{"id":47485,"date":"2021-08-20T23:10:12","date_gmt":"2021-08-20T21:10:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=47485"},"modified":"2021-08-30T15:34:52","modified_gmt":"2021-08-30T13:34:52","slug":"le-calendrier-des-postes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-calendrier-des-postes\/","title":{"rendered":"#L6 Le calendrier des postes"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle repose la tasse de caf\u00e9 encore chaude sur la petite table bancale de sa chambre. Un dimanche comme un autre, elle prend le temps, savoure ces instants pr\u00e9cieux o\u00f9 elle peut laisser son esprit vagabonder librement. Son regard erre de la fen\u00eatre au mur de sa chambre. La fen\u00eatre donne sur une cour sombre et grise. Pour apercevoir, lorsque le temps le permet, un bout de ciel bleu, elle doit se pencher au-dessus de la balustrade et lever la t\u00eate. Sur le mur, recouvert d\u2019un papier jaune vieilli, elle a accroch\u00e9 l\u2019<em>Almanach des Postes et des T\u00e9l\u00e9graphes<\/em> de l\u2019ann\u00e9e en cours. Elle en conna\u00eet chaque d\u00e9tail, barre les semaines au fur et \u00e0 mesure, note les \u00e9v\u00e8nements importants. Chaque fin d\u2019ann\u00e9e, elle en range un dans la bo\u00eete qui leur est r\u00e9serv\u00e9e. Chaque d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e, elle suspend le nouveau au m\u00eame endroit et s\u2019impr\u00e8gne de l\u2019illustration au centre du calendrier dont elle interpr\u00e8te les \u00e9l\u00e9ments comme autant de signes r\u00e9v\u00e9lant la coloration de l\u2019ann\u00e9e \u00e0 venir. Ainsi se sont succ\u00e9d\u00e9 les paysages plus ou moins champ\u00eatres, les sc\u00e8nes paysannes ou de chasse, les natures mortes, les tableaux familiaux et autres repr\u00e9sentations de la vie quotidienne. L\u2019ann\u00e9e 1924 affiche une silhouette de femme devant un paysage de montagne. En observant la masse blanche et anguleuse d\u2019un sommet enneig\u00e9 \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan et celle grise, plus proche, d\u2019un ensemble rocailleux, elle se dit qu\u2019elle n\u2019a jamais connu ce genre de paysage. Les seuls qu\u2019elle conna\u00eet sont ceux, verts et vallonn\u00e9s de sa bourgogne natale et ceux tristes et ternes de Paris o\u00f9 elle vit \u00e0 pr\u00e9sent. La jeune femme en excursion se tient de profil, le visage tourn\u00e9 vers un lac aux eaux vertes qui s\u2019\u00e9tale jusqu\u2019aux monts enneig\u00e9s. \u00c9l\u00e9gamment v\u00eatue d\u2019orange et de blanc, elle est chauss\u00e9e de fines bottes, porte une sorte de turban assorti \u00e0 ses v\u00eatements sur ses cheveux coup\u00e9s courts et tient un grand b\u00e2ton de berger dans sa main droite. Deux autres personnages peuplent, dans le lointain, ce paysage montagnard, deux hommes descendant un sentier qui semble les rapprocher de la jeune femme, l\u2019un v\u00eatu de blanc, de bleu et de rouge pr\u00e9c\u00e8de l\u2019autre, habill\u00e9 de tons sombres. Apr\u00e8s avoir avoir song\u00e9 qu\u2019elle ne serait jamais dans la situation de la jeune femme repr\u00e9sent\u00e9e, de toute \u00e9vidence une bourgeoise qui n\u2019a jamais connu l\u2019usine, ni les travaux domestiques, elle se demande qu\u2019elle peut \u00eatre la relation entre ces trois personnages et imagine diff\u00e9rents sc\u00e9narios possibles. Le plus probable&nbsp;: la jeune femme, qu\u2019elle s\u2019est prise \u00e0 nommer Louise, est arriv\u00e9e en premier au lac, bien qu\u2019elle ne soit pas v\u00eatu de fa\u00e7on tr\u00e8s appropri\u00e9e pour une longue marche. Sa jeunesse et son enthousiasme l\u2019auront propuls\u00e9e en avant du petit groupe avec lequel elle chemine en montagne, groupe probablement compos\u00e9 de son mari (ou fianc\u00e9) et d\u2019un domestique ou paysan leur servant de guide. Le visage de Louise n\u2019\u00e9tant pas visible, elle peut lui attribuer diff\u00e9rentes expressions&nbsp;: exaltation et \u00e9merveillement devant la beaut\u00e9 de ce qu\u2019elle contemple, satisfaction d\u2019\u00eatre arriv\u00e9e en premier, fatigue apr\u00e8s l\u2019effort, agacement devant la lenteur des deux autres ou au contraire contentement de les avoir devancer et de pouvoir profiter d\u2019un moment de tranquillit\u00e9, enfin seule face \u00e0 une nature min\u00e9rale, rude et sauvage. Son esprit se perd ainsi, \u00e0 inventer des histoires \u00e0 partir de l\u2019image qu\u2019elle a devant les yeux. Le plus souvent elle y voit surtout la solitude d\u2019une jeune femme dans une impasse. Malgr\u00e9 la majest\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments repr\u00e9sent\u00e9s, la froideur et l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 du d\u00e9cor \u00e9voquent plus, pour elle, la fin de quelque chose, l\u2019absence de perspectives, qu\u2019un aboutissement. C\u2019est la fin du chemin, en fait, un pas de plus et Louise plongerait dans l\u2019eau glac\u00e9e du lac. Elle se dit parfois que c\u2019est d\u2019ailleurs peut-\u00eatre son intention et la raison pour laquelle elle est arriv\u00e9e avant ses deux compagnons de voyage. Ceux-ci sont d\u2019ailleurs si petits et lointains qu\u2019ils en deviennent totalement insignifiants, presque inexistants. Louise est seule, se dit-elle et elle songe au calendrier de 1923, celui sur lequel s\u2019\u00e9battait une port\u00e9e de jeunes chiots, dont l\u2019un, \u00e0 l\u2019\u00e9cart, lui avait toujours sembl\u00e9 moins vif, peut-\u00eatre malade ou bless\u00e9. Pour une raison qu\u2019elle ne comprenait pas, son air \u00e9gar\u00e9 lui avait toujours fait pens\u00e9 \u00e0 Paul, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle doive noter son d\u00e9c\u00e8s \u00e0 la date du huit mai, apr\u00e8s quoi elle avait \u00e9vit\u00e9 de regarder ce calendrier, qu\u2019elle avait m\u00eame rang\u00e9 dans la bo\u00eete avant la fin de l\u2019ann\u00e9e pour le remplacer en avance par celui de l\u2019ann\u00e9e suivante, l\u2019ann\u00e9e de la jeune fille seule face \u00e0 l\u2019impassible duret\u00e9 des montagnes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle repose la tasse de caf\u00e9 encore chaude sur la petite table bancale de sa chambre. Un dimanche comme un autre, elle prend le temps, savoure ces instants pr\u00e9cieux o\u00f9 elle peut laisser son esprit vagabonder librement. Son regard erre de la fen\u00eatre au mur de sa chambre. La fen\u00eatre donne sur une cour sombre et grise. Pour apercevoir, lorsque <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-calendrier-des-postes\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L6 Le calendrier des postes<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":254,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2523],"tags":[],"class_list":["post-47485","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-6"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/47485","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/254"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=47485"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/47485\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=47485"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=47485"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=47485"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}