{"id":47414,"date":"2021-08-20T14:31:02","date_gmt":"2021-08-20T12:31:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=47414"},"modified":"2021-08-20T21:55:21","modified_gmt":"2021-08-20T19:55:21","slug":"p8-tu-mas-donne-ton-regard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p8-tu-mas-donne-ton-regard\/","title":{"rendered":"#P8 Tu m\u2019as donn\u00e9 ton regard"},"content":{"rendered":"\n<p>Tu as toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0. \u00c0 nous fixer du regard. L\u00e0, tout au-dessus d\u2019une \u00e9tag\u00e8re recouverte de bibelots. Ton portrait, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celui de ton mari. Vous ne figurez pas sur la m\u00eame photo. Ce sont deux cadres identiques, du m\u00eame format, mais s\u00e9par\u00e9s. Des photos en noir et blanc. <\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame si elle \u00e9tait en couleur, le noir et le blanc pr\u00e9domineraient. La tenue que tu portes (une robe&nbsp;? un chemisier&nbsp;?) est si sombre qu\u2019elle doit \u00eatre noire. Comme tes cheveux. Avaient-ils commenc\u00e9 \u00e0 blanchir&nbsp;? J\u2019imagine ton teint p\u00e2le, mais je me trompe peut-\u00eatre. Il est certainement marqu\u00e9 par le soleil, par le travail dans les champs, la lessive au lavoir. Tu avais d\u00fb t\u2019habiller pour l\u2019occasion, rare, de se faire prendre en photo. Mais \u00e0 quelle occasion&nbsp;? Pourquoi t\u2019es-tu rendue chez le photographe, ce jour-l\u00e0&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Tu es sans \u00e2ge. Tu ne peux pas \u00eatre tr\u00e8s veille, puisque tu es vivante. Mais cette photo a toujours appartenu \u00e0 un temps lointain et r\u00e9volu. Peut-\u00eatre, qu\u2019au moment o\u00f9 j\u2019\u00e9cris, j\u2019ai d\u00e9pass\u00e9 l\u2019\u00e2ge que tu as sur cette photo.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu souris faiblement. Un sourire pr\u00e9cautionneux, craintif. Est-ce un sourire qui sait d\u00e9j\u00e0&nbsp;? Dans <em>Le Voile noir<\/em>, Annie Duperey observe une photo de famille, prise lors d\u2019un pique-nique estival. Elle remarque que, contrairement aux enfants, les adultes sourient. Elle \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ils sourient parce qu\u2019ils ont peur.&nbsp;\u00bb De quoi as-tu peur&nbsp;? Est-ce parce que tu sais, que tu es all\u00e9e te faire prendre en photo&nbsp;? Est-ce que ce portrait \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 dans l\u2019anticipation de ton absence&nbsp;? Est-ce ce qui explique ton regard vacant&nbsp;? Penses-tu \u00e0 tes enfants, \u00e0 ce moment&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Si tu savais, en as-tu parl\u00e9 \u00e0 ta fille, ta seule fille, l\u2019a\u00een\u00e9e de surcroit, lui as-tu dit que ce serait d\u00e9sormais \u00e0 elle qu\u2019incombe le r\u00f4le de femme du foyer&nbsp;? Non, rien de cela ne se disait. On le savait. On savait que la fille h\u00e9riterait des t\u00e2ches maternelles et domestiques, qu\u2019elle n\u2019aurait jamais de travail r\u00e9mun\u00e9r\u00e9. On connaissait sa place, on savait qu\u2019un seul enfant \u2013 un des gar\u00e7ons \u2013 pourrait faire des \u00e9tudes. On a demand\u00e9 au plus \u00e2g\u00e9, cela ne l\u2019int\u00e9ressait pas d\u2019\u00e9tudier, il pr\u00e9f\u00e9rait travailler la terre, comme ceux avant lui. On a demand\u00e9 au suivant \u2013 mon p\u00e8re \u2013, il a accept\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La possibilit\u00e9 que tu aies su, que tu aies vu venir, va \u00e0 l\u2019encontre d\u2019une autre histoire que je m\u2019\u00e9tais invent\u00e9e \u00e0 ton sujet. Un autre r\u00e9cit dans lequel tu choisissais de mourir, rattrap\u00e9e par la lassitude. Un r\u00e9cit qui serait \u00e0 l\u2019origine de la coul\u00e9e de sang noir qui se diffuse chez certains membres de la famille. Qui expliquerait les silences et les craintes. Qui justifierait pourquoi nous ne savons rien de toi, de ta vie ou de ta mort. Je ne saurai peut-\u00eatre jamais quel r\u00e9cit est le tien.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a des choses que je peux te dire. Je peux te dire que, de tes cinq enfants, quatre gar\u00e7ons et une fille, sont n\u00e9s quinze petits-enfants et que deux d\u2019entre eux ne sont plus vivants. Je peux te dire que sur tes cinq enfants, deux sont encore en vie.<\/p>\n\n\n\n<p>De toi, je ne sais rien. Ni de ton enfance, ni de ta vie de femme. Comment as-tu rencontr\u00e9 celui qui deviendrait ton \u00e9poux&nbsp;? Quand t\u2019es-tu mari\u00e9e&nbsp;? As-tu eu d\u2019autres enfants, morts n\u00e9s ou en bas \u00e2ge&nbsp;? Des fausses-couches&nbsp;? As-tu essay\u00e9 de briser des grossesses&nbsp;? M\u00eame les dates de la vie, je ne les connais pas. La seule que je puisse deviner, c\u2019est 1957. Ta mort, v\u00e9cue comme une fatalit\u00e9, appartient \u00e0 cette \u00e9poque o\u00f9 on mourait jeune sans que cela ne soit un scandale. \u00ab&nbsp;J\u2019avais quatorze ans quand ma m\u00e8re est morte.&nbsp;\u00bb La phrase, tant entendue, la seule phrase qui existe \u00e0 ton sujet, la phrase \u00e0 laquelle je m\u2019accroche, les bribes autour desquelles construire, mais quoi&nbsp;? Pas un portrait. Un r\u00e9cit-fant\u00f4me, trou\u00e9. Tu n\u2019as jamais \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e autrement qu\u2019\u00e0 travers ta mort.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;J\u2019avais quatorze ans quand ma m\u00e8re est morte.&nbsp;\u00bb Je pourrais aller au-del\u00e0 de cette phrase et tenter de t\u2019imaginer vivante. Je pourrais aller au-del\u00e0 de la photo, en briser le caract\u00e8re aust\u00e8re, irr\u00e9vocable. Je pourrais tenter d\u2019y mettre du mouvement, des tonalit\u00e9s de couleur, une robe fleurie, un foulard, une voix qui chante en lavant le sol. Tu serais cette pr\u00e9sence, celle qui maintient la maison en ordre, celle qui observe les jeux de cartes sans s\u2019y m\u00ealer, le dimanche apr\u00e8s-midi. Tu serais r\u00e9sign\u00e9e, pieuse, attach\u00e9e au labeur. Tu vois, je n\u2019y parviens pas. Tes rires, je ne les entends pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu m\u2019as l\u00e9gu\u00e9 tes yeux. Les yeux sombres, au bord du noir, le creux du regard dans lequel s\u2019engouffrent les paupi\u00e8res. Le jour de ma communion, une tante a dit \u00e0 mon sujet, \u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce qu\u2019elle ressemble \u00e0 sa cousine Patricia&nbsp;!&nbsp;\u00bb &#8211; ceci d\u00fb aux cheveux sombres, au regard, \u00e0 la stature menue, mais aussi s\u00fbrement au \u00ab&nbsp;s\u00e9rieux&nbsp;\u00bb dont nous avons l\u2019une comme l\u2019autre, \u00ab&nbsp;bonnes \u00e9l\u00e8ves&nbsp;\u00bb, acquis l\u2019image. Je sais que cette phrase voulait dire, \u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce qu\u2019elle ressemble \u00e0 sa grand-m\u00e8re paternelle&nbsp;!&nbsp;\u00bb Il n\u2019y avait qu\u2019\u00e0 lever les yeux vers le portrait en surplomb pour en avoir la confirmation.<\/p>\n\n\n\n<p>Il doit bien exister d\u2019autres photos de toi, mais je n\u2019ai jamais vu que celle-l\u00e0. Peut-\u00eatre que personne dans la famille, ou l\u2019entourage, ne poss\u00e9dait d\u2019appareil. La seule photo de jeunesse que je connaisse de mon p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 prise \u00e0 l\u2019\u00e9cole, pas \u00e0 la maison. Alors je reviens \u00e0 cette m\u00eame interrogation&nbsp;: pourquoi ce portrait chez le photographe&nbsp;? Qu\u2019est-ce qui as bien pu motiver cette d\u00e9pense, ce geste inhabituel&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai ton nom \u2013 ton nom de femme mari\u00e9e (ton nom de jeune fille, je ne le connais pas) et ton pr\u00e9nom, qu\u2019on m\u2019a donn\u00e9 comme troisi\u00e8me pr\u00e9nom, apr\u00e8s celui de mon autre grand-m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre bribe, t\u00e9nue, \u00e0 laquelle je me rattache&nbsp;: parmi les lettres que mon p\u00e8re t\u2019a envoy\u00e9es depuis le pensionnat, qui commence par \u00ab&nbsp;Ma ch\u00e8re maman&nbsp;\u00bb, le \u00ab&nbsp;je t\u2019\u00e9cris&nbsp;\u00bb a \u00e9t\u00e9 barr\u00e9 \u2013 vraisemblablement par les cur\u00e9s qui surveillaient le courrier \u2013 et remplac\u00e9 par \u00ab&nbsp;je vous \u00e9cris&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Te dire \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb, aujourd\u2019hui, c\u2019est peu de choses, si ce n\u2019est tenter de renouer un lien bris\u00e9, te donner ce r\u00f4le de m\u00e8re, aimante, vivante, lumineuse, dont tu as \u00e9t\u00e9 d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu as toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0. \u00c0 nous fixer du regard. 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