{"id":47572,"date":"2021-08-22T04:14:59","date_gmt":"2021-08-22T02:14:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=47572"},"modified":"2021-11-14T04:15:33","modified_gmt":"2021-11-14T03:15:33","slug":"p9-les-marcheurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p9-les-marcheurs\/","title":{"rendered":"#P9  Les marcheurs"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/ombres-jpg-867x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-47574\" width=\"530\" height=\"625\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/ombres-jpg-867x1024.jpg 867w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/ombres-jpg-355x420.jpg 355w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/ombres-jpg-768x907.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/ombres-jpg-1300x1536.jpg 1300w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/ombres-jpg.jpg 1426w\" sizes=\"auto, (max-width: 530px) 100vw, 530px\" \/><figcaption>Ombres                                                        l@ur6nt<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/empreinte-768x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-47575\" width=\"532\" height=\"708\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/empreinte-768x1024.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/empreinte-315x420.jpg 315w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/empreinte-1152x1536.jpg 1152w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/empreinte.jpg 1500w\" sizes=\"auto, (max-width: 532px) 100vw, 532px\" \/><figcaption>Empreinte                                        l@ur6nt<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est une photo, prise au smartphone, un soir de novembre, entre chien et loup, \u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9 les noctambules courant les restaurants, croisent des retardataires du travail, cadres pressur\u00e9s ou z\u00e9l\u00e9s, pour qui les heures, n&rsquo;ont ni nombre, ni couleurs, sauf peut-\u00eatre le noir. C&rsquo;est une photo, prise en marchant, en  mode minuterie et pose longue, au d\u00e9tour d&rsquo;une rue, au croisement d&rsquo;un carrefour. Le rendu est bancal, sur un fond bleu nuit flout\u00e9, nimb\u00e9 de lumi\u00e8re impressionniste. La d\u00e9marche chaloup\u00e9e au rythme de ma respiration, viseur en cible al\u00e9atoire, dans le c\u00f4ne du grand angle d\u00e9formant formes et objets, les hommes et les ombres, se jettent \u00e0 corps perdu sur le capteur du t\u00e9l\u00e9phone, pour mieux s&rsquo;engluer dans une m\u00e9lasse de photons color\u00e9s. Deux silhouettes, ellipses d&rsquo;humanit\u00e9 viennent y adh\u00e9rer pour mieux s&rsquo;en d\u00e9tacher, laissant partir \u00e0 regret, des \u00eatres de chair \u00ab\u00a0qui ont \u00e9t\u00e9 l\u00e0\u00a0\u00bb. Comme deux fant\u00f4mes regagnant leur gouffre d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, ces deux ombres furtives, marchent \u00e0 allure rapide dans ma direction. Elles m&rsquo;\u00e9vitent en se rabattant le long de voitures en stationnement. On les devine plus qu&rsquo;on ne les voit. Impossible de les distinguer et de les d\u00e9crire. On peut juste les imaginer. Qui sont-elles? des connaissances? des coll\u00e8gues de bureau? de simples passants? des agents secrets?  Innombrables conjectures pour un instantan\u00e9 pris \u00e0 la vol\u00e9e qui sera transform\u00e9 en code binaire dans la m\u00e9moire de la carte SIM. Instant d\u00e9cisif pour un \u00e9pigone de Cartier-Bresson mais moment ind\u00e9termin\u00e9 et ind\u00e9cidable pour ces deux ombres, dont le trajet pourra \u00eatre \u00e0 tout moment modifi\u00e9. L&rsquo;une aura peut-\u00eatre oubli\u00e9 les clefs de son domicile au bureau l&rsquo;obligeant \u00e0 rebrousser chemin. Que fera la deuxi\u00e8me? l&rsquo;attendre ou poursuivre son chemin? Facile \u00e0 deviner pour des inconnus mais que feraient des coll\u00e8gues? des amis? Il ne s&rsquo;est peut-\u00eatre rien pass\u00e9 ce jour l\u00e0 pour ces deux ombres. C&rsquo;\u00e9tait sans doute un d\u00e9but de soir\u00e9e comme une autre, entre automne et hiver. Le hasard les a plac\u00e9 sur mon chemin et j&rsquo;ai laiss\u00e9 mon appareil  saisir le moment et le lieu de leur capture.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est une photo d&rsquo;hiver, prise au smartphone, au z\u00e9nith d&rsquo;un soleil de janvier. Au d\u00e9tour d&rsquo;une rue enneig\u00e9e, une empreinte de pas de couleur jaune perdue parmi d&rsquo;autres marques grises et froides&#8230;traces d&rsquo;hommes et passages de voitures se recoupant sans cesse en d&rsquo;\u00e9tranges sculptures crant\u00e9es \u00e9ph\u00e9m\u00e8res. Rien de myst\u00e9rieux dans cette trace jaune. Juste un pied empi\u00e9tant sur une bordure jaune d&rsquo;un trottoir. Utile rep\u00e8re dans un paysage monochrome o\u00f9 trottoirs et chauss\u00e9es se confondent pour le malheur des pi\u00e9tons distraits. La premi\u00e8re photo en mode automatique est grise. Pourtant le ciel est bleu, distribuant ici et l\u00e0, des \u00e9clats iris\u00e9s, qui l\u00e8chent les verres et les parois des devantures des boutiques et les pare-brises des voitures. Je reprends la m\u00eame photo sous un angle diff\u00e9rent. Le r\u00e9sultant est d\u00e9cevant. Il est midi. L&rsquo;ombre est quasi-inexistante, dure et sans relief. Ne dit-on pas en photographie, que les meilleurs clich\u00e9s se prennent \u00e0 la \u00ab\u00a0golden hour\u00a0\u00bb? Pour cela, je dois attendre la fin de la journ\u00e9e ou revenir le lendemain au lever du jour. Il g\u00eale et une batterie de t\u00e9l\u00e9phone se d\u00e9charge vite dans le froid, et puis demain, l&#8217;empreinte aura peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9e voire effac\u00e9e. C&rsquo;est d\u00e9cid\u00e9 je prends un dernier clich\u00e9 en mode reportage, en y ajoutant du flash pour donner du lustre \u00e0 la neige et de l&rsquo;\u00e9clat au jaune. C&rsquo;est mieux, m\u00eame si c&rsquo;est un peu surexpos\u00e9. Et puis on ne peut pas filtrer ni orienter l&rsquo;\u00e9clair du flash du t\u00e9l\u00e9phone. Qu&rsquo;importe, on retouchera si n\u00e9cessaire, les courbes de contraste et de luminosit\u00e9 avec un logiciel. Cette empreinte n&rsquo;est plus creuse mais en relief comme si on l&rsquo;avait extirp\u00e9e de la gangue de neige qui la retenait. Dr\u00f4le de paysage vu d&rsquo;en haut, avec des cumulus de neige expos\u00e9s aux quatre vents de la rue, surplombant des montagnes lilliputiennes perdues au milieu d&rsquo;un d\u00e9sert de dunes aux ar\u00eates coupantes et drues. Une tache noire, entre cimes et sable, \u00e9voque un ouragan en formation pr\u00eat \u00e0 fondre vers un canyon insondable, creus\u00e9 entre ombre et soleil, par un bord d&rsquo;une chaussure de neige anonyme. Cette trace me rappelle le pas de Neil Amstrong lorsqu&rsquo;il a march\u00e9 dans la poudreuse lunaire. Il y a saut\u00e9 all\u00e8grement \u00e0 pieds joints, comme un enfant d\u00e9couvrant la neige fra\u00eeche au petit matin. Deux belles empreintes de godillots \u00ab\u00a0made in America\u00a0\u00bb, immortalis\u00e9es tout la haut, par cet astronaute, avec un appareil Hasselblad qu&rsquo;il avait emport\u00e9 dans sa valise spatiale. Cette empreinte jaune, prise de haut, sera pour moi celle d&rsquo;un unijambiste, avec un smarphone \u00ab\u00a0made in China\u00a0\u00bb A propos, qui a march\u00e9 sur cette bande?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une photo d&rsquo;une trace et de deux ombres, prise \u00e0 des moments et en des lieux diff\u00e9rents. Ombres et trace d&rsquo;une m\u00eame humanit\u00e9 anonyme, sans lien apparent, t\u00e9moignages d&rsquo;instants d&rsquo;urbanit\u00e9, o\u00f9 chacun se c\u00f4toie sans jamais se voir. Cette photo me semble impossible \u00e0 prendre mais on peut techniquement la composer avec un photomontage. Mais sera-ce encore une photographie ou un amalgame graphique d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments disparates? Je ne conna\u00eetrai pas ces silhouettes, devenues ectoplasmes par l&rsquo;effet d&rsquo;un r\u00e9glage, qui seront \u00e0 jamais enfouis dans une m\u00e9moire photographique, palliant, bient\u00f4t, la mienne en instance de d\u00e9faillir. Ces photos de trace et d&rsquo;ombres m&rsquo;intriguent. Et pourtant, je n&rsquo;ai aucun sentiment ni \u00e9motion pour les personnes qui les ont rev\u00eatues. Ces clich\u00e9s d\u00e9voilent sans mot dire, des \u00eatres saisis au vol, maigre butin d&rsquo;un chasseur d&rsquo;images, qui n&rsquo;a gard\u00e9 en main que les plumes d&rsquo;un gibier trop vif. Je pourrais les retrouver si je passais une annonce dans un m\u00e9dia local. Peine perdue car ces personnes ignoreraient elles-m\u00eame avoir \u00e9t\u00e9 l&rsquo;attention d&rsquo;un photographe furtif. Se reconna\u00eetraient-elles sur cette photo? D&rsquo;ailleurs, la nuit, tous les chats sont gris et par cons\u00e9quent, cette photographie ne me sera d&rsquo;aucune utilit\u00e9, hormis peut-\u00eatre l&rsquo;esth\u00e9tique du graphisme. Je ne puis que les imaginer, sur une m\u00e9moire d&rsquo;impression. Sans doute \u00e9taient-elles jeunes et en bonne sant\u00e9. Probablement deux hommes, au vu de leur morphologie, marchant les mains dans les poches et portant des sacs en bandouli\u00e8re. C&rsquo;est peu et chacun pourrait se reconna\u00eetre dans cette description. Ces deux ombres resteront pour moi une \u00e9nigme. La trace de pas sera t&rsquo;elle plus bavarde? Les experts policiers pourraient me dire la marque et l&rsquo;usure de la chaussure ainsi que le poids approximatif du marcheur. A condition de ne pas porter de charge. On pourrait retrouver les vendeurs de cette paire de chaussures et leur millier d&rsquo;acheteurs. En hiver les hommes, les femmes et les enfants sont chauss\u00e9s des m\u00eames paires de bottes. Qu\u00eate gigantesque et superflue pour un simple promeneur. Et comme je n&rsquo;ai pas le deuxi\u00e8me pied, on ne conna\u00eetra pas la taille de ce marcheur. Etait-il accompagn\u00e9 et par qui? J&rsquo;aimerais bien faire marcher l&rsquo;un de mes promeneurs de novembre, sur la trace de ce pied, pour lui donner une consistance, une identit\u00e9, lui inventer une vie, banale et s\u00fbrement triste \u00e0 mourir. Je peux l&rsquo;imaginer courir apr\u00e8s un bus ou s&rsquo;abriter de la neige. Courait-il apr\u00e8s une aventure ou fuyait-il quelqu&rsquo;un ou quelque chose? A t&rsquo;il emmen\u00e9 un enfant dans une \u00e9cole proche de la semelle jaune? Ou retournait-il au bureau en rejoignant en chemin son compagnon de route? Que de questions sans r\u00e9ponse! Cette photo de pied, bien plus nette, est moins parlante. Il y a fort \u00e0 parier qu&rsquo;elle n&rsquo;appartient aucune des deux personnes entr&rsquo;aper\u00e7ues l&rsquo;automne dernier. Mais j&rsquo;ai envie d&rsquo;y croire et en faire un clich\u00e9 mental &#8211; une \u00ab\u00a0cosa mentale\u00a0\u00bb que j&rsquo;ai envie de partager. Clich\u00e9 fantasm\u00e9 mais possiblement reproductible en retournant sur les lieux de novembre, par une journ\u00e9e d&rsquo;hiver. J&rsquo;attendrai cette opportunit\u00e9 le temps n\u00e9cessaire. Mais reverrais-je mes deux marcheurs? Et aurais-je envie de les reprendre en photo?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est une photo, prise au smartphone, un soir de novembre, entre chien et loup, \u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9 les noctambules courant les restaurants, croisent des retardataires du travail, cadres pressur\u00e9s ou z\u00e9l\u00e9s, pour qui les heures, n&rsquo;ont ni nombre, ni couleurs, sauf peut-\u00eatre le noir. 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