{"id":47612,"date":"2021-08-22T00:12:52","date_gmt":"2021-08-21T22:12:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=47612"},"modified":"2021-08-25T17:46:57","modified_gmt":"2021-08-25T15:46:57","slug":"lacher-prise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lacher-prise\/","title":{"rendered":"L\u00e2cher prise."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"474\" height=\"382\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/external-content.duckduckgo.com_.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-47613\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/external-content.duckduckgo.com_.jpg 474w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/external-content.duckduckgo.com_-420x338.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 474px) 100vw, 474px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;homme fixait, mentalement, cette tombe avec une chaussure pos\u00e9e dessus. Le visage de cette chaussure le bouleversait. C&rsquo;\u00e9tait celui d&rsquo;un enfant triste, recroquevill\u00e9 sur lui m\u00eame, dans un endroit sombre. Un lieu froid o\u00f9 n&rsquo;avait rien \u00e0 faire un enfant, un enfant transform\u00e9 en quelque chose qu&rsquo;il ne devrait pas \u00eatre: Abandonn\u00e9. Ce sont les objets qui sont abandonn\u00e9s, pas les \u00eatres. Et pourtant, cet enfant \u00e9tait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment seul. Malgr\u00e9 son d\u00e9nuement, il n&rsquo;exprimait aucune plainte, pour cela, il eu fallu qu&rsquo;existe la possibilit\u00e9 que quelqu&rsquo;un entende cette plainte et c&rsquo;\u00e9tait la certitude inverse qui irradiait de ce petit visage: il n&rsquo;y avait et il n&rsquo;y aurait jamais personne. Une digue l\u00e2cha et l,homme fondit en larmes, des larmes par torrents, qui ne voulaient plus s&rsquo;arr\u00eater, entrecoup\u00e9es de convulsions et de hoquets car cet enfant, c&rsquo;\u00e9tait lui, aussi s\u00fbrement que cette chaussure qu&rsquo;il regardait \u00e9tait la sienne. Il se leva et s&rsquo;\u00e9loigna du campement. Marcher pieds nus le soulagea. Il ne pouvait ni ne voulait endiguer le flot de chagrin qui se d\u00e9versait de lui, au contraire, il lui fallait l&rsquo;expulser comme on vomit, de fa\u00e7on irr\u00e9sistible, fr\u00e9n\u00e9tique, convulsive. Cela lui faisait mal, terriblement mal, au ventre, aux tripes, au c\u0153ur mais, tout comme une purge, il sentait aussi que quelque chose en lui s&rsquo;assainissait. Il eut \u00e9t\u00e9 incapable de dire combien de temps cela dura mais lorsqu&rsquo; il revint au campement, il \u00e9tait ext\u00e9nu\u00e9. Tenant \u00e0 peine debout, il tituba vers le pickup dans lequel Lajla lui avait propos\u00e9 de passer la nuit, ouvrit la porti\u00e8re, fit d&rsquo;une veste tra\u00eenant l\u00e0 qu&rsquo;il roula en boule, un oreiller, s&rsquo;allongea en chien de fusil et se laissa glisser dans un abandon de conscience \u00e9pais, lourd, tum\u00e9fi\u00e9. Lorsqu&rsquo;il rouvrit les yeux, l&rsquo;esprit groggy de sommeil, il se trouvait dans un lieu qu&rsquo;il n&rsquo;eut pas de peine \u00e0 reconna\u00eetre. C&rsquo;\u00e9tait une for\u00eat qui abritait un r\u00eave r\u00e9current de son enfance. Cela faisait une \u00e9ternit\u00e9 qu&rsquo;il n&rsquo; y \u00e9tait pas revenu mais rien n&rsquo;avait chang\u00e9. Le m\u00eame parfum nocturne, le m\u00eame grand sapin au pied duquel il s&rsquo;\u00e9tait recroquevill\u00e9 et qui lui parlait en des termes qu&rsquo; il n&rsquo;avait pas oubli\u00e9 : \u00ab A quoi bon t\u2019inqui\u00e9ter- disait l&rsquo;arbre- tu vas dispara\u00eetre et puis voil\u00e0, apr\u00e8s, \u00e7a ira mieux. Tu n&rsquo;as qu&rsquo;\u00e0 l\u00e2cher prise et tout ira bien. \u00bb Dans son r\u00eave d&rsquo;enfant, il sentait qu&rsquo;il commen\u00e7ait \u00e0 se diluer, \u00e0 dispara\u00eetre \u00e0 lui m\u00eame. C&rsquo;\u00e9tait absolument terrifiant. Il s&rsquo;\u00e9veillait alors en sursaut, le c\u0153ur battant \u00e0 tout rompre et s&rsquo;apaisait en inventoriant des yeux le mobilier rassurant de sa chambre. Ce r\u00eave l&rsquo;avait poursuivit longtemps puis, au fil des ans, petit \u00e0 petit il s&rsquo;\u00e9tait estomp\u00e9 et avait fini, tout comme l&rsquo;enfance, par dispara\u00eetre. Aujourd&rsquo;hui, il ressurgissait mais ce soir, dans le pickup, l&rsquo;homme ne s&rsquo;\u00e9veilla pas en sursaut et l&rsquo;arbre continua de parler : \u00ab La mort n&rsquo;est finalement qu&rsquo;une forme de la disparition de soi &#8211; disait il. Aimerais tu, de ton vivant, exp\u00e9rimenter ta propre disparition ? \u00bb. L&rsquo;arbre fut interrompu par quelqu&rsquo;un qui frappait au carreau du pickup. Toctoctoc. L&rsquo;homme ouvrit la fen\u00eatre. L&rsquo;inconnu lui sourit d&rsquo;une bouche \u00e9dent\u00e9e o\u00f9 persistait deux incisives et lui tendit une tasse en bois de bouleau remplie d&rsquo;un liquide fumant et gris. L&rsquo;homme remercia et but d&rsquo;un seul et long trait. Puis il rendit la tasse qui tomba au sol car plus personne n&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 pour le r\u00e9ceptionner. Il regarda ses doigts qui commenc\u00e8rent \u00e0 s&rsquo;\u00e9tirer en de fines tiges longilignes. Sa peau \u00e9tait devenu comme une sorte d&rsquo;\u00e9corce souple \u00e0 travers laquelle il pouvait nettement voir le parcours de ses veines qui charriaient avec une grande \u00e9nergie, une d\u00e9termination m\u00eame, son sang vers l&rsquo;avant, vers les pousses qui commen\u00e7aient \u00e0 appara\u00eetre, le long et au bout de ses doigts. A mesure que ses doigts poussaient, ils se ramifiaient. Ses bras, qui les soutenaient, s\u2019\u00e9paississaient comme des branches. Il les fit se mouvoir \u00e0 gauche, \u00e0 droite, tourner autour de sa t\u00eate en une lente chor\u00e9graphie. Les yeux clos, il \u00e9coutait le vent siffler \u00e0 travers le feuillage et d\u00e9poser en lui, comme le ferait le bruit des vagues, la sensation de l&rsquo;immensit\u00e9 du monde. Son corps lui sembla se d\u00e9ployer comme sous une \u00e9norme pouss\u00e9e de s\u00e8ve. O\u00f9 vont mes branches ?  demanda t-il. Et les branches et les feuilles, d&rsquo;une seule voix r\u00e9pondirent, en un vaste c\u0153ur qui r\u00e9sonna en lui comme dans la nef d&rsquo;une cath\u00e9drale : Et toi, qui es tu ? Il ressentit comme un fr\u00e9missement, fut parcouru de frissons qui le travers\u00e8rent jusque dans les recoins les plus lointains de son \u00eatre, touch\u00e8rent des zones sensorielles chez lui \u00e9teintes depuis longtemps et l&rsquo;instant d&rsquo;apr\u00e8s, il volait en \u00e9clats, se ramifiant en une infinit\u00e9 de particules dans chacune des milliers de feuilles qui peuplaient l&rsquo;arbre que son corps \u00e9tait devenu. Il bruissait \u00e0 pr\u00e9sent de mille vies, de mille sensations. Une paix immense l\u2019envahit, une paix de couleur bleu ultramarine. Ce bleu se teinta de reflets jaunes et verts qui, doucement, se mirent a former des volutes. Ces volutes se rassembl\u00e8rent par grappes et form\u00e8rent des motifs comme des fleurs dont les couleurs, cette fois, sembl\u00e8rent varier sur un spectre infini. S&rsquo;il tentait de s&rsquo;approcher de l&rsquo;une de ces fleurs ou de ces volutes, ou de ses feuilles pour mieux en saisir le d\u00e9tail, celles ci se dissipaient mais si, au contraire, il s&rsquo;abstenait de toute vell\u00e9it\u00e9 d\u2019appropriation, alors, c&rsquo;\u00e9tait comme s&rsquo;il ouvrait une porte int\u00e9rieure qui le menait au c\u0153ur des choses, comme si le monde se r\u00e9v\u00e9lait \u00e0 lui, non pas dans un acte de divulgation mais dans un geste d&rsquo;inclusion. Il y avait l\u00e0 quelque chose d&rsquo;un amour incommensurable, universel, sans objet autre que lui m\u00eame. C&rsquo;\u00e9tait, bien sur, toujours lui qui existait, ressentait, se diluait, il en avait une sorte de conscience ou, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, il en ressentait les contours mais des contours sans limites, comme si son \u00eatre devenait vaste au point d&#8217;embrasser l&rsquo;univers tout entier, sans plus qu&rsquo;aucun moi ne s\u2019immisce pour dresser des fronti\u00e8res. Il \u00e9tait devenu un et multiple \u00e0 la fois. Plus rien n&rsquo;avait de prise en lui. Jamais, au grand jamais, il n&rsquo;avait \u00e9prouv\u00e9 une paix si profonde. Lorsque le vent souffla plus fort, les feuilles se d\u00e9tach\u00e8rent et l&rsquo;homme se dispersa dans le ciel \u00e9toil\u00e9. Puis, sans crier gare, quelqu&rsquo;un le secoua par l&rsquo;\u00e9paule. Il s&rsquo;\u00e9veilla. Il se redressa  maladroitement sur la banquette du pickup et regarda par la fen\u00eatre. \u00ab Tiens, tu as du laiss\u00e9 tomb\u00e9 \u00e7a par terre \u2013 lui dit Anta en lui tendant la tasse en bois de bouleau- l\u00e8ves toi et viens la remplir, il est temps de d\u00e9jeuner, apr\u00e8s on bougera le camp.\u00bb L&rsquo;homme se d\u00e9plia compl\u00e8tement, sortit du v\u00e9hicule et regarda autour de lui. JE VEUX VIVRE, pensa t-il haut et fort.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;homme fixait, mentalement, cette tombe avec une chaussure pos\u00e9e dessus. Le visage de cette chaussure le bouleversait. C&rsquo;\u00e9tait celui d&rsquo;un enfant triste, recroquevill\u00e9 sur lui m\u00eame, dans un endroit sombre. Un lieu froid o\u00f9 n&rsquo;avait rien \u00e0 faire un enfant, un enfant transform\u00e9 en quelque chose qu&rsquo;il ne devrait pas \u00eatre: Abandonn\u00e9. 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