{"id":47595,"date":"2021-08-21T21:45:55","date_gmt":"2021-08-21T19:45:55","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=47595"},"modified":"2021-08-21T21:50:47","modified_gmt":"2021-08-21T19:50:47","slug":"p9-recroquevilles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p9-recroquevilles\/","title":{"rendered":"#P9 \u2013 Escargots"},"content":{"rendered":"\n<p>Il s\u2019est retranch\u00e9 dans le sas attenant \u00e0 l\u2019accueil, le s\u00e9parant des appels, des sonneries continuelles, les alarmes, les avertisseurs du mobilier hospitalier, le bruit du tabouret de douche, les \u00ab&nbsp;bon sang d\u00e9p\u00eache&nbsp;!&nbsp;\u00bb, les chaussons plastifi\u00e9s aux pieds, circulant toute la journ\u00e9e dans un frottement continu de plastique sur le linol\u00e9um. Se baisser, s\u2019asseoir d\u2019un coup, fait un blanc dans la t\u00eate, dans les yeux, h\u00e9b\u00e9t\u00e9, l\u2019arri\u00e8re de la t\u00eate contre le mur, retranch\u00e9 sur le petit tabouret du sas, sans plus personne dans la t\u00eate, les mains flottantes de chaque c\u00f4t\u00e9 du corps. De longues minutes ainsi, tout le corps et l\u2019esprit consacr\u00e9s au vide, presque un bien-\u00eatre. C\u2019est ensuite, une fois le rythme du c\u0153ur apais\u00e9, les pupilles \u00e0 nouveau pleines et noires, qu\u2019il peut rentrer la main dans la poche, y aller \u00e0 t\u00e2tons, chercher l\u2019\u00e9cran, porter le poids de l\u2019astre-machine, l\u2019astre- connecteur, un miracle de technologie pris dans la paume comme une pierre, un galet lisse des plages qu\u2019on observe attentivement, la pierre de feu qui accompagne chaque jour, chaque chose qu\u2019on regarde avec la pr\u00e9cision des sages recroquevill\u00e9s sur un ouvrage. Machinalement, il fait d\u00e9rouler le fil d\u2019actualit\u00e9, lit quelques articles comme il mangerait des graines de tournesol, sans pr\u00eater attention \u00e0 rien. Et puis son pouce vient &nbsp;cliquer sur l\u2019c\u00f4ne <em>Galerie<\/em>. Des photographies vont et viennent, circulent de droite \u00e0 gauche, puis s\u2019avancent en colonnes, en profondes colonnades qui filent sur des tapis roulants de plus en plus fr\u00e9n\u00e9tiques, et d\u2019un coup s\u2019arr\u00eate. Le film. Ne bouge plus. L\u2019\u0153il vient taper un petit clich\u00e9 anodin. Incompr\u00e9hensible pour quiconque viendrait regarder par-dessus l\u2019\u00e9paule. Pour ainsi dire, rien de narratif, de montr\u00e9. Pourtant le fait \u2013 qui remonte \u00e0 quelques ann\u00e9es \u2013 lui retombe dessus comme un vinaigre, une d\u00e9charge mentale. Il sourit.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00c7a vous rappelle quelque chose&nbsp;? <\/em>En relevant la t\u00eate, il la d\u00e9couvre pench\u00e9e sur lui, les bras pli\u00e9s contre le chambranle de la porte vitr\u00e9e. \u00ab&nbsp;Ah mais oui\u2026 c\u2019\u00e9tait tellement surprenant&nbsp;!&nbsp;\u00bb Nous \u00e9tions \u00e0 Berlin avec ma s\u0153ur, c\u2019\u00e9tait la canicule en plein \u00e9t\u00e9, une chaleur de forge qui nous faisait d\u00e9gouliner sang et eau, souffler sous des casquettes de petits touristes emp\u00eatr\u00e9s dans nos sacs, si peu habitu\u00e9s \u00e0 cette chaleur, avec l\u2019odeur des saucisses grill\u00e9es le long des boulevards, les pintes de bi\u00e8re g\u00e9antes, les jeunes des squats qui avaient tous des t\u00eates d\u2019artistes, avec des bras blancs gigantesques qui exhibaient tout un m\u00e9andre de tatouages exotiques, des chevelures de peintre, des barbes de musiciens \u2013 alors que nous pas du tout. Nous \u00e9tions juste tr\u00e8s rouges et d\u00e9goulinants, incapables de respirer normalement sous la chaleur. D\u2019autant que nous nous posions en plein soleil pour rouler nos cigarettes sur le trottoir, les doigts hagards port\u00e9s m\u00e9caniquement aux l\u00e8vres, puis jetant les m\u00e9gots dans les caniveaux, multipliant les visites de tous les mus\u00e9es que nous trouvions sur la route, sans pr\u00e9voir ni faire le tri. Soudain, un homme s\u2019approche de nous sur la gauche, on le voit forc\u00e9ment car nous n\u2019avons pas encore crois\u00e9 de monde sur l\u2019avenue rutilante de soleil. Il va pour rejoindre le trottoir o\u00f9 nous marchons, en portant presque \u00e0 toute allure, d\u2019une allure \u00e9nerv\u00e9e, un gros sac en cuir comme une mallette de m\u00e9decin. Et l\u00e0 \u2013 la chose arrive comme un feu d\u2019artifice en pleine journ\u00e9e. PFfffffff, schlaffff\u2026 Partout balay\u00e9s dans un coup de vent \u2013 mais y avait-il du vent&nbsp;? la photo l\u2019atteste c\u2019est certain, comment est-ce possible dans cette fournaise \u2013 le vent emporte tout sur le ciel, le lampadaire, la route, le boulevard, slalome entre les camions, les estafettes, des milliers et des milliers partout jusqu\u2019au soleil, recouvrant la fa\u00e7ade des immeubles de luxe, \u00e9tablissements financiers \u00e0 perte de vue. \u00ab&nbsp;Mais enfin, qu\u2019est-ce que c\u2019\u00e9tait&nbsp;?&nbsp;\u00bb Nous aussi, c\u2019\u00e9tait tellement inattendu, on est rest\u00e9s b\u00e9ats. Et puis on l\u2019a aid\u00e9 machinalement \u00e0 en ramasser quelques-uns, et puis rien en fait, les bras ballants nous nous moquions, nous qui ne rions jamais dans la fournaise, voil\u00e0 que nous nous moquions, le laissant honteux sur le trottoir, \u00e0 tenter de r\u00e9cup\u00e9rer quelques billets de banque, quand tout le tas gagnait d\u00e9j\u00e0 l\u2019autre trottoir en face, et toutes les rues adjacentes. On n\u2019a rien gard\u00e9 pour nous, trop occup\u00e9s \u00e0 sourire, lui laissant du bout des doigts quelques feuilles glan\u00e9es \u00e0 nos pieds, des billets serpentins verd\u00e2tres, mols et sirupeux, larges, plus grands que nos mains, cavalant dans les airs et les vapeurs de goudron. Nous assistions \u00e0 la cacophonie visuelle, sans la moindre \u00e9motion pour l\u2019homme recroquevill\u00e9 dans le caniveau qui griffait furieusement le bitume parce qu\u2019ils collaient comme de la glue sur le goudron ramolli, il s\u2019\u00e9chinait dans ce d\u00e9cor impur, le grouillement, la gorge pleine de rage. Un autre homme surgit en gueulant, courut droit devant et se ramassa un pilonne de b\u00e9ton, recroquevill\u00e9 dans la flop\u00e9e qui ne se laisserait plus saisir, tomberait au hasard sur les balcons. Regarde&nbsp;: la photo montre de simples feuilles de platane qui dansent joyeusement avec les grandes tours vitr\u00e9es un peu partout, <em>rien d\u2019autre<\/em>. &nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il s\u2019est retranch\u00e9 dans le sas attenant \u00e0 l\u2019accueil, le s\u00e9parant des appels, des sonneries continuelles, les alarmes, les avertisseurs du mobilier hospitalier, le bruit du tabouret de douche, les \u00ab&nbsp;bon sang d\u00e9p\u00eache&nbsp;!&nbsp;\u00bb, les chaussons plastifi\u00e9s aux pieds, circulant toute la journ\u00e9e dans un frottement continu de plastique sur le linol\u00e9um. 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