e9laisse les angles du plafond, ce plafond d\u00e9sormais hors d\u2019atteinte, l\u2019abandonne aux ombres diaphanes et aux toiles d\u2019araign\u00e9es vibrants sous les courants d\u2019air. Posant d\u00e9licatement les pieds sur les marches us\u00e9es, Camille longe le mur o\u00f9 d\u2019anciens tableaux se sont \u00e9chapp\u00e9s, n\u2019exposant plus que leurs empreintes jaunies, observe l\u2019ascension d\u2019Augustine, les miroirs de silence et les fissures au plafond, elle grimpe sans savoir ce que cachent les hautes portes closes du palier sup\u00e9rieur, les imagine \u00e9crins d\u2019impalpables secrets, de fant\u00f4mes enfouis sous des tapis d\u2019un autre temps. <br>Elle sursaute.<br>Un oiseau perdu piaille, cherchant l\u2019\u00e9chapp\u00e9e vers le rez-de-chauss\u00e9e.<br>Augustine la conduit vers la pi\u00e8ce au fond du couloir. Accroch\u00e9s \u00e0 l\u2019un des murs \u00e0 la tapisserie pass\u00e9e s\u2019exposent des dizaines de photos de famille proche ou lointaine, d\u2019amis d\u2019enfance, de clients de passages dont on a oubli\u00e9 le nom, des clich\u00e9s en noir et blanc, tr\u00e8s peu en couleur, \u00e0 la luminosit\u00e9 voil\u00e9e par le passage du temps, une foule d\u2019ombres prisonni\u00e8res de cadres de bois sculpt\u00e9s, vernis ou bien dor\u00e9s, la plupart en portrait, certains pas plus grands qu\u2019une pi\u00e8ce d\u2019identit\u00e9 o\u00f9 les hommes en costume sombre tiennent le bras de femmes bien coiff\u00e9es, o\u00f9 l\u2019\u00e2ge courbe les \u00e9paules des hommes \u00e2g\u00e9s, o\u00f9 les enfants turbulents d\u00e9tournent le regard de leurs m\u00e8res. Des tableaux de coquelicots flamboyants, horizons azur\u00e9s, bateaux color\u00e9s, s\u2019intercalent dans des espaces qui auraient pu rester vides, ponctuant de touches vives la bichromie des portraits, accentuant la profusion des poses et des regards pour garder tout pr\u00e8s, dans la pi\u00e8ce la plus intime, sa chambre, la multitude des liens, des plus t\u00e9nus aux plus \u00e9ternels, pour ne pas oublier, parcourir sa vie depuis le pied de son lit. Augustine le dit \u00e0 Camille&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00e7a me permet de ne pas les oublier&nbsp;\u00bb.<br>Sous ce lignage, qui semble y prendre racine, une \u00e9tag\u00e8re en ch\u00eane de la longueur du mur d\u00e9borde d\u2019objets h\u00e9t\u00e9roclites&nbsp;; des boites en m\u00e9tal jaune canari, rose bonbon et vert pomme, rectangulaires, ovales ou bien rondes, des coffres \u00e0 bijoux en \u00e9b\u00e8ne, en c\u00e8dre, une bonbonni\u00e8re en cristal renfermant des clefs en fer forg\u00e9 qui n\u2019ouvrent plus de porte, des statuettes de pays inconnus, des colliers de perles ternis, de strass et de faux diamants, des parfums aux senteurs \u00e9vent\u00e9es, patchouli et heure bleue de Guerlain, mac\u00e9rant au fond de flacons opaques, des blaireaux d\u00e9garnis voisinant leur savon ass\u00e9ch\u00e9, des piles de papiers jaunis \u00e0 l\u2019\u00e9criture de pleins et de d\u00e9li\u00e9s, racontent un autre temps, un bazar curieux sans porte ni serrure, o\u00f9 d\u2019un objet \u00e0 l\u2019autre on retrace un parcours de vie.<br>\u00ab&nbsp;De chaque objet je me rem\u00e9more le propri\u00e9taire.&nbsp;\u00bb<br>Un arrosoir minuscule \u00e0 l\u2019anse ajust\u00e9 pour des mains d\u2019enfants, fascine Camille, le long col se terminant par une plaque perc\u00e9e de six trous ressemble \u00e0 une trompe d\u2019\u00e9l\u00e9phant surmont\u00e9 de deux yeux ronds et sur les parois du r\u00e9cipient dansent deux poissons plats pr\u00e8s de fleurs roses aux multiples p\u00e9tales&nbsp;: le versement de l\u2019eau se fait avec lenteur et d\u00e9licatesse, pr\u00e9cise Augustine, comme la vie ici. C\u2019est un client du caf\u00e9 qui me l\u2019a offert au retour d\u2019un voyage en Asie. La plupart des objets sont des cadeaux ou bien ils ont \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9s&nbsp;! Elle dit qu\u2019elle garde tout pour ne rien oublier, que toucher le pantalon bouffant de la poup\u00e9e de papier m\u00e2ch\u00e9 lui rem\u00e9more une \u00e9poque d\u2019insouciance. Un \u00e0 un, elle \u00e9num\u00e8re les 45 tours qui l\u2019ont fait danser, porte au creux de sa main les pierres volcaniques d\u2019un pays qu\u2019elle n\u2019a jamais visit\u00e9, tisse le lien entre le cheval \u00e0 bascule et les d\u00e9s de couturi\u00e8re de ses grand-m\u00e8res et fait tinter les timbales en argent de leurs bapt\u00eames, effleure ses carnets de cuir qui lui font suspendre un instant son r\u00e9cit avant de poursuivre le voyage, les yeux p\u00e9tillants. Tu es tomb\u00e9e du ciel&nbsp;! lui dit-elle.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Augustine entra\u00eene Camille vers l\u2019escalier. 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