{"id":47605,"date":"2021-08-26T23:49:01","date_gmt":"2021-08-26T21:49:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=47605"},"modified":"2021-08-26T23:49:02","modified_gmt":"2021-08-26T21:49:02","slug":"l9-la-beaute-de-laccumulation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l9-la-beaute-de-laccumulation\/","title":{"rendered":"#L9 | La beaut\u00e9 de l&rsquo;accumulation"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Avec mod\u00e9ration<\/strong><br><br>Il reste assis toute la journ\u00e9e dans un bureau am\u00e9nag\u00e9 en open space plong\u00e9 dans la p\u00e9nombre, \u00e9clair\u00e9 par la seule lumi\u00e8re bleut\u00e9e de l&rsquo;\u00e9cran de son ordinateur, dans un box \u00e9troit, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ses coll\u00e8gues, install\u00e9s tout comme lui dans leur box, effectuant les m\u00eames t\u00e2ches r\u00e9p\u00e9titives. Ils ne se parlent que lors de nos pauses. Le reste du temps ils doivent rester concentr\u00e9s sur leur activit\u00e9. Ils sont surveill\u00e9s. La moindre erreur compte dans leur \u00e9valuation. Ils ne parlent pas de leur travail, jamais. Ce n&rsquo;est pas autoris\u00e9, mais ils n&rsquo;en auraient ni la force ni l&rsquo;envie. Ils \u00e9voquent plut\u00f4t ce qu&rsquo;ils ont fait durant le week-end, les sorties en famille, les visites d&rsquo;exposition au mus\u00e9e, leurs promenades dans les parcs de la ville. Les vacances qu&rsquo;ils prendront. Leurs repas. Ils s&rsquo;\u00e9changent beaucoup de recettes lors de ces pauses. Elles ne durent jamais tr\u00e8s longtemps, juste le temps de boire un caf\u00e9 autour du distributeur automatique. C&rsquo;est le seul endroit avec l&rsquo;entr\u00e9e o\u00f9 l&rsquo;espace de travail est en lumi\u00e8re naturelle. Un sas de d\u00e9compression. L&rsquo;objectif de sa soci\u00e9t\u00e9 est de garantir la meilleure s\u00e9curit\u00e9 possible sur la plateforme. Il faut des garants de cette s\u00e9curit\u00e9, comme dans la vraie vie. Adel ne peut pas dire qu&rsquo;il aime son travail, mais son utilit\u00e9 l&rsquo;aide \u00e0 supporter la difficult\u00e9 de la mission qu&rsquo;il remplit scrupuleusement pour un salaire modique. Les mod\u00e9rateurs de contenus sont des sentinelles. Ils prot\u00e8gent les utilisateurs de contenus violents, ind\u00e9cents, inappropri\u00e9s. C&rsquo;est leur mission. Ils sont tenus au secret. Impossible de parler de leur travail \u00e0 leurs amis, \u00e0 leur famille. Personne ne doit rien savoir de leur t\u00e2che, sinon cela \u00e9veillerait la curiosit\u00e9 du public. \u00c7a fait d\u00e9sormais cinq ans qu&rsquo;il est mod\u00e9rateur de contenus. Il a vu un nombre incalculable de photos et de vid\u00e9os. Les images apparaissent \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran, il les visionne et supprime celles qui enfreignent les directives de la plateforme. C&rsquo;est comme sur l&rsquo;application Tinder, le portrait d&rsquo;une personne appara\u00eet \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran, si l&rsquo;on fait glisser la photo sur la droite c&rsquo;est qu&rsquo;on appr\u00e9cie cette personne, qu&rsquo;on a envie de lui parler : Swipe. On fait glisser la photo sur la gauche, c&rsquo;est qu&rsquo;elle ne nous pla\u00eet pas : Swipe. Like. Dislike. On aime, on aime pas. Sur son \u00e9cran l&rsquo;image appara\u00eet plein \u00e9cran. Il met quelques secondes \u00e0 en comprendre le sens, l&rsquo;origine. Adel doit d\u00e9cider si elle peut \u00eatre gard\u00e9e ou si elle doit dispara\u00eetre du r\u00e9seau. Il clique sur le bouton ignorer pour l&rsquo;accepter et sur le bouton supprimer pour la faire dispara\u00eetre du r\u00e9seau. D&rsquo;un clic de souris. Dans le bureau, c&rsquo;est le seul bruit qu&rsquo;on entend, dans le ronflement monotone des ventilateurs des unit\u00e9s centrales. Il doit faire vite. Il examine vingt-cinq milles images par jour. Pas de temps \u00e0 perdre. Son travail c&rsquo;est de faire le m\u00e9nage, c&rsquo;est \u00e7a l&rsquo;objectif. Nettoyer la salet\u00e9. Faire dispara\u00eetre de la toile tout ce qui pourrait \u00eatre choquant. Contr\u00f4ler et filtrer les contenus mis en ligne. Il est l\u00e0 avec ses coll\u00e8gues pour aider les gens, c&rsquo;est ce qu&rsquo;il imaginait en acceptant cette place. Il emp\u00eache la diffusion d&rsquo;images sur l&rsquo;exploitation des enfants. Il identifie des contenus \u00e0 caract\u00e8re terroriste et il emp\u00eache le cyber-harc\u00e8lement. Un algorithme ne peut pas faire \u00e7a tout seul. Comme les plateformes de diffusion ont choisi de privil\u00e9gier la libert\u00e9 d&rsquo;expression et de cr\u00e9er un espace de d\u00e9mocratie participative et vivante, en pr\u00e9f\u00e9rant ne rien censurer \u00e0 priori, ils ont mis en place des r\u00e8gles plus lib\u00e9rales pour la diffusion des contenus sur leurs sites. Quand il a commenc\u00e9 son travail, il a re\u00e7u une courte formation, plut\u00f4t une pr\u00e9sentation du service, il ne savait pas du tout en quoi consistait ce m\u00e9tier, il n&rsquo;en avait jamais entendu parler. Il avait besoin d&rsquo;argent apr\u00e8s le d\u00e9part de sa femme. Il a v\u00e9cu quelques temps avec l&rsquo;argent r\u00e9colt\u00e9 suite \u00e0 la vente de la collection de mon p\u00e8re, mais il ne ne voulait pas vendre la maison. Un ami lui a parl\u00e9 de ce travail tout en restant assez myst\u00e9rieux sur ce qu&rsquo;il aurait \u00e0 y faire. Sur place, une femme d&rsquo;origine asiatique, lui a expliqu\u00e9 le type d&rsquo;images qu&rsquo;il aurait \u00e0 visionner, les outils qui seraient mis \u00e0 sa disposition et ce \u00e0 quoi il fallait s&rsquo;attendre. Il se souvient que d\u00e8s le premier jour, il a eu envie de d\u00e9missionner. Ces images \u00e9taient insoutenables, il est all\u00e9 voir son sup\u00e9rieur, et il lui ai dit qu&rsquo;il ne pouvait pas supporter de regarder ces images. Il a r\u00e9pondu qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas le choix, que \u00e7a faisait partie du boulot et qu&rsquo;il avait sign\u00e9 un contrat. C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 prendre ou \u00e0 laisser. Quand on ouvre les vannes et qu&rsquo;on offre aux gens une vitrine pour exposer leur vie et partager en ligne tout ce qui leur passe par la t\u00eate, ils n&rsquo;ont plus aucune limite et ils le font pour une multitude de raisons diff\u00e9rentes. Les plateformes de diffusion d\u00e9l\u00e8guent la mod\u00e9ration de leur contenus \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s ext\u00e9rieures, ce qui leur permet de ne pas r\u00e9mun\u00e9rer directement les employ\u00e9s. Ces mod\u00e9rateurs travaillent dans l&rsquo;ombre des m\u00e9dias sociaux. Les millions d&rsquo;utilisateurs de ces plateformes n&rsquo;ont aucune id\u00e9e de leur existence. Ils se posent d&rsquo;ailleurs peu de questions sur ceux qui, dans l&rsquo;ombre, font le m\u00e9nage sur les plateformes qu&rsquo;ils utilisent. Un mod\u00e9rateur de contenus doit suivre les principes \u00e9rig\u00e9s par la soci\u00e9t\u00e9 qui l&#8217;emploie pour d\u00e9terminer ce qui peut \u00eatre accept\u00e9 en ligne ou ce qui doit \u00eatre rejet\u00e9. Ensuite, c&rsquo;est lui qui valide ce que les gens pourront voir ou ne pas voir. La plus grosse erreur que l&rsquo;on puisse faire c&rsquo;est de laisser passer des photos qui ne correspondent pas aux crit\u00e8res de diffusion \u00e9rig\u00e9s par les plateformes. Adel a vu des centaines de d\u00e9capitations. Et pas seulement des photos, des vid\u00e9os \u00e9galement. Il se souvient d&rsquo;une vid\u00e9o qui durait deux minutes. Le bourreau y tenait un interminable discours avant de d\u00e9capiter ses victimes. Les victimes pouvaient s&rsquo;estimer chanceuses lorsque le bourreau utilisait une lame bien affut\u00e9e. Le pire, c&rsquo;est quand il utilise un couteau pas tr\u00e8s tranchant comme un couteau de cuisine, dans ce cas \u00e7a peut durer plus d&rsquo;une minute pour que la t\u00eate finisse par \u00eatre tranch\u00e9e. C&rsquo;est tr\u00e8s \u00e9prouvant de regarder ces images l\u00e0. Adel a vu des corps corps nus, des corps mutil\u00e9s, br\u00fbl\u00e9s, scarifi\u00e9s, d\u00e9coup\u00e9s, des orgies, des d\u00e9viances sexuelles de toutes sortes, des agressions sexuelles, des abus sur mineurs, des violences, des cadavres, des appels au meurtre, au viol, au g\u00e9nocide, des images p\u00e9dopornographiques, des images de maltraitance d\u2019animaux ou d\u2019humains. Il a vu des attaques a\u00e9riennes, des explosions, des incendies, des bombes artisanales exploser, faire des ravages sur les b\u00e2timents comme sur les habitants, que les populations soient vis\u00e9es ou non, des tirs de mortiers d\u00e9truire des quartiers entiers, le souffle de l&rsquo;explosion, le nuage de poussi\u00e8re et de fum\u00e9e s&rsquo;\u00e9levant dans le ciel, les cris des bless\u00e9s, les corps des victimes ensanglant\u00e9s, jonchant le sol. Ce n&rsquo;est pas un travail facile. Parfois il lui faut 8 secondes pour d\u00e9cider ce qu&rsquo;il fait d&rsquo;une image. S&rsquo;il doit l&rsquo;ignorer ou la supprimer. Et puis il passe \u00e0 la suivante. C&rsquo;est comme dans la vie. Il faut avancer. Il avance malgr\u00e9 tout. Les plateformes accordent une grande importance \u00e0 la libert\u00e9 d&rsquo;expression. Elles ont un pouvoir de plus en plus grand sur ce qui peut ou pas rester en ligne, elles jouent sur la propension des internautes \u00e0 aller vers ce qui est facile et ne demande pas d&rsquo;efforts. Elles les enferment dans une bulle, une bulle de filtres produite \u00e0 la fois par le filtrage de l&rsquo;information qui leur parvient par diff\u00e9rents filtres auxquels participent les mod\u00e9rateurs tout comme moi et renforc\u00e9e par l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;isolement intellectuel et culturel dans lequel ils se retrouvent quand les informations qu&rsquo;ils recherchent sur Internet r\u00e9sultent d&rsquo;une personnalisation mise en place \u00e0 son insu qui renforcent leurs opinions au point de les obnubiler. Avant chacun avait le droit d&rsquo;avoir sa propre opinion, et aujourd&rsquo;hui chacun a droit \u00e0 sa r\u00e9alit\u00e9 et \u00e0 sa v\u00e9rit\u00e9. La technologie a un objectif : attirer l&rsquo;attention d&rsquo;un maximum de personnes. Qu&rsquo;est-ce qui attire et retient l&rsquo;attention de plusieurs milliards de personnes, qu&rsquo;est-ce qui fait que les gens ont envie de prendre partie sur un sujet ? C&rsquo;est le sentiment d&rsquo;indignation, et qu&rsquo;ils le veulent ou non, les plateformes des r\u00e9seaux sociaux attirent l&rsquo;attention d&rsquo;un plus grand nombre lorsqu&rsquo;ils publient des contenus provoquant l&rsquo;indignation plut\u00f4t qu&rsquo;en les supprimant. Ces plateformes diffusent tout ce qui attisent nos divisions, notre indignation, nos peurs. Elle cr\u00e9e un environnement o\u00f9 s&rsquo;exprime le pire de la nature humaine. Le travail d&rsquo;Adel c&rsquo;est d&#8217;emp\u00eacher la diffusion d&rsquo;images inappropri\u00e9es, dangereuses, d\u00e9gradantes, d&rsquo;y faire obstacle. Dans ce travail, on n&rsquo;a pas le droit \u00e0 l&rsquo;erreur, la moindre faute peut co\u00fbter une vie ou plusieurs, d\u00e9clencher une guerre, donner lieu \u00e0 du harc\u00e8lement, ou entra\u00eener un suicide, donc l&rsquo;opinion des utilisateurs d&rsquo;une application d\u00e9pend des choix op\u00e9r\u00e9s par le mod\u00e9rateur. Ce travail d\u00e9truit le cerveau, on finit par penser que la violence est quelque chose de normale. Que tuer ou bombarder des gens est normal. On voit des images de personnes d\u00e9chiquet\u00e9es par les bombes. Adel peut passer une vid\u00e9o pour ne pas la voir, ne pas avoir \u00e0 prendre partie, mais si un contr\u00f4leur s&rsquo;en rend compte, ce sera not\u00e9 comme une erreur et il n&rsquo;a droit qu&rsquo;\u00e0 trois erreurs par mois. Il ne se souvient pas de toutes les images qu&rsquo;il voit d\u00e9filer mais certaines vid\u00e9os restent grav\u00e9es longtemps dans sa m\u00e9moire. Un jour il est tomb\u00e9 sur une vid\u00e9o qu&rsquo;il a prise tout d&rsquo;abord pour une plaisanterie, il ne savait pas si c&rsquo;\u00e9tait vrai ou non. Un gars voulait se pendre avec une corde, et \u00e7a se passait en direct, et beaucoup d&rsquo;internautes regardaient, peut-\u00eatre des milliers, il y avait des commentaires qui l&rsquo;encourageaient \u00e0 ne pas se suicider et d&rsquo;autres qui blaguaient, qui l&rsquo;incitaient \u00e0 continuer. Et tant qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas commis de suicide, les mod\u00e9rateurs n&rsquo;avaient pas le droit d&rsquo;interrompre le suicide en direct, parce que s&rsquo;ils l&rsquo;avaient interrompu, ils auraient pu avoir eu des probl\u00e8mes. Leurs superviseurs auraient consid\u00e9r\u00e9 \u00e7a comme une faute professionnelle. Le type \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran est mont\u00e9 sur la chaise et il s&rsquo;est mis la corde autour du cou. On a commenc\u00e9 \u00e0 avoir peur qu&rsquo;il passe \u00e0 l&rsquo;acte, on restait m\u00e9dus\u00e9 devant l&rsquo;\u00e9cran. Un temps suspendu. Puis l&rsquo;homme s&rsquo;est suicid\u00e9. Il a pouss\u00e9 la chaise sous ses pieds. Il a essay\u00e9 de r\u00e9sister, mais sa nuque \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 bris\u00e9e. Adel sait qu&rsquo;il ne doit pas laisser ces images l&rsquo;atteindre, mais chacun r\u00e9agit de mani\u00e8re diff\u00e9rente, chez certains \u00e7a laisse des traces. Il ne voit plus certains de coll\u00e8gues. Lorsque il essaie de savoir ce qui leur est arriv\u00e9, la direction reste \u00e9vasive. Une coll\u00e8gues des ressources humaines avec qui il en a discut\u00e9 plusieurs fois, lui en a dit un peu plus, un soir en rentrant en m\u00e9tro apr\u00e8s le travail. L&rsquo;un d&rsquo;entre-eux c&rsquo;\u00e9tait suicid\u00e9. Ils \u00e9taient proches, elle se faisait du souci parce qu&rsquo;il venait plus travailler depuis plusieurs jours. Son coll\u00e8gue s&rsquo;est suicid\u00e9 chez lui devant son ordinateur. Lorsqu&rsquo;elle s&rsquo;est rendu chez lui il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mort. Il \u00e9tait sp\u00e9cialis\u00e9 dans les vid\u00e9os d&rsquo;auto-mutilation en direct. Voil\u00e0 ce qui peut arriver dans ce m\u00e9tier. Rien n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 \u00e9bruit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L&rsquo;architecte<\/strong> <strong>de la maison d&rsquo;Adel<\/strong><br><br>Cette maison, situ\u00e9e sur la Butte Bergeyre, \u00e0 proximit\u00e9 du Parc des Buttes-Chaumont \u00e0 Paris, a \u00e9t\u00e9 b\u00e2tie en 1952 par l\u2019architecte Fernand Riehl. Un discret cartouche en marbre le mentionne sur le montant droit de la maison, un peu cach\u00e9 par l&rsquo;\u00e9paisse haie d&rsquo;arbustes qui d\u00e9limite le contour du jardin. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un des premiers b\u00e2timents construits par le jeune architecte dont les bureaux \u00e9taient situ\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque \u00e0 La D\u00e9fense au d\u00e9but de sa construction.<br>Dans la p\u00e9riode de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre, les chantiers de reconstruction se multipli\u00e8rent, l&rsquo;\u00e9conomie red\u00e9marrait, les cha\u00eenes de production se modernisaient, de nouveaux mat\u00e9riaux \u00e9mergeaient. L&rsquo;association d&rsquo;une ing\u00e9nierie de pointe et d&rsquo;innovations techniques dans l&rsquo;utilisation du verre, de l&rsquo;acier et du b\u00e9ton ouvrait de nouvelles possibilit\u00e9s aux architectes et aux designers, tandis que la pr\u00e9fabrication permettait d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rer et de rationaliser le processus de construction. Les architectes et les designers s&rsquo;en donn\u00e8rent \u00e0 c\u0153ur joie et leurs propositions conquirent les foules.<br>Le p\u00e8re d&rsquo;Adel avait achet\u00e9 cette maison peu de temps apr\u00e8s sa construction, lorsque l&rsquo;architecte parisien, encore inconnu du grand public, avait \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 responsable du plan de la Zone \u00e0 Urbaniser en Priorit\u00e9, qui g\u00e9rait notamment la situation pr\u00e9occupante des <em>taudis<\/em> qui se r\u00e9pandaient dans toutes les grandes villes au sortir de la guerre et sur lesquels l&rsquo;abb\u00e9 Pierre avait attir\u00e9 l&rsquo;attention des fran\u00e7ais en 1954 en insistant sur la situation pr\u00e9occupante du logement en France, et tout particuli\u00e8rement, sur le cas du logement social.<br>Les propositions de Ferdinand Riehl \u00e9taient bas\u00e9es sur une forme d&rsquo;architecture de circulation, empreintes des id\u00e9es du modernisme, de la culture technologique de l&rsquo;\u00e9poque, celle de l&rsquo;urbanit\u00e9 des ann\u00e9es 60, devenue lieu d&rsquo;expression de la consommation avec la mondialisation naissante, la d\u00e9mocratisation de la voiture, dans un contexte de croissance \u00e9conomique.<br>Tr\u00e8s rapidement, le jeune architecte avait \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 d&rsquo;\u00e9laborer le projet de ZUP sur l&rsquo;\u00eele Beaulieu \u00e0 Nantes. Il \u00e9tait influenc\u00e9 par des courants de pens\u00e9e urbanistiques et architecturaux vari\u00e9s, mais il avait \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de respecter un contexte financier rigoureux associ\u00e9 \u00e0 une vision \u00e9volutive des \u00e9lus vis-\u00e0-vis de l&rsquo;avenir de leur ville.<br>C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 l&rsquo;architecture de la maison se remodela radicalement. Les caract\u00e8res de l&rsquo;habitat contemporain avaient \u00e9volu\u00e9 pour des espaces ouverts, des cuisines int\u00e9gr\u00e9es, une ouverture entre int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur. C&rsquo;est ce qui avait attir\u00e9 le p\u00e8re d&rsquo;Adel, qui cherchait depuis longtemps un lieu o\u00f9 vivre et abriter sa collection.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La maison de la Butte Bergeyre<\/strong><br><br>Les fen\u00eatres aux menuiseries m\u00e9talliques datent de l\u2019\u00e9poque de la construction. Les volets roulants en pin des Landes. Un enduit en stuc romain avec poudre de marbre int\u00e9gr\u00e9e recouvre l\u2019ensemble des murs et des plafonds. Des joints creux en laiton soulignent le bas des murs et des profils en laiton viennent marquer leurs arr\u00eates. Le sol du rez-de-chauss\u00e9e, qui accueille le salon, la salle \u00e0 manger et la cuisine, est d&rsquo;\u00e9poque, recouvert de petits carreaux de gr\u00e8s c\u00e9rame Winckelmans. La chemin\u00e9e en brique, en \u00e9cho au rev\u00eatement de la devanture de la maison, dessine un L sur le mur blanc du salon, elle lib\u00e8re un espace pour dissimuler un large radiateur remis\u00e9 sous une tablette en travertin. Les autres radiateurs sont encastr\u00e9s dans les murs et recouverts de panneaux aluminium d\u00e9coup\u00e9s au laser pour les cacher. La cuisine dont la couleur reprend le bleu de la cuisini\u00e8re cr\u00e9e une harmonie dans la pi\u00e8ce pourtant assez peu lumineuse, \u00e0 cause de la haie plant\u00e9e tout pr\u00e8s du mur et qui l&#8217;emp\u00eache d&rsquo;entrer. Un passe-plat aux formes arrondies relie habituellement la cuisine \u00e0 la salle \u00e0 manger, mais elle a longtemps servi d&rsquo;\u00e9tag\u00e8re pour ranger les livres que le p\u00e8re d&rsquo;Adel collectionnait et qu&rsquo;il entreposait dans la maison. Un escalier en travertin prot\u00e9g\u00e9 par son garde-corps d\u2019origine m\u00e8ne \u00e0 l\u2019\u00e9tage. Une grande cloison m\u00e9tallique repliable de couleur bleu s\u00e9pare la partie chambre et le bureau. Le sol en dalles de cuir apporte chaleur et douceur \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage de la maison. La salle de bains s&rsquo;inscrit dans le prolongement de ces deux pi\u00e8ces, enti\u00e8rement en marbre de Furrer. Sa porte aux angles arrondis, avec une poign\u00e9e ajour\u00e9e en bronze, \u00e9voque la d\u00e9coration d&rsquo;un bateau. On a l&rsquo;impression que l&rsquo;appartement n&rsquo;a pas chang\u00e9 depuis sa cr\u00e9ation dans les ann\u00e9es 50.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L&rsquo;\u00e9mission de radio complotiste<\/strong><br><br>Tous les soirs C\u00e9lia s\u2019enferme dans sa chambre. Adel ne veut pas rester seul devant la t\u00e9l\u00e9vision, alors il l\u2019\u00e9teint et monte dans sa chambre. Il travaille \u00e0 ces carnets dans lesquels il colle les images d&rsquo;objets qu&rsquo;il a collect\u00e9 pendant une heure ou deux. Quand il se couche, il entend C\u00e9lia dans la chambre d\u2019\u00e0-c\u00f4t\u00e9. Les premi\u00e8res semaines, il l\u2019entendait pleurer toutes les nuits. Il ne savait pas comment lui venir en aide, la consoler. Il n\u2019osaist pas frapper \u00e0 sa porte. Le matin, il essayait de savoir comment elle se sentait, il esp\u00e9rait qu\u2019elle lui parle de sa peine, qu\u2019elle exprime sa douleur. Il se disait que cela lui ferait sans doute du bien d\u2019en parler. Mais elle coupait court rapidement. Elle ne voulait pas en parler, il ne pouvait pas la forcer. Il respectait son silence, mais s&rsquo;il savait tr\u00e8s bien que ce n\u2019\u00e9tait pas bon pour elle, il fallait qu\u2019elle en parle, qu\u2019elle dise ce qu\u2019elle avait sur le c\u0153ur. C\u2019est \u00e9trange comme les choses prennent du sens quand elles finissent.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, elle ne pleure plus. Elle \u00e9coute la radio. C\u2019est un vieux poste radio qu&rsquo;Adel avait remis\u00e9 apr\u00e8s le d\u00e9part de sa femme, dans cette chambre dont il se servait comme lieu de rangement de tout le fatras d\u2019objets qu&rsquo;il ne parvenait pas \u00e0 jeter mais dont il souhaitait pas encombrer le reste de l\u2019appartement comme son p\u00e8re pouvait le faire. Elle \u00e9coute la radio tr\u00e8s tard la ne nuit. Un soir o\u00f9 il avait du mal \u00e0 dormir, il a plaqu\u00e9 son oreille contre le mur mitoyen et il a \u00e9cout\u00e9 l\u2019\u00e9mission. C\u2019est un peu comme si on retrouvait l\u2019origine du langage.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un homme qui parle du monde tel qu\u2019il va. Pour lui rien ne tourne rond. Rien ne va. Il faudrait tout changer. Il faudrait se m\u00e9fier. Il pr\u00e9tend que nous vivons dans un monde corrompu, un monde qui nous espionne et nous contr\u00f4le. Au d\u00e9but, elle \u00e9tait fragile, Adel a redout\u00e9 qu\u2019elle se mette \u00e0 \u00e9couter ce genre d\u2019\u00e9missions, quand il s&rsquo;est rendu compte qu\u2019elle l\u2019\u00e9coutait tous les soirs, il lui a demand\u00e9 de lui en parler, lui expliquer ce qui l&rsquo;attirait dans cette \u00e9mission. Elle l\u2019a rassur\u00e9. Elle lui a dit que sa voix la rassurait, il y avait en elle une douceur qui la mettait en confiance, la calmait. Adel avait du mal \u00e0 comprendre car il avait \u00e9cout\u00e9 lui aussi l\u2019\u00e9mission et il n\u2019avait pas trouv\u00e9 tr\u00e8s rassurant ce que cet animateur disait au micro, les propos qu\u2019il tenait sur le monde avait leurs relents complotistes m\u2019ont fait peur.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Il y eut alors un violent tremblement de terre. Le soleil devint sombre tel un cilice. Et la lune devint rouge comme le sang. Les \u00e9toiles du ciel tomb\u00e8rent sur la terre comme un figuier secou\u00e9 par un vent violent dont les figues, encore vertes, tombent \u00e0 terre. Et le ciel disparut, comme un parchemin qu\u2019on roule. Les montagnes et les \u00eeles s\u2019arrach\u00e8rent. Les rois de la terre et les grands de ce monde, les gens forts et les libres se cach\u00e8rent dans les cavernes et dans les gorges disant aux montagnes et aux pierres : tombez sur nous et cachez-nous de celui qui si\u00e8ge sur le tr\u00f4ne, \u00e9pargnez-nous la col\u00e8re de l\u2019agneau.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Car est arriv\u00e9 le grand jour de Sa col\u00e8re. Qui donc pourra survivre ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019\u00e9coute, il a un avis sur tout. Il remet tout en cause. Il invite ses auditeurs \u00e0 plus de prudence, il esp\u00e8re plus d\u2019implication des citoyens. Il pr\u00e9tend que rien n\u2019arrive par accident, tout ce qui survient r\u00e9p\u00e8te-t-il, est le r\u00e9sultat d\u2019intentions ou de volont\u00e9s cach\u00e9es ; rien n\u2019est tel qu\u2019il parait \u00eatre ; tout est li\u00e9, mais de fa\u00e7on occulte.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Nous entrons dans un nouveau chapitre de cette campagne de terreur dont la perversit\u00e9 ne conna\u00eet aucune limite, <\/em>s\u2019enflamme-t-il.<em> Elle exploite nos peurs les plus profondes, notre d\u00e9sir morbide de voir toutes ces atrocit\u00e9s. Ils savent tr\u00e8s bien comment exploiter la situation, c\u2019est leur outil le plus puissant, ils savent qu\u2019en effrayant la population, ils parviendront \u00e0 semer le trouble et \u00e0 nous diviser, attiser les tensions entre nous et de nous monter les uns contre les autres, pour arriver \u00e0 leurs fins. Ils mettent en sc\u00e8ne tous les drames de la soci\u00e9t\u00e9 pour nous diriger. Le contre-terrorisme est devenu leur seule politique. Ils usent quotidiennement de la tromperie. Leurs armes ce sont les informations dans les m\u00e9dias, \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, dans les journaux, \u00e0 la radio m\u00eame. Ils masquent la r\u00e9alit\u00e9 avec tous leurs \u00e9crans de fum\u00e9e.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il avait du mal \u00e0 l\u2019\u00e9couter, ses propos semblaient tellement ridicules, exag\u00e9r\u00e9s, en m\u00eame temps creux et vides. Il ne sait pas quel \u00e2ge il pouvait avoir mais ce qu\u2019il disait lui \u00e9taient si \u00e9tranger. Il utilisait des phrases d\u00e9pass\u00e9es et artificielles comme <em>c\u2019\u00e9tait mieux avant<\/em>. Il pr\u00e9tendait que nous ne devions pas tomber dans les travers du complotisme dont il utilisait pourtant presque malgr\u00e9 lui le vocabulaire \u00e9cul\u00e9, les symboles d\u00e9suets. <em>Les m\u00e9chants n\u2019avancent pas masqu\u00e9s<\/em>, martelait-il \u00e0 longueur d\u2019\u00e9mission. <em>Ils s\u2019affichent en couverture des magazines. Sont-ils en train de cr\u00e9er une dictature mondiale ? Existe-t-elle d\u00e9j\u00e0 ? Je ne sais pas si c\u2019est important de le savoir. Les riches poss\u00e8dent d\u00e9j\u00e0 la terre enti\u00e8re. Leur seul objectif pour eux est de maintenir un statu quo<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Encore une exp\u00e9rience. Les exp\u00e9riences, les faits\u2026 la v\u00e9rit\u00e9 en derni\u00e8re instance. Mais les faits n\u2019existent pas, ici surtout. Ici, tout a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 par quelqu\u2019un. L\u2019invention d\u2019un imb\u00e9cile, vous ne le sentez pas ? Ah, savoir \u00e0 tout prix de qui est cette invention ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Sa voix partaient parfois dans des diatribes violentes dont il maitrisait mal le lyrisme ampoul\u00e9 : <em>Le jour de la catastrophe, les dirigeants s\u2019enfuiront dans leurs refuges et nous laisseront endurer des \u00e9pid\u00e9mies \u00e9pouvantables, ainsi que des catastrophes naturelles. L\u2019horizon est sombre. Je n\u2019appelle pas l\u2019affrontement de mes v\u0153ux, mais je ne reculerai pas si on m\u2019attaque. Il m\u2019arrive d\u2019esp\u00e9rer mourir avant que cela ne se produise.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019inexplicable d\u2019une situation. Expliquer \u00e0 tout prix. Mettre du sens \u00e0 ce qui n\u2019en a pas encore. Refuser l\u2019incertitude, le doute, remplir les blancs, combler les trous, les creux. Une approximation souvent pr\u00e9f\u00e9rable au vide. Une contrev\u00e9rit\u00e9 mieux qu\u2019une v\u00e9rit\u00e9 qui g\u00eane, qui d\u00e9range, une v\u00e9rit\u00e9 instable, imparfaite, incompl\u00e8te, avec ses incertitudes, ses imperfections. L\u2019information, \u00e0 force d\u2019\u00eatre r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, sous tous les angles, dans tous les journaux, \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, \u00e0 la radio, sur Internet, rab\u00e2ch\u00e9e, finit par devenir abstraite, \u00e0 perdre sa cr\u00e9dibilit\u00e9. Un soup\u00e7on gagne du terrain, s\u2019installe et s\u2019agrandit. Cette r\u00e9p\u00e9tition devient suspecte, elle laisse entendre qu\u2019on veut cacher quelque chose \u00e0 force d\u2019insister. Une mani\u00e8re de cacher quelque chose qu\u2019on ne veut pas montrer, qu\u2019on ne veut pas dire, un secret inavouable, cach\u00e9 derri\u00e8re un amoncellement de faits. Ce n\u2019est pas possible, c\u2019est invraisemblable.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 certains moment, souvent vers la fin de l\u2019\u00e9mission, tard dans la nuit, au moment de rendre l\u2019antenne, il devenait plus sinc\u00e8re, il parlait de lui de mani\u00e8re ouverte et franche. C\u2019\u00e9tait sans doute pour ces moments sensibles que C\u00e9lia restait l\u00e0 \u00e0 supporter le reste de ses propos incoh\u00e9rents et dangereux. Il devenait plus accessibles aussi. Une nuit par exemple Adel l&rsquo;avait entendu dire : <em>Pour \u00eatre franc j\u2019ai \u00e9t\u00e9 triste toute la journ\u00e9e. J\u2019ai peut-\u00eatre l\u2019air effront\u00e9 \u00e0 l\u2019antenne, s\u00fbr de moi, serein, mais pendant toutes mes nuits d\u2019insomnie, il m\u2019arrive de m\u2019asseoir sous le proche de ma maison et de pleurer. Le monde que nous connaissons dispara\u00eet chaque jour sous nos yeux, croyez-moi dans dix ans, plus rien ne sera plus pareil, le monde que nous avons connu, dans lequel nous avons grandi, aura bient\u00f4t disparu, effac\u00e9.<\/em> <\/p>\n\n\n\n<p><em>Lorsque j\u2019\u00e9tais enfant je me posais des questions : Pourquoi suis-je moi, et pourquoi pas toi ? Pourquoi suis-je ici et pourquoi pas l\u00e0 ? Quand commence le temps, et o\u00f9 finit l\u2019espace ? La vie sous le soleil n\u2019est-elle qu\u2019un r\u00eave ? Ce que je vois, entends, sens, n\u2019est-ce pas simplement apparence d\u2019un monde devant le monde ? Le mal existe-t-il vraiment et des gens qui sont vraiment les mauvais ? Comment se fait-il que moi, qui suis moi, avant de devenir, je n\u2019\u00e9tais pas, et qu\u2019un jour moi, qui suis moi, je ne serai plus ce moi que je suis ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019imparfait fabrique une image pr\u00e9sente. Tout probl\u00e8me profane un myst\u00e8re. \u00c0 son tour le probl\u00e8me est profan\u00e9 par sa solution. C\u00e9lia n\u2019\u00e9coutait pas vraiment ce que disait cet homme dans son \u00e9mission. C\u2019est le son de sa voix \u00e0 la radio, apaisante et monotone, envahissant la nuit sa chambre plong\u00e9e dans une paisible p\u00e9nombre, qui la ber\u00e7ait et lui permettait de trouver un sommeil inesp\u00e9r\u00e9. <em>La plupart des gens semblent partager mon malaise. Je ne suis pas le seul \u00e0 regretter la qualit\u00e9 de vie que nous avions lorsque j\u2019\u00e9tais enfant. La nourriture, les v\u00eatements, le cin\u00e9ma, la musique, tout \u00e9tait meilleur. Les champs \u00e9taient plus verts, m\u00eame les pommes ne sont plus bonnes. <\/em>Mais il retombait vite dans ses travers : <em>Quand est-ce que tout a d\u00e9rap\u00e9 ? Il doit y avoir un responsable. Quelqu\u2019un tire les ficelles et s\u2019en met plein les poches, remonter la piste, aller au c\u0153ur des choses et d\u00e9masquer les comploteurs ; voil\u00e0 ma vocation. C\u2019est le travail de toute ma vie.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>C\u2019est fabuleux de voir toutes ces nouvelles voies de communication s\u2019ouvrir. Nous commen\u00e7ons enfin \u00e0 nous unir, nous ne restons plus enferm\u00e9s chez nous seuls et terrifi\u00e9s. Prouvons au monde que nous pouvons nous rassembler autour d\u2019un objectif commun, jetons les fondations d\u2019une communaut\u00e9 ouverte constitu\u00e9e de citoyens engag\u00e9s et de gardiens sceptiques. Prenez toutes les personnes isol\u00e9es derri\u00e8re leur clavier, d\u00e9sarm\u00e9s, unissez-les et vous obtenez une force redoutable, capable de d\u00e9placer des montagnes.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Nous ne supporterons plus cette situation tr\u00e8s longtemps.<\/em> <em>Je ne parle pas au nom de Dieu. Je jette des id\u00e9es, je commente le monde tel que je le vois et cela semble trouver un \u00e9cho chez certains d\u2019entre vous. Nous sommes plus nombreux \u00e0 chaque \u00e9mission.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Comme en r\u00eave, il montrait \u00e0 C\u00e9lia un point hors d\u2019atteinte. Elle l\u2019entendait dire : <em>Je viens de l\u00e0<\/em>. Elle aurait secr\u00e8tement voulu le rejoindre \u00e0 ce moment-l\u00e0, mais il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 trop tard, elle le savait.<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019homme n\u2019a qu\u2019un corps, un seul. L\u2019\u00e2me en a sa claque de l\u2019enveloppe opaque avec oreilles et yeux grands comme cent sous. Et la peau coutur\u00e9e de cicatrices, tendue sur les os, elle file par la corn\u00e9e se jeter dans les ruisseaux c\u00e9lestes, enfourner l\u2019aiguille de glace, sauter dans le char de l\u2019oiseau, et derri\u00e8re les barreaux de son vivant cachot, elle \u00e9coute cr\u00e9piter for\u00eats et champs, trompeter les sept oc\u00e9ans. L\u2019\u00e2me sans le corps se sent honteuse, comme le corps sans camisole, ni projets, ni travaux, ni id\u00e9e, ni parole, sans solution la devinette : Qui retourne dans son coin apr\u00e8s avoir dans\u00e9 sur une piste d\u00e9sert\u00e9e par les danseurs ? Je r\u00eave alors d\u2019une autre \u00e2me, v\u00eatue diff\u00e9remment : Elle flambe, elle saute d\u2019h\u00e9sitation en esp\u00e9rance, flamme br\u00fblant sans ombre comme l\u2019alcool qui court au ras du sol laissant sur la table pour m\u00e9moire une grappe de lilas. Cours, mon enfant, et ne plains pas la malheureuse Eurydice, elle propulse \u00e0 coups de baguette ton cerceau de laiton par la plan\u00e8te, tant qu\u2019en son \u00e9cho \u00e0 chacun de tes pas, ne f\u00fbt-ce qu\u2019au quart de voix, gaiement et s\u00e8chement la Terre continue de bruire \u00e0 ton oreille.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Le temps est un fleuve qui m\u2019entra\u00eene, mais je suis le temps. C\u2019est un tigre qui me d\u00e9chire, mais je suis le tigre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Faire la r\u00e9volution, c&rsquo;est faire de la vie une aventure<\/strong><br><br>Inessa, n\u00e9e le 18 ao\u00fbt 1988 \u00e0 Melun, est issue d&rsquo;un milieu ais\u00e9, p\u00e8re m\u00e9decin et m\u00e8re cheffe d&rsquo;entreprise dans la s\u00e9curit\u00e9 informatique. Elle aime dessiner et lire. Bonne \u00e9l\u00e8ve. Selon ses camarades de classe, elle \u00e9tait douce et extr\u00eamement timide. Elle entrecoupe ses phrases de doutes et de nuances. En 1993, elle rencontre Thomas et entame des \u00e9tudes de Droit \u00e0 Assas Paris II qu&rsquo;elle abandonne rapidement. Elle entame ensuite des \u00e9tudes de m\u00e9decine puis de lettres \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Nanterre mais en mars 2006, elle rencontre Thomas lors d&rsquo;une manifestation anti-CPE en mars et avril 2006 et abandonne ses \u00e9tudes pour vivre avec le jeune homme.<br><br>Thomas est n\u00e9 \u00e0 Argenteuil le 20 juin 1985. Il est issu d&rsquo;un milieu ouvrier. Passionn\u00e9 de karat\u00e9 et de cuisine japonaise, il \u00e9tait \u00e9tudiant en philosophie \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Nanterre. Lecteur de Foucault, Deleuze et Guattari. Adolescent, la d\u00e9couverte des situationnistes est une r\u00e9v\u00e9lation pour lui. <em>La Soci\u00e9t\u00e9 du spectacle<\/em> de Guy Debord devient son livre de chevet. Il se souvient d&rsquo;une phrase : \u00ab Faire la r\u00e9volution, c&rsquo;est faire de la vie une aventure. \u00bb Il se dit proche du <em>Comit\u00e9 invisible<\/em>. Ce n&rsquo;est pas un \u00ab je \u00bb qui va se soulever contre l\u2019\u00c9tat oppresseur mais un \u00ab nous collectif \u00bb disent ses amis de l&rsquo;\u00e9poque qui pr\u00e9tendent qu&rsquo;il a particip\u00e9 comme une quarantaine d&rsquo;autres auteurs \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture collective de cet ouvrage. Il ponctue ses phrases de \u00ab mais \u00e7a, il ne faut pas le dire \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Inessa (18 ans) et Thomas (21 ans) participent activement au mouvement anti-CPE de f\u00e9vrier \u00e0 avril 2006. Puis apr\u00e8s la fin de celui-ci, Thomas, qui r\u00eavait d&rsquo;un nouveau Mai 68, se radicalise selon les t\u00e9moignages de sa famille et de ses amis. Lors d&rsquo;un d\u00e9fil\u00e9, le couple qui se fr\u00e9quente depuis \u00e0 peine un mois, rencontrent un des manifestants qui partage leurs id\u00e9es, Simon avec lequel ils se lient d&rsquo;amiti\u00e9. Ce dernier propose au couple de participer \u00e0 une autre marche de protestation, le samedi 18 mars \u00e0 Paris. Thomas et Inessa font \u00e0 cette occasion la connaissance de Tervel Kalev un jeune homme intrigant de 27 ans. Le jeune couple abandonne alors ses \u00e9tudes. Ils se marginalisent, fr\u00e9quentent le mouvement autonome et s&rsquo;installent \u00e0 Levallois-Perret dans un squat. Ce besoin d&rsquo;exister, de donner un sens \u00e0 sa vie et qui bascule dans la trag\u00e9die Thomas et Tervel c\u00f4toient tous les deux l&rsquo;extr\u00eame gauche, les anarchistes et le milieu alternatif. Tervel a rejoint depuis quelques mois le mouvement autonome. Mais au sein de la mouvance autonome, les activistes se m\u00e9fient de lui qui se vante selon eux plus qu&rsquo;il n&rsquo;agit r\u00e9ellement. La d\u00e9fiance \u00e0 son \u00e9gard s&rsquo;intensifie. Qui est r\u00e9ellement Tervel ? Un indicateur de la police ? Un mythomane ? Thomas se laisse s\u00e9duire cependant par cet \u00e9corch\u00e9 vif, ce r\u00e9volt\u00e9. Tervel demeure \u00e0 Aubervilliers depuis 1989 et la porte de Pantin se situe sur son parcours. C&rsquo;est lui qui leur propose le braquage de la succursale d\u00e9partementale de la Banque de France \u00e0 Pantin.<br><br><strong>Un collectionneur compulsif et un appropriateur d\u2019images trouv\u00e9es<\/strong><br><br>Adel se rapproche davantage d\u2019un collectionneur compulsif et d\u2019un appropriateur d\u2019images trouv\u00e9es. Il ne collectionne par les timbres ou les papillons mais les images de tigres, de sourires, de roses ou de bouteilles de vin. Il d\u00e9chire tout ce qui lui passe sous la main. Il compulse magazines, journaux, livres, encyclop\u00e9dies. Il a commenc\u00e9 \u00e0 compiler des images \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990, selon des typologies pr\u00e9cises. Dans la colossale ampleur de sa collecte d\u2019images, il fabrique des carnets qu&rsquo;il appelle ses <em>livres d&rsquo;images<\/em>. Ces livres modestes comprennent une ou plusieurs reproductions d\u2019un certain type : les genoux des femmes, les moustaches des hommes, les chaussures, les culottes, les robes, des chaussettes, les bas, les chaises, les tables, les bancs, les roues, les pipes, les horloges, les fruits, les l\u00e9gumes, les marines, les ciels, les photomatons, les portraits de stars de cin\u00e9ma. Ces photographies, isol\u00e9es dans leur cadrage sont pr\u00e9sent\u00e9es sans l\u00e9gende \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de ses carnets. Il s&rsquo;agit la plupart du temps de photographies r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es, issues de journaux ou achet\u00e9es dans des march\u00e9s aux puces. Des s\u00e9ries de photos en apparence similaires. Certains appellent cela un art d&rsquo;appropriation. M\u00eame si Adel n&rsquo;a jamais souhait\u00e9 exposer ses \u0153uvres, il a r\u00e9fl\u00e9chi par sa pratique amateur, aux enjeux de l\u2019originalit\u00e9 et de la copie, de l\u2019unicit\u00e9 et du multiple. Il dit que c\u2019est comme en amour, quand quelqu\u2019un vous intrigue. Il aime les photographies qu&rsquo;il ne comprend pas, celles qui lui \u00e9chappent. Alors, il les garde pour lui, jusqu\u2019\u00e0 ce que ce soit plus clair.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La beaut\u00e9 de l&rsquo;accumulation<\/strong><br><br>Adel tentait de se souvenir de son p\u00e8re, retrouver des \u00e9l\u00e9ments de son pass\u00e9, essayer de l\u2019atteindre et de le faire revivre, en le recr\u00e9ant. Il trouvait une forme de r\u00e9confort dans ce combat contre l\u2019oubli, une impression de contr\u00f4le du temps, de poss\u00e9der ce qui ne voulait plus appartenir. Pour Adel, vouloir se souvenir \u00e9tait li\u00e9 \u00e0 la peur de se perdre et d\u2019\u00e9chapper \u00e0 lui-m\u00eame. L\u2019accumulation et l\u2019embo\u00eetement de toutes ses actions et d\u00e9cisions est ce qui le d\u00e9finit. Pouvoir raconter sa vie, son pass\u00e9, est la mani\u00e8re la plus courante de dire qui on est. Ne pas se souvenir, provoque l\u2019impression de ne pas avoir d\u2019\u00e9toffe, pas de couches de vie ni d&rsquo;\u00e9paisseurs. Les souvenirs s\u2019empilent les uns sur les autres pour lui donner de l\u2019\u00e9paisseur, pour composer cette combinaison qui d\u00e9finit son individualit\u00e9. Pendant longtemps son p\u00e8re a essay\u00e9 tant bien que mal de sauver les vestiges de ce qui avait \u00e9t\u00e9 leur pr\u00e9sent et qui \u00e9tait d\u00e9sormais son pass\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec mod\u00e9ration Il reste assis toute la journ\u00e9e dans un bureau am\u00e9nag\u00e9 en open space plong\u00e9 dans la p\u00e9nombre, \u00e9clair\u00e9 par la seule lumi\u00e8re bleut\u00e9e de l&rsquo;\u00e9cran de son ordinateur, dans un box \u00e9troit, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ses coll\u00e8gues, install\u00e9s tout comme lui dans leur box, effectuant les m\u00eames t\u00e2ches r\u00e9p\u00e9titives. Ils ne se parlent que lors de nos pauses. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l9-la-beaute-de-laccumulation\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#L9 | La beaut\u00e9 de l&rsquo;accumulation<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":242,"featured_media":48554,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2071,2069,2707],"tags":[2430,1044,79,482,2695],"class_list":["post-47605","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ete-2021-les-cycles","category-2021-faire-un-livre","category-livre-9-pireyre","tag-internet","tag-maison","tag-memoire","tag-photographie","tag-violence"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/47605","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/242"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=47605"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/47605\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/48554"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=47605"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=47605"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=47605"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}