{"id":47591,"date":"2021-08-21T19:54:45","date_gmt":"2021-08-21T17:54:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=47591"},"modified":"2021-08-21T19:54:46","modified_gmt":"2021-08-21T17:54:46","slug":"l8-rue-du-loup-11h","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l8-rue-du-loup-11h\/","title":{"rendered":"#L8 | Rue du Loup, 11h"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"576\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/JAPON_D_ESTAMPES_PAILLARD-1024x576.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-33753\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/JAPON_D_ESTAMPES_PAILLARD-1024x576.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/JAPON_D_ESTAMPES_PAILLARD-420x236.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/JAPON_D_ESTAMPES_PAILLARD-768x432.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/JAPON_D_ESTAMPES_PAILLARD-1536x864.jpeg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/JAPON_D_ESTAMPES_PAILLARD-2048x1152.jpeg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>photo \u00a9DEP<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>mercredi 18 mai 2016<\/em> | <em>rdv Dr L. Sanzel 11h rue du Loup<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>sur le trajet<\/strong> | mais qu\u2019est-ce qu\u2019elle va bien pouvoir lui dire, que oui elle ne se sent pas bien, que non elle n\u2019a pas d\u2019id\u00e9es noires enfin noires comme il l\u2019entend, qu\u2019elle ne comprend pas ce qui lui arrive, que tout \u00e7a elle l\u2019a d\u00e9j\u00e0 dit \u00e0 son m\u00e9decin, que tout part en vrille, plus de rep\u00e8re, plus d\u2019envie, les larmes qui montent comme \u00e7a, sans pr\u00e9venir, que la semaine derni\u00e8re son ami l\u2019a quitt\u00e9e, mais au fond d\u2019elle-m\u00eame elle s\u2019en doutait, elle ne voulait pas le voir, \u00e7a n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 une surprise, c\u2019est ce qu\u2019elle croit, ou peut-\u00eatre, elle ne sait pas, elle ne sait plus, elle est d\u00e9boussol\u00e9e, et cette perception du plus rien, pourquoi c\u2019est si dur l\u2019id\u00e9e du plus rien, du d\u00e9finitif, alors se persuader que c\u2019est fini sans vraiment y croire, se dire que c\u2019est pas bien de garder le num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone de son ex, mais on ne sait jamais, qu\u2019il faudrait pourtant le supprimer dans le r\u00e9pertoire du portable, effacer son compte Facebook, Twitter, Snapchat, oui, son compte Instagram aussi, qu\u2019elle l\u2019\u00e9loigne de sa vie comme il l\u2019a \u00e9vinc\u00e9e, comme \u00e7a, pour pas grand-chose, c\u2019est ce qu\u2019elle pense, pour pas grand-chose, sans doute l\u2019histoire d\u2019un \u00e9loignement progressif, d\u2019un manque d\u2019attention, de trop de travail, les retours tard, les d\u00e9parts t\u00f4t, la vaisselle du matin encore dans l\u2019\u00e9vier le soir, le linge sec \u00e9tendu depuis deux jours, le r\u00e9frig\u00e9rateur presque vide, les week-ends \u00e9court\u00e9s, les vacances annul\u00e9es, les remarques d\u00e9plac\u00e9es, les reproches, les bouderies inutiles, dommage c\u2019\u00e9tait bien avant tout \u00e7a, l\u2019insouciance de leur vie d\u2019avant, les repas entre amis, les regards qui se croisent, les sorties, sa main dans la sienne, tout ce qui avait l\u2019air d\u2019une romance qui pouvait durer, qui aurait d\u00fb se prolonger, un vrai instantan\u00e9 du bonheur, \u00e0 l\u2019image de cette affiche abribus 120 x 176 cm d\u2019une assurance vie d\u2019o\u00f9 se d\u00e9tachent regards chaleureux et sourire bienveillants, c\u2019est ce qu\u2019elle pense, elle croyait que c\u2019\u00e9tait pour la vie, que \u00e7a n\u2019arrivait qu\u2019aux autres tous ces soucis, ces non-dits, ces regrets, qu\u2019elle idiote, c\u2019est \u00e7a qu\u2019elle va lui dire, peut-\u00eatre<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>E<\/em><\/strong><em>t pendant ce temps\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>ses pas \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du passage prot\u00e9g\u00e9, le fr\u00f4lement, le souffle de la voiture, un coup de klaxon, un bras rageur qui se l\u00e8ve dans l\u2019habitacle et qu\u2019elle ne voit pas<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>foul\u00e9e ralentie, r\u00e9flexion, la bretelle de son sac qui glisse dans le creux de son coude<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>l\u2019air autour se r\u00e9chauffe<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;les bruits de la ville s\u2019accentuent,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>les pi\u00e9tons acc\u00e9l\u00e8rent l\u2019allure<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>vibrations du t\u00e9l\u00e9phone attente, message, num\u00e9ro inconnu, agacement<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>rue du Loup, longer le c\u00f4t\u00e9 impair, trouver l\u2019entr\u00e9e, saisir le code d\u2019acc\u00e8s sur le clavier du digicode, attendre quelques secondes le clic d\u2019ouverture de la porte, traverser la cour int\u00e9rieure et monter au deuxi\u00e8me \u00e9tage, \u00e0 pied<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>au cabinet<\/strong> | trop tard pour s\u2019enfuir, elle va devoir parler ou peut-\u00eatre pas, une premi\u00e8re s\u00e9ance dans l\u2019oubli des mots, le silence, se fondre dans le d\u00e9cor neutre, impersonnel de ce cabinet psychiatrique,\u00a0<em>que puis-je pour vous, mademoiselle<\/em>, elle sent ses mains devenir moites, son cerveau se bloquer, des perles de sueur couler le long de sa colonne vert\u00e9brale et humidifier son chemisier, elle panique \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019elle-m\u00eame, son regard balaie tous les recoins de la pi\u00e8ce, ignore son interlocuteur, mais il va bien falloir parler, se justifier, se d\u00e9voiler, et surtout expliquer, un peu, alors une id\u00e9e surgit, elle dit sa panne de voiture le jeudi matin, le souvenir s\u2019installe, les images se succ\u00e8dent, elle dit son absence au travail depuis une semaine, s\u2019arr\u00eate, ne trouve plus les mots, ne sait plus comment poursuivre, entend une voix, lointaine, le temps se disloque, elle croit lire sur les l\u00e8vres\u00a0<em>que s\u2019est-il pass\u00e9<\/em>, sent qu\u2019\u00e0 ce moment tout est en train de l\u00e2cher, et tout l\u00e2che, c\u2019est comme la rupture d\u2019un barrage, les digues submerg\u00e9es, l\u2019eau qui se r\u00e9pand partout, les mots flottent, elle croit sombrer alors qu\u2019en face, \u00e7a prend des notes, \u00e7a observe, \u00e7a \u00e9coute, pas grand-chose maintenant puisque c\u2019est le d\u00e9luge, alors \u00e7a propose un Kleenex, \u00e7a \u00e9crit, puis \u00e7a entoure des mots en souligne d\u2019autres, \u00e7a attend que le flot se tarisse, puis \u00e7a pose une question,\u00a0<em>et maintenant<\/em>, et c\u2019est dans cet espace-temps qu\u2019elle s\u2019engouffre, s\u2019en \u00e9tonne comme si elle avait ouvert une porte qu\u2019elle n\u2019avait jamais vue auparavant, elle raconte que c\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019elle s\u2019\u00e9croule ainsi, que \u00e7a lui fait peur, mais qu\u2019elle n\u2019en peut plus, qu\u2019elle a atteint ses limites, il semblerait, qu\u2019elle ne comprend pas, parce qu\u2019elle aimait bien ce qu\u2019elle faisait et qu\u2019aujourd\u2019hui elle doute, elle est fatigu\u00e9e, \u00e9puis\u00e9e, elle ne peut plus y aller, elle dit qu\u2019elle se sent au bord d\u2019un pr\u00e9cipice insondable, sortir de chez elle lui demande un effort insurmontable, l\u2019\u00e9picerie, la boulangerie, la poissonnerie, elle appr\u00e9hende de r\u00e9pondre au t\u00e9l\u00e9phone, d\u2019ailleurs, elle ne r\u00e9pond pas, ses amis s\u2019inqui\u00e8tent, au d\u00e9but elle faisait l\u2019effort d\u2019\u00e9couter les messages, maintenant, elle les efface directement, les larmes remontent, silencieuses, sal\u00e9es, bien trop sal\u00e9es, elles gonflent ses paupi\u00e8res, lui br\u00fblent le visage et puis ces mots qu\u2019elle devine r\u00e9confortants, directifs, compr\u00e9hensifs,\u00a0<em>ils se passeront de vous au travail pendant quelque temps, dans votre cas c\u2019est pas du luxe, on se revoit la semaine prochaine m\u00eame jour, m\u00eame heure<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>sur le retour<\/strong> |dans sa main une ordonnance, \u00e9criture pattes de mouches, nombre de bo\u00eetes, posologie en abr\u00e9g\u00e9, elle a du mal \u00e0 se concentrer sur les noms, des mots aux consonances barbares pour dormir d\u00e8s que le jour se fait plus sombre, \u00e9carter les insomnies, se calmer pendant les crises d\u2019angoisse, d\u00e9tendre les muscles, l\u2019esprit, rester \u00e9veill\u00e9e la journ\u00e9e, tenir, et c\u2019est la valse des pilules, g\u00e9lules, comprim\u00e9s, cachets, du buvable, du s\u00e9cable, du soluble et des couleurs vives pour ne pas oublier, pour s\u2019y attacher, les rep\u00e9rer, rouge, jaune, vert, blanc, elle se voit ingurgiter ce cocktail indigeste, se dit qu\u2019elle ne s\u2019\u00e9tait pas attendu \u00e0 cette r\u00e9ponse, qu\u2019elle ne veut pas de toute cette m\u00e9dication qui va ralentir sa vie, son corps, sa pens\u00e9e, mais elle n\u2019a plus le choix, protester c\u2019est trop tard, elle doit devenir une combattante accepter ces mol\u00e9cules chimiques parfaites pour murmurer \u00e0 son cerveau que tout va bien, alors, d\u2019un souffle \u00e0 peine audible, elle remercie la pharmacienne, se d\u00e9tourne de son regard compatissant et ins\u00e8re la poche trop volumineuse dans son sac trop petit, et \u00e7a d\u00e9borde comme dans sa vie, comme ses larmes tout \u00e0 l\u2019heure en face du psy, et elle franchit les portes coulissantes d\u2019un pas saccad\u00e9, reprend son souffle, comme si elle avait \u00e9t\u00e9 en apn\u00e9e, comme si son corps s\u2019\u00e9tait absent\u00e9, vivait une vie autonome, hors de son contr\u00f4le, alors lentement, elle r\u00e9investit ce corps, le reconnait, elle acc\u00e9l\u00e8re son pas, n\u2019a qu\u2019une id\u00e9e en t\u00eate, rentrer chez elle, se mettre \u00e0 l\u2019abri des regards indiscrets, des interrogations, elle tremble, elle a froid maintenant, la rue lui semble hostile, pi\u00e9g\u00e9e, les trottoirs instables, elle sent la puissance des rafales du vent dans les rue transversales, elle claque des dents, entend des bruits incoh\u00e9rents sortir des boutiques, elle pense qu\u2019elle devrait s\u2019arr\u00eater acheter une baguette, ne se sent pas la force de pousser la porte de la boulangerie, redoute qu\u2019aucun sons ne sortent de sa bouche, le regard sur son sac aussi \u00e9norme qu\u2019une baudruche gonfl\u00e9e, ouvert sur la croix verte imprim\u00e9e sur la poche blanche en papier, elle renonce, elle cherche sa cl\u00e9 au fond de ce m\u00eame sac d\u00e9form\u00e9, d\u00e9pose le trop plein sur le paillasson, trouve la cl\u00e9, sa main tremble, elle referme la porte derri\u00e8re elle et s\u2019effondre dans l\u2019entr\u00e9e, dos au mur, c\u2019est une certitude, elle n\u2019ira pas travailler les prochaines semaines<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>mercredi 18 mai 2016 | rdv Dr L. 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